10.09.2009

Ne pas se prendre le bol

 

 

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les bungalows des roumains ramasseurs de fraises et de melons

 

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une chambre collective dans un bâtiment en dur.

 

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chambre des 2 petites filles du couple de portugais permanents

 

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Le propriétaire fait faire un logement neuf mitoyen au couple de portugais permanent.

Les travaux sont faits en dehors des heures des travaux agricoles, gratuitement, avec une promesse d'occupation.

Aucun bail n'est signé.

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Dans une autre exploitation (pommes) : une baignoire pour les femmes.

 

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Salle de bain des hommes. A droite, les douches.

 

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Une douche : le chauffage au dessus ne marche pas.

Les salariés agricoles restent jusqu'en novembre, fin de la campagne pommes.

 

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dortoir de 10 lits. Jésus en affiche.

 

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Dortoir. Pin up nue en affiche. Seules deux couvertures leur sont fournies.

 

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Eau des robinets de cuisine non potable. Aucune bouteille d'eau n'est fournie par l'exploitant.

 

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Installations pour cuisiner. Les salariés se partagent l'arrivée du gaz, qui est délivré par une cuve extérieure.

Aucune vaisselle n'est fournie par l'exploitant, ni aucun ustensile de cuisine.

 

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Evier de la "vieille cuisine" servant encore.

Aujourd'hui, ce sont des portugais qui ramassent les pommes.

Auparavant, c'était des espagnols : la cuisine était faite ici, par des femmes, et pour tous.

L'exploitant explique que les portugais sont beaucoup plus individualistes.

 

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Une partie du grand réfectoire. Pour l'instant, seuls une trentaine de portugais sont présents.

En pleine saison des pommes, dans 2 ou 3 semaines, il y aura jusqu'à 70 ouvriers hébergés, répartis

dans des dortoirs de 10 lits.

 

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Le mobilier, non fourni par l'exploitant, est récupéré là où les salariés peuvent en trouver.

Ils doivent également fournir les frigos et machines à laver.

On peut voir des frigos fermés avec un cadenas, car les salariés les retrouvent d'une année sur l'autre.

 

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Une salle de frigos et machines à laver.

 

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Ils vont arriver.

 

 

18.07.2009

Donne nous ... (13) - Ne pas se prendre le bol (2/2)

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Le beauf arrive, sec, bronzé, des petites lunettes, habillé en ville, entre 60 et 65 ans.

Toutes les trois, nous le suivons vers la maison des patrons. Il entre seul d’un coté et vient nous ouvrir la porte principale. L’entrée se fait sur une pièce salon immense, peinte en blanc immaculé, dans laquelle trône des canapés en cuir clair, devant une télé écran plat qui doit bien faire 2 mètres de long.

Le beauf nous fait entrer dans son bureau, pourvu d’armoire à portes coulissantes et montant jusqu’au plafond, et il va chercher une troisième chaise en cuir noir, qu’il place à coté des deux chaises qui pourraient sortir de la collection Starck, design, blanches, très lourdes.

Nous nous asseyons face au beauf qui allume son ordinateur et se plaint que nous venons jour de marché, qu’il doit s’occuper des commandes, aussi.

Nous lui demandons les contrats de travail.

Ca met des heures. D’une chemise, il extirpe des feuillets, les contrats sur une page, mais il se mélange, ah non celui là n’est plus là, celui là vous l’avez déjà. Au fur et à mesure qu’il trie les contrats, il pose ceux qui ne sont plus là sur une pile à coté de la chemise.

Je suis assise entre F et G.

F commence à lire les contrats, elle les feuillette, va pour mouiller son doigt, se ravise et me dit rien à la bouche, les produits phytos. Ce sont des contrats saisonniers, il y a une date de fin qui est dépassée. Les contrats mentionnent tous 35 heures de travail par semaine, la plupart ne sont pas signés par le patron.

F demande au beauf les relevés d’horaires.

Il dit qu’il n’y en a pas. Nous lui demandons les horaires. Il dit 6 heures à onze heures puis un peu l’après midi suivant la production. Cinq jours par semaine dit-il. Et si par hasard ils travaillent le weekend, c’est récupéré. Je demande le planning des récupérations. Il s’énerve un peu. Je compte 7 heures par jour, 5 jours par semaine et point barre me dit il. Je ne vais pas me prendre le bol.

