19.08.2009

Roman d'été - Humeurs (2)

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Force est de constater que j’étais dans une période de ma vie assez désertique en émotions.


Le seul avantage du bureau était la climatisation, les hommes étaient devenus des créatures à mi chemin entre le mollusque et l’extra terrestre et mes plus grandes conversations se déroulaient avec mon épicier et mon coiffeur.


Au début que j’avais aménagé dans le quartier, je n’aimais pas mon épicier, qui incarnait la figure même de l’Epicier, petit, en blouse blanche et moustache suspicieuse, à vanter son poulet rôti du jeudi et pousser à la consommation et à refuser la vente d’un paquet de kleenex sur le pack de 13 (douze plus un gratuit) sous prétexte qu’on ne dépare pas les lots, chez Casino.

Quant ils ont refait la place pour implanter des dalles carrelées, une fontaine à un bout, un palmier à l’autre, des bancs en rond et un rond point autour, il est passé du coté fontaine au coté palmier, en multipliant sa surface de vente par au moins trois.

Sur la façade de sa boutique, il y avait des miroirs sans tain, très impressionnants, et je passais toujours de l’autre coté de la place pour ne pas surprendre mon image, avec la désagréable impression d’être épiée par sa femme qui j’étais sûre, notait les clients potentiels refusant d’augmenter leur train de vie, ou pire, par un client libidineux faisant semblant d’hésiter entre deux canettes de bière – le rayon boisson étant situé juste derrière la façade sournoise.

Ca m’évitait aussi de lire la littérature épicière comminatoire et déprimante, affichée au feutre noir sur des feuillets A4 scotchée sur une porte d’entrée qui s’ouvre dès qu’on la regarde : « pas de paiement par chèque », « paiement par carte à partir de 10 euros », « vous êtes priés de montrer vos sacs à la caisse », « dépôt de pain frais » et autre « rollers et cigarettes interdits ».

Seule l’affiche « jeudi poisson frais » me plaisait, parce qu’on peut se lasser du poulet rôti.

J’avais l’impression qu’avec ce déménagement, à quarante ans passés, il s’était épanoui. Il ne portait plus de blouse blanche, avait une boucle d’oreille dorée à l’oreille gauche, sa femme exhibait des robes moulantes rouges – et Dieu sait qu’elle était bien faite – et j’aurais presque parié sur la présence d’un tatouage une de ses omoplates à lui et d’un piercing à son nombril à elle.

Autre avantage du magasin rénové, en plus du poisson frais et du dépôt de pain, il y avait la clim.

Bref au fur et à mesure, j’avais noué des contacts réguliers et affables avec le couple, qui avait pris l’habitude de me faire une critique gastronomique des produits que j’achetais, et pour varier les plaisirs, j’essayais de diversifier mes courses.

Bien sûr, assez rapidement, on avait fait le tour du poisson du jeudi : brandade de morue, crevettes au curry, dos de morue dessalée, sardines marinées, filets de colin. Chaque vendredi, je venais donner mes impressions, pendant qu’ils me décrivaient leur repas.

C’est comme ça que parfois, je me suis mis à manger exactement les mêmes repas que mon épicier, qui me suivait dans les rayons en me conseillant tel ou tel autre ingrédient, surtout les produits Casino, qu’il connaissait tous, me mettant dans le panier d’autorité des courses que je finissais par emporter, me vantant des mélanges exotiques du genre la salade de feuilles de chêne et la roquette, qui se complètent si bien.

Pendant ce temps là, sa femme postée à la caisse, surveillait d’un œil dur les rayons sur l’écran fixé en hauteur au dessus de la balance.

Je l’avais toujours trouvée moins aimable que son mari.

Néanmoins, sa surveillance était justifiée, ils me l’avaient expliqué.

Depuis quelques temps, ils avaient des voleurs d’Actimel.

Ce qui était gênant, c’est que le voleur prenait toujours une bouteille et du coup, le pack était invendable.