Dans la conversation, F s’est débrouillée pour saisir la pile des contrats que le beauf a mis de coté. Je lui prends des mains, je partage avec G, nous notons pendant que F poursuit.

F précise que les roumains doivent avoir une autorisation de travail, le beauf dit ah oui, je ne savais pas puis il dit, ça met trop longtemps à avoir. F lui dit que c’est faux, elles sont délivrées très rapidement pour les saisonniers.

Nous demandons les bulletins de salaire.

Le beauf les sort un par un, il clique sur un dossier du bureau, puis sur un fichier, qui ouvre un autre dossier, puis il clic sur une ligne, il demande l’impression, il confirme l’impression, le bulletin sort pendant qu’il referme tout, puis recommence pour le suivant, ne sait plus où il en est, demande l’impression au cas où, pendant que F, patiente, classe le bulletin correspondant au contrat de travail.

G s’est plongée dans des notes et ne regarde plus personne, les sourcils froncés.

F fait remarquer que personne ne touche les paniers.

Le beauf dit qu’il ne savait pas, nous lui précisons qu’il y a une convention collective des exploitations agricoles de l’Hérault et qu’il faudrait la lire.

Nous lui demandons les avis de visites médicales du travail, il n’arrive pas à les trouver.

F lui parle de l’évaluation des risques, de l’emploi des produits chimiques et il commence à s’agacer. Tout le monde en a marre, il a mis des heures à sortir les documents.

Il se lance dans une diatribe habituelle, il travaille dur, très dur, alors qu’il est retraité, il est levé depuis 4 heures du matin, il fait ça pour rendre service, pendant qu’il est avec nous, jour de marché, il ne peut répondre aux commandes, on n’a qu’à faire notre rapport et voilà.

F en profite pour lui dire qu’avec toutes les responsabilités qu’il a, il a un vrai emploi, qui devrait être déclaré.

Ca sonne la conclusion du contrôle administratif.

Il nous dit qu’ils vont arrêter si ça coûte de se mettre en conformité, qu’avec le prix du melon ils ne s’en sortent pas. F lui dit qu’ils feront ce qu’ils jugeront bon de faire.

Le beauf essaie de savoir combien notre visite va lui coûter, on peut presque voir les rouages de la calculette, dans l’hémisphère de son cerveau.

Il dit qu’on n’a qu’à écrire et qu’il transmettra à qui de droit.

Nous nous levons en demandant à voir les masques et les combinaisons pour l’utilisation des produits phytosanitaires, les vestiaires et les douches obligatoires.

 

Il nous fait faire le tour du hangar, et derrière, il nous montre une douche dépourvue de tuyau, dans laquelle sont suspendus des vêtements sales, une lampe est placée dans le local qui n’est pas plus grand qu’une guérite de gendarme. Il nous dit que la lampe a été vérifiée, mais nous avons perdu notre patience et lui demandons s’il parle du scotch neuf des épissures.

F lui fait remarquer l’absence de tuyau de douche, et lui demande comment les ouvriers se lavent, il dit à quatre pattes, en nous faisant comprendre que c’est de l’humour.

Nous longeons le bâtiment, et les fils électriques qui emmènent à des WC, à l’entrée, un sac plastique contenant du linge humide, des tas de chaussettes de nouveau et des alignements de chaussures dont on n’arrive plus à distinguer ni la forme ni la couleur d’origine.

Nous repartons vers l’entrée du hangar, et sur le coté, une porte donne sur un débarras encombré par une espèce de décharge, nous laissons le beauf entrer seul. Il extirpe d’un récipient un objet caoutchouteux noir, et dit voilà un masque, puis une loque, et dit voilà une combinaison, il sort une loque d’une autre couleur et dit voilà une autre combinaison, et F fait demi tour, on va dire qu’ils sont rangés dans la poubelle.

En sortant, nous demandons à voir les vestiaires, le beauf dit ils sont là avec un geste de la main, je lui dis ah dans ça ? et il dit ça c’est péjoratif, je lui réponds que je ne sais pas comment appeler ce local.

Finalement ce qu’il appelle vestiaires sont deux armoires métalliques de 60 cm, de quoi mettre des baskets à condition qu’elles ne soient pas trop montantes.

Nous prenons congé.

 

En repartant, nous voyons des silhouettes dans les rangées de fraises.

F et G ont envie de faire pipi.

Alors, nous nous engageons dans le chemin de terre, puis après avoir satisfait ce besoin et après le demi-tour, nous descendons voir les ouvriers penchés sur les rangées.

G nous dit que ce sont les mêmes qui ce matin étaient aux melons.

Nous échangeons un peu avec le jeune français, qui nous dit que non non, ils ne travaillent pas le weekend parce que sinon, quand est ce qu’on se repose, et tant pis, les fraises on les laisse perdre.

Nous n’insistons pas, c’est celui qui loge chez le patron, et nous repartons au milieu des rangées vers la voiture, les laissant penchés sur le sol, à de temps en temps manger une poignée de fruits.

 

F propose qu’on aille manger dans un endroit sympa, et suggère le Zèbre Bleu.

J’avais entrepris le responsable de ce restaurant à une époque, pour y exposer, d’autant que justement, j’ai un tableau de zèbres bleus. J’avais déplacé plusieurs tableaux, ficelés aux sandows sur un roule valise, enveloppés de plastique bulle, il avait daigné se déplacer sur le parking, avait souri et dit c’est amusant, promis de rappeler pour fixer une date et ne l’avait jamais fait.

C’est un homme petit, râblé, bronzé, à cheveux blancs magnifiques et regard bleu magnétique.

Le restaurant est immense, avec une terrasse bien ombragée.

Nous nous installons, retirons nos chaussures, et commandons le menu.

Salade fraicheur aux crevettes, dos de colin avec purée maison et courgettes au coulis de tomate, gaufre framboise chantilly.

On se raconte la longue matinée. Je décris à G l’attitude de F dans la chambre au porte monnaie, la cuisine qui colle aux chaussures, et mon envie de prendre la souris des mains du beauf pour lui imprimer l’ensemble des bulletins de salaire avec shift clic gauche clic droit imprime. F pleure de rire. Les voisins nous regardent. G dit qu’elle n’a pas supporté l’histoire de la douche à quatre pattes. Je dis à F que j’ai cru que le beauf allait exploser lorsqu’elle lui a demandé le document faisant état de l’évaluation des risques.

Après on parle peinture, enfants, et gazon synthétique.

F explique que le gazon synthétique de bonne qualité coûte 70 euros le m², que celui à 10 euros ne dure qu’une saison, je lui demande s’il fane ou bien ?

En rentrant F fait un détour pour me montrer un chemin en vélo, qui fait passer par l’autre rive du Lez, celle que j’emprunte d’habitude étant fermée pour cause de consolidation des berges.

 

Au bureau nous rechaussons des sandales nu-pieds, nous nous faisons thé et café.

Nous récapitulons les constats d’un coté, la réglementation de l’autre.

Logement individuel, logement collectif, logement fixe, logement mobile.

Il faut de l’eau à température réglable, des analyses de potabilité, un entretien, ménage et blanchissage fournis par l’employeur, des locaux de douche séparés pour les femmes, des équipements pour les phytos, un paiement de la prime de panier, la déclaration du beauf, un relevé des heures de travail et des récups, des douches pour le hangar, des armoires vestiaires, des visites médicales, des autorisations de travail pour les roumains.

Après mise à plat, je dis à F qu’on a un problème juridique, pour relever un procès verbal : nous n’avons pas de constats de qui habite où, pour les bungalows.

Nous nous demandons aussi si les bungalows sont des logements fixes ou mobiles. F dit qu’il faudrait savoir comment ils reposent sur le sol.

Brusquement nous saturons.

Je propose à F de revoir ça lundi, en faisant des colonnes types de logements et réglementation, et au besoin, d’y aller rapidement lundi à 17 heures pour relever ce qui nous manque dans les constats et aussi avoir une idée de l’heure de fin de journée de travail.

 

Je dis au revoir, bonnes vacances, bon weekend et je sors de l’immeuble, lunettes de soleil, MP3, nez en l’air.

Trop de vent, je ne vais pas pouvoir explorer le nouvel itinéraire ni ce soir, ni probablement demain.

 

 


Donne nous ... (13) - Ne pas se prendre le bol (1/2)

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La veille, le bras d’une grue installant une coque de piscine avait touché une ligne de 20 000 volts, et le machiniste et son collègue nonchalamment appuyé sur le bas de caisse avaient grillé, scotchés, liquéfiés, devant un autre salarié et les yeux hallucinés du fils du patron, 14 ans, en stage d’été, emmené d’urgence en état de choc à l’hôpital, histoire de lui faire refermer un jour, ses yeux.