Ils avaient fini par repérer le voleur en question et il n’osait plus revenir, mais il avait envoyé un de ses copains !

Finalement, ils avaient fini par entourer les packs d’Actimel de scotch, et c’est ainsi qu’on voit que la problématique du pack occupe beaucoup l’esprit des épiciers.


Mes relations avec le couple de coiffeur avaient une composante plus mondaine.

Lui s’appelle Arnaud et il a appelé le salon Arno’s, Coach en Image.

De taille moyenne, une coupe de cheveux à l’anglaise avec des cheveux plus longs derrière, le teint un peu rougeaud, doux et maniéré, il est idolâtré par sa femme, qui est petite, assez forte, avec une coupe très stricte dont la couleur change régulièrement entre le roux conquérant et le blond secrétaire de direction.

Il y a aussi un chien blanc, qui s’appelle Ulysse, et qui vient s’étaler sur les pieds de tout nouvel arrivant, puis repart d’un air blasé dans une niche en tissu.

Ils ont aménagé leur salon avec des immenses miroirs dont le cadre est en miroir aussi, chacun d’entre eux doit peser 150 kilos, ils ont posé des peintures abstraites dans les tons roses, oranges et mauves, et devant les bacs, dans des fauteuils sur lesquels on peut allonger les jambes en manipulant une manette latérale, on peut regarder un immense écran plat qui diffuse en boucle des clips musicaux.

Les premières fois, j’apportais le Canard Enchainé et Télérama à lire, mais j’ai vu à leur regard réprobateur qu’il valait mieux accepter leurs revues. Depuis j’apporte un livre mais j’ai du mal à avancer, entre la télé, les brushings et leurs bavardages.

Elle me dit : oh c’est Patrick Bruel, je suis allée le voir à la Grande Motte il y a deux soirs. J’ai passé une soirée formidable. Qu’est ce qu’il est bien !! Ca lui va bien sa chemise bleue !!

Je place un laconique Oui c’est le gendre idéal, mais je me rends compte que ça n’est pas la bonne réplique, car non, Il joue au poker, Il est malade un peu quand même avec la vie qu’il mène et tout ça.

Après, elle dit : au début qu’il est arrivé sur scène, l’autre soir, j’ai trouvé un moment qu’il ressemblait à mon mari !!

Je le regarde, il a l’air habitué, je ne ris pas, il se concentre sur le mélange pour les couleurs.

Il n’y a que lui qui coiffe, parfois, elle demande si elle peut s’occuper de faire émulsionner, ou elle propose de poser les mèches, et lui ne veut pas, elle dit : mais je sais quand même. Il ne lui accorde juste que de tenir une mèche ou deux quand il glisse le peigne enduit de mousse blanche.

Après elle dit : on a un artiste avec nous, c’est moi qui vous le dis, un grand artiste.

Un jour que j’y étais, le disjoncteur a sauté, il est allé voir et s’est écrié, han ça a pris feu, puis je vais chercher de l’eau pendant que je hurlais mais noooooon c’est un feu électrique, alors il a saisi des serviettes éponge. Elle appelait les pompiers, qui ont dit qu’ils arrivaient.

Les pompiers ont envoyé un monsieur de l’EDF, un grand noir qui avait une lampe torche très puissante, et qui s’est mis à changer le compteur.

Puis les pompiers sont arrivés, avec un immense camion, ils avaient des casques brillants sur la tête, ils ont tous défilé pour aller voir le disjoncteur, et ils s’arrêtaient tous devant moi, j’avais des rangées de coton entre des mèches châtain et d’autres peintes en blanc, ça me donnait un coté pièce montée, et je gardais un air digne, enveloppée dans une grande cape noire.

Ca n’est pas facile de garder un air digne devant des pompiers hilares qui éclairent votre tête ornée de grands bouts de coton, je peux vous le dire.

Ils sont remontés dans leur camion rouge, l’électricien finissait de changer le compteur pendant qu’Arnaud était dans son dos en train d’essayer de toucher à tout, il a fini par lui dire que chacun son métier. Du coup Arnaud s’est rappelé de ma présence, et à demander à l’électricien d’éclairer ma tête pour voir l’état d’avancement des mèches.

Puis la lumière est revenue, l’électricien est reparti, Arnaud épuisé à rincé mes mèches, pendant que sa femme s’étalait sur un fauteuil, en répétant j’ai eu peur mon Dieu que j’ai eu peur.

Après ça, je suis sortie vers 22 heures, non sans avoir commenté l’incident longuement avec le pizzaïolo d’à coté, qui avait vu sa soirée s’animer plaisamment.


Il fallait que je fasse quelque chose pour être contente de ma vie.

J’envisageais d’écrire un roman mathématique, d’apprendre à maitriser la lévitation ou de dénoncer un scandale international.

Je décidai d’entamer un régime hypocalorique, de faire du vélo et de la natation, et de m’inscrire sur Meetic.




 

13.08.2009

Roman d'été - Humeurs (1)

Vous êtes tous les mêmes.

Vous avez soif d’éternité et dès le premier baiser vous êtes verts d’épouvante

parce que vous sentez obscurément que cela ne pourra pas durer.

Jean Anouilh

 

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Ca n’est quand même pas tant une saison paradisiaque que ça.

Tous les insectes du monde se donnent rendez vous, les papillons de nuit et mites alimentaires, les moucherons ivres et les moustiques femelles, les punaises des bois expatriées, les grillons noctambules et les sauterelles suicidaires.

Et hop, j’idolâtre tellement la lumière que je me plonge dans l’halogène, et ça fait des gros pchhtt et ça fait des gros pchhtt.

Sans parler des chauves souris surmenées qui passent en rase motte dans une chasse hystérique.

On passe son temps à agiter la main mollement, à se taper sur le mollet, à envisager le masque de plongée à vélo, et à prendre un air aussi zen qu’un vieux cheval sur le retour d’existence, abonné aux vicissitudes de la vie en général et aux mouches en particulier.

Avec la chance que j’ai, je peux tomber sur une chauve souris en panne de radar, aussi.

Un été, je fréquentais un Homme qui tous les matins, faisait devant les clips musicaux, une heure de gymnastique, puis 30 à 40 kilomètres à vélo avant d’aller au bureau.

J’avais une espèce de fascination pour cette discipline et cette énergie, un peu comme le singe devant le monolithe de 2001 l’Odyssée de l’Espace, c'est-à-dire complètement hermétique, en même temps que désirante.

Sachant que c’était bien et sachant que ça me dépassait.

Ceci dit, ça ne l’empêchait pas de s’énerver au quart de tour dès qu’un autre mâle se pointait dans les parages pour faire mine de le doubler.

Cet Homme ne supportait pas d’être doublé.

A vélo, il se mettait à pédaler furieusement. C’est la seule personne que j’ai connue qui a cassé un vélo. En deux.

Depuis il a un casque.

En voiture, une fois, nous nous sommes retrouvés au milieu d’un énorme rond-point très circulant, pour éviter la voiture sur la droite, qui avait juste l’air de vouloir nous doubler, mais en allant assez tout droit.

Ca fait bizarre de se retrouver au milieu d’un rond point très passant en voiture, je peux vous le dire, et c’est très difficile d’en sortir avec décontraction.

Tout cela refroidissait peu à peu ma fascination monolithique.

J’habitais alors dans appartement qui était entouré d’un balcon terrasse d’où on pouvait voir Palavas et la mer par temps hors brume.

Mais il n’était pas question d’y déjeuner à cause des guêpes, bien sûr.

Un jour que nous préparions des artichauts, l’Homme et moi – c’était notre période artichauts – il a trouvé sur une chaise du balcon une chauve souris morte, calcinée, desséchée, abandonnée là comme un présage noir.