Le soir, j’avais guetté les infos sur Marseillan, mais c’est de Marseille dont on parlait et la scène de son Zénith, de Madonna et de son impossibilité de chanter sur un enseveli, écrabouillé, et de montrer des photos spectaculaires, les débris, les pompiers, un corps emmené sous une couverture alu.

Ce matin, un immeuble s’est écroulé, miraculeusement il n’y a pas de victime, dit-on à la radio, juste un blessé a été emmené dans un état grave emmené à l’hôpital. Pour être victime, il faudrait qu’il meure, sans doute.

Etrange mathématique de l’horreur, errance de l’info.

 

 

Il fallait qu’on soit un peu nombreux. Pas de chaussures découvertes, des sacs pratiques et des mains prêtes à noter, un appareil photos, une répartition en deux voitures.

F., qui coordonne, indique la sortie d’autoroute, et décrit le type un peu mauvais qui lui a interdit l’accès.

Le rendez vous est à huit heures, et je ne bois pas mon deuxième thé, ne pas risquer les besoins d’uriner.

 

On arrive derrière les bâtiments, il ne semble pas avoir d’activité, on dirait un abandon subit après une annonce de bombardement.

Nous sommes cinq, X courre un peu le long du mur d’enceinte et regarde au loin au bout des fraises, G, notre stagiaire contrôleuse, note les noms sur les boites aux lettres, V les plaques d’immatriculation des voitures et camionnettes.

Je suis F., elle longe le bâtiment en dur, qui commence par une sorte de maison de village sur un étage, tout est ouvert et silencieux, nous jetons un œil dans un hangar qui sert de dépôt pour mettre les melons en cartons, puis nous contournons le hangar.

Les autres nous rejoignent.

Pas de chien, c’est déjà ça je suppose.

Je me fais un film rapide dans cette ambiance de western spaghetti, un récit de coup de feu qui percerait le silence et je m’engueule, pense à autre chose, arrête ton cinéma.

Derrière, face aux tracteurs rouillés, antiques, une série de bungalows, et une remise un peu plus loin.

X frappe à la porte du premier bungalow, et sans réponse, il essaie d’ouvrir, mais c’est fermé.

Deux autres bungalows sont alignés derrière celui là.

Un autre plus loin, est perpendiculaire. A coté de la porte, une poubelle qui déborde, des bouchons de bouteilles, beaucoup, des cadavres de canettes, un morceau de pain, des mouches. Derrière la poubelle, coincé entre le bungalow et une voiture stationnée là, un matelas nu est posé sur un lit en fer.

La porte ouvre sur deux petites tables, de la nourriture grasse et rassie trainant, au fond, deux minuscules frigos, un évier avec une pile de vaisselle sale.

Nous n’allons pas voir le cinquième.

 

Nous revenons sur nos pas.

De l’autre coté du hangar, il y a la maison, les volets clos.

Une petite dame fripée vient à notre rencontre. Elle nous dit je suis la grand-mère. Puis, mon fils est aux melons. Elle nous donne son numéro de portable, n’est pas sûre, va chercher sa belle-fille, qui arrive avec le bras gauche dans le plâtre, et corrige le numéro. Elle ne peut pas nous dire, rien, il faut s’adresser à son mari, elle l’appelle au téléphone.

 

Il arrive en camionnette, avec une jeune femme, Marcia, et un jeune homme, qui est roumain.

Le patron est brûlé par le soleil, habillé en loques. Il nous dit que tous le monde est aux melons, depuis 6 heures du matin, que c’est comme ça que je me suis fait.

L’expression me frappe et je le regarde, comment il s’est fait, c’est déconcertant et dérisoire.

Il ne sait pas combien il a de saisonniers exactement, il ne sait pas où sont les papiers, lui s’occupe de la production et c’est tout, c’est son beauf frère qui s’occupe de l’administratif et des commandes, il n’est pas là, mais à Montpellier, c’est jour de marché, nous tombons mal. Comme toujours.

Il lui dit de venir au téléphone.

Il explique où est le champ des melons, et X, V et G y partent.

Je reste avec F.

 

Nous demandons à voir les hébergements.

Le patron nous emmène aux bungalows, il nous indique que les trois bungalows fermés sont des chambres. Dans le premier, logent trois jeunes, et un couple dans chacun des deux autres.

Dans le bungalow réfectoire, le patron remarque nos regards, il proteste, mais je ne vais pas nettoyer quand même.

F sait que sur toute cette zone, qui s’étend de la sortie de Montpellier jusqu’à la petite Camargue, il n’y a pas d’eau.

Elle fait confirmer que l’eau arrive par forage et demande si les analyses de potabilité sont faites.

Non, pas depuis le permis de construire il y a quinze ans. L’eau est potable puisque je la bois dit le patron.

Nous allons voir le dernier bungalow. C’est la salle de bain. Au fond, des WC à la turque, un lavabo avec trois robinets, deux cabines de douche, un urinoir près de l’entrée. Pas de patère, pas d’armoire, pas de miroir, pas d’eau chaude.

Par terre, à coté de l’entrée, un tas de chaussettes blanches et noircies.

 

En sortant, F demande où sont stockés les produits phytosanitaires.

Le patron nous emmène dans la réserve au fond du terrain, des bidons et des bidons alignés sur deux étagères, des acaricides, bactéricides, insecticides et autres parasiticides, herbicides et Round Up, des bidons blancs pour la plupart, que nous tournons précautionneusement pour noter l’essentiel des étiquettes, qui présentent toutes un Xn noir sur fond orange pour nocif. Je commence à noter les phrases de risques en R, R22 nocif en cas d’ingestion, R37 irritant pour les voies respiratoires, R52 nocif pour les organismes aquatiques, mais F. me dit ne note pas tout, juste le nom, j’ai une base de données.

 

Le patron nous emmène voir les logements accolés au hangar.

Dans la pièce principale du rez de chaussée par laquelle nous entrons, des assiettes avec des reliefs racornis trônent sur la nappe cirée d’une table, devant un buffet dont toutes les ouvertures sont bancales ou défoncées, le bac de l’évier déborde de vaisselle sale, F fait couler l’eau sans obtenir d’eau chaude. Un fauteuil marron passé laisse voir des bras dépourvus de skaï.

Au fond du couloir, une douche, nous passons devant deux portes fermées, que nous demandons d’ouvrir.

La première donne sur une chambre aveugle, dotée d’un lit à matelas nu, la surface de la chambre doit faire 6 m², des vêtements trainent ça et là.

En entrant dans la deuxième, aveugle aussi, F dit je me permets d’allumer. Il y a trois lits superposés, un seul matelas est recouvert d’un drap, mais des effets personnels sont étalés partout, y compris sur une vieille télé.

Le patron nous dit personne ne vit ici, ils sont partis, je ne sais pas quand, c’est à eux de ranger, ils font n’importe quoi, quand ils partent, ils s’en fichent.

F saisit entre deux doigts un porte monnaie noir et clinquant et fait remarquer qu’il est curieux de partir en laissant son argent.

Elle fait préciser au patron qui s’occupe du blanchissage, notamment quand de nouveaux saisonniers arrivent, il dit que Marcia lave les draps, Marcia la permanente portugaise qui vit en couple à l’étage depuis 3 ans.

Nous ne verrons aucune machine à laver.

Nous montons l’escalier en ciment dépourvu de rambarde, qui mène au logement de Marcia.

La première pièce en haut est une cuisine, et l’on reste collées au sol poisseux. Un balai a rassemblé des déchets et un gobelet de restauration rapide, il est appuyé contre un mur, à coté d’un seau, un balai à frange trempe dans une eau noirâtre. Des emballages de glaces à l’eau jonchent le sol, un pilon de poulet desséché est sur la table. Dans une pièce attenante qui a l’air de faire 5 m², un canapé défoncé fait face à une télé et à une chaise haute de bébé. Marcia et son compagnon ont deux enfants, nous dit le patron. Nous ne pouvons entrer dans la chambre des deux enfants, pourvue d’une fenêtre par laquelle un tuyau passe, et le patron nous dit que c’est un sèche linge. Deux lits sont superposés, et des effets personnels et des jouets envahissent littéralement l’espace, le sol, l’air. Plus loin, une pièce aveugle, c’est la chambre des parents, à leur lit, est adjoint un lit de bébé rempli d’affaires. Nous ne voyons aucune armoire.

 

Les trois collègues reviennent des melons. V et X veulent repartir, ils nous donnent la liste des saisonniers qu’ils ont vus. Tous sont roumains sauf le mari de Marcia, qui est portugais, et un jeune français, qui loge chez les patrons. V et X s’en vont, et G reste avec nous.

Nous avons été obligées d’insister pour que le beauf frère du patron vienne rapidement pour le contrôle administratif.

Nous allons avec le patron dans le hangar. Au fond, une machine à melons, ou calibreuse, mais elle ne calibre rien, entraine les melons vers des femmes postées au long, qui les attrapent et les placent dans les cartons, après avoir placé le fond. Les hommes manutentionnent des bacs immenses à l’aide de palettiseurs, et apportent les melons de ces bacs vers la machine. Il est dix heures trente.

Personne n’a de chaussures de sécurité, à coque renforcée au bout.

Les corps sont transformés en outil, ils obéissent muettement.

Je demande à Marcia, qui parle un peu français, combien elle a d’enfants et elle me répond avec un sourire lumineux deux filles de 2 et 5 ans. Je lui demande qui fournit les couteaux pour le ramassage des melons, elle dit que les sécateurs sont donnés par le patron.

 

... (à suivre)

 


 

12.02.2009

Donne nous ... (12) - Sortie de route

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Pourtant je reste persuadé que je l’avais serré, ce putain de frein.

Je rentrais de chez une nana, l’Ipod vissé dans les oreilles. De temps en temps, petites expéditions, et Marie Ange elle faisait semblant de rien voir et rien savoir. Je crois qu’elle s’en foutait total. Certaines nuits, je mettais un tee shirt pour camoufler des traces trop voyantes et basta. Pas la peine de provoquer non plus.

J’t’assure à ce moment là, je bandais quand j’voulais.

Ma queue était branchée direct sur mon cerveau, via les yeux. Je voyais, je voulais, je bandais. Un truc du genre ouvrir une canette quand tu as l’idée que tu pourrais avoir soif.

La bagnole a glissé sur le chemin le long de la maison, elle a filé droit direct dans la piscine. La première margelle lui a fait lever le nez qui est venu se poser sur la margelle opposée. Les roues avant baignaient dans l’eau, en enfonçant la bâche.

Ca a été le bordel pour la sortir de là. Il a fallu trois tentatives, le premier camion grue ne passait pas sur le chemin, le deuxième n’avait pas la capacité de soulever la bagnole. Tu ne pouvais pas la tirer par l’arrière sinon le nez plongeait complètement dans l’eau, il fallait lui passer des sangles dessous et la soulever verticale.

Après ça Marie Ange a décidé de foutre le camp. Elle a cru bon d’expliquer, tout ça, et puis elle a dit que l’accident avait été la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase. Que ça aurait pu être dramatique et écraser un enfant. Si on en avait eu. J’ai ricané longtemps, je n’arrivais pas à m’arrêter, je hoquetais, la voiture qui fait déborder la piscine tu veux dire. Elle m’a jeté pauvre type et elle est sortie de la chambre, je l’ai même pas regardée, j’serais incapable de te dire comment elle était habillée.

On avait une baraque qui avait fait la culbute, tu vois les nouvelles résidences là.

Je l’ai vendue, le 4X4 aussi, puis j’ai pris cet appart, le truc typique de célibataire.

 

J’crois que j’ai essayé de devenir minéral.

A la boite, la promotion n’avait pas attendu que je sorte de ma dépression, on m’a recasé avec un bureau dans le fond. C’est à peine si je me supportais moi.

Je ne ressentais rien.

Machinal Machine Man.

 

Un jour, une étudiante m’a arrêté pour un sondage, à la sortie du centre commercial. Une fille avec des longs cheveux blonds, des yeux de velours, la nana top quoi, un petit cul d’étudiante et un débardeur d’une innocence étudiée, aussi.

J’ai décidé que je la voulais. Faut être volontaire, je me suis dit.

Ca a bien pris vingt minutes son questionnaire. Il était anonyme, mais je lui ai filé mon adresse et mon numéro de téléphone, avec mon pauvre sourire même plus carnassier.

Et elle est venue.

Mais j’ai bloqué. Pourtant je vais te dire, c’était une vraie blonde, elle était gentille, de bonne volonté, mais rien tu vois, nada, personne à l’appel. Ma queue avait décidé de faire sa vie, une vie de végétal.

D’abord l’étudiante m’a dit ça fait rien ça arrive, et je lui aurais bien répondu qu’est ce que t’en sais connasse mais je suis resté correct. Après, elle m’a dit faut que j’rentre, et je lui ai éructé c’est ça tire toi pétasse.

Le roi des gentlemen.

 

Puis Clarisse est venue pour l’aménagement de l’appart.

Elle est arrivée à l’heure. Petite, boulotte, les cheveux dans tous les sens, la quarantaine bien tassée. Elle a fait le tour de l’appart en notant des trucs sur son calepin. Je l’encombrais, chaque fois dans le passage, je ne savais pas trop où me mettre et je suis resté aussi muet qu’un porte manteau. A la fin, comme elle m’a dit qu’elle reviendrait présenter le devis et m’expliquer les démarches et elle m’a tendu sa carte. Je l’ai lue et je ne sais pas pourquoi, je me suis mis à beugler, haha, Clarisse Lelion, et je la regardais en louchant. Elle a répondu ben au moins vous savez lire. Et elle est partie en claquant les talons et la porte.

Pour me faire pardonner et parce qu’il fallait bien que j’avance dans ce putain d’aménagement, je suis allée lui porter un pot de jacinthes blanches, les roses en bouquet, j’ le sentais pas. Elle a rougi, j’étais content de moi, puis elle a dit oui mais vous n’allez pas vous en sortir à si bon compte, vous êtes obligé d’accepter un dîner chez moi.

Comme en matière diététique j’étais devenu balèze en comparaisons entre Marie, Knorr, Fleury Michon et Carrouf, j’ai lancé ça se pourrait. Comme on saute à l’élastique devant les copains de lycée qui disent t’es pas cap.

Je me suis dit que j’avais fait exprès de ne pas prévenir avant de débarquer, mais maintenant, je sais qu’il fallait que j’y aille sur un coup de tête, sinon j’y allais pas. Bleue était ma peur, ma couleur, mon étendard, mon étang d’art …

 

Je suis arrivée chez elle avec un Madiran, ça sentait la pomme cuite, et elle m’a dit, tu tombes bien, j’ai fait une tatin. Elle était en caleçon avec un long pull, et à ses pieds, elle avait des espèces de chaussons fourrés à tête de lapin.

Merci qu’elle a dit en prenant le Madiran, qu’est ce que tu veux, elle a ajouté en ouvrant la porte d’un vague buffet de cuisine qui a gémit, j’ai du Martini blanc et … du Madiran. J’ai opté pour le Martini.

J’étais là à le siroter, en face d’elle, dans la cuisine, il faisait chaud, et elle a sorti une botte de radis, a étalé une double feuille du journal d’info de l’agglo, et s’est mise à gratter et préparer les radis. Elle avait son vernis à ongles qui s’écaillait et ses doigts commençaient à rougir avec la peau des radis qu’elle grattait. Un chat est arrivé en miaulant, elle a mis un radis tout près en bord de table, il a pris son élan et il a attrapé le radis, a mordillé dedans puis il l’a regardée en miaulant avec des yeux plein de reproches, alors elle a mis une fane, et il a recommencé son manège. Au bout de trois feuilles consommées, il est venu roucouler sur mes cuisses.

Après elle a mis à bouillir une grande casserole d’eau salée, a plongé des spaghettis. Elle a fait dorer un oignon, le chat a fichu le camp. Elle a ajouté de la viande hachée, puis  des tomates pelées et épépinées, et des herbes diverses.

Ca sentait bon, il faisait chaud et humide et je serai bien resté toute ma vie là.

On est passés à table dans le salon. De temps en temps, elle s’essuyait la bouche avec un Sopalin en guise de serviette en me souriant.

Elle m’a raconté un peu sa vie. Je me souviens d’un passage où elle m’a raconté le contrat qu’elle avait fait à l’hyper du coin. Elle était « surveillante de caddies ». Tu le crois ça ? Ils trouvaient que beaucoup trop de clients renonçaient à leurs achats en abandonnant le caddie en partie plein dans les allées. Clarisse devait tout remettre en place en rayon et rapporter le caddie, elle avait une prime suivant le nombre de caddies rapportés.

Elle s’est levée pour aller chercher la tatin.

Quand elle est revenue, j’étais vent debout, je bandais comme un âne, et putain, il n’était pas question qu’elle aille se rasseoir, parce que j’étais Moïse devant la Mer Rouge.

Elle a posé la tatin et m’a souri, puis elle s’est approchée, je l’ai choppée et on a fini la tatin