Il avait l’air très choqué, dégoûté, il a saisi la bête je ne sais plus comment pour la jeter par-dessus le balcon. Puis il m’a soutenu que ça devait être un voisin ou une voisine qui m’avait jeté un mauvais sort.

Comme nous étions au cinquième et dernier étage, je ne voyais pas comment un voisin pouvait m’en vouloir au point de me balancer d’en dessous, une chauve souris morte, sans compter le mystère de sa calcination et le fait qu’il fallait tout de même pas mal de dextérité.

A ma connaissance, je n’avais rien fait aux voisins.

Toujours est il qu’après ça, il ne m’a plus considérée comme avant, avec autant de désir je veux dire, ce qui a mis fin à notre relation d’amants, ainsi qu’à nos agapes d’artichauts.

La chaleur s’abat sur tout être humain qui s’aventure dehors, du coup il ramollit et devient une imitation interne de Chamallow, se retrouve en quelques secondes luisant de toutes les pores de sa peau, faisant resurgir une acné qu’on aurait pu croire passée depuis belle lurette.

Sans parler de ceux qui veulent tout de même qu’on leur fasse la bise.

Heureusement, les risques de grippe cochonne limitent les effusions.

Les gens perdent le sens du quant à soi avec celui de la dignité vestimentaire.

Il fait chaud hein qu’ils disent, en exhibant des mollets poilus, des fronts humides, des aisselles suspectes, des pieds poisseux dans des tongs avachies, des soutiens gorges dépassant des débardeurs, des bermudas flottants, aussi sexys que Robert Bidochon et Mireille Mathieu réunis.

Faudrait prendre des couleurs, qu’ils disent, alors que leurs coups de soleil irradient encore d’UVA et d’UVB, alors qu’ils pointent d’un regard critique ma peau claire, alors qu’ils pèlent déjà et exhalent la crème solaire bon marché.

Ah mais non, le soleil, c’est cancérogène, je glisse perfidement pour jeter un blanc, juste histoire de refroidir l’atmosphère.

Parfois aussi je dis, le soleil est un CMR, cancérogène mutagène reprotoxique, mais pour ceux qui comprennent l’acronymie, sinon, ça perd de son charme.

Les cigognes ne repartent plus, provoquant des foules touristiques bêtifiant le nez en l’air, puis sur la télé, qui montre le film pris par la caméra placée sur leur nid, juché sur le sommet d’un poteau, On Voit Les Bébés.

Les mouettes ont envahi le quartier.

Ils ont changé la décharge de place, c’est pour ça, m’a dit une amie artiste, artiste au point de ne pas réfléchir à la rationalité, mais j’ai opiné sans chercher à comprendre – la décharge ? – mettant cette déclaration sur le compte de la longue liste de ses croyances, avec le boycott du gluten, le pain Epeautre, et les tu devrais aller voir quelqu’un – pour maigrir, pour dormir, pour vivre – et aussi, l’Argent Ne Fait Pas le Bonheur.

Les mouettes arrivent en s’engueulant, elles crient comme des mégères shootées au Red Bull, elles hurlent, peut être elles se demandent où est passée la décharge, va savoir.

Parfois leurs cris perçants réveillent la nuit, quand on est parvenu à s’endormir enfin, sur la moiteur du matelas, reniant les couettes, les chaussettes et les pyjamas jusqu’à la fin des temps, reniant même le drap roulé en boule au pied du lit, le nez bouché par la sécheresse, la bouche amère, on s’éveille en sursaut mais qu’est ce qui se passe, ah oui, ce sont elles.

Voilà l’état de l’été.

J’avais des préoccupations, je voulais tout traduire en logarithmes ou en exponentielles, je voulais trouver un esprit frère, je voulais déterminer ce que je ferai avant ma mort – par exemple, si j’achète cette valise, peut être ça sera la dernière jusqu’à ma mort – je voulais séparer le virtuel de la Réalité, mais vraiment.

Et puis, je les ai rencontrés.

Tous les deux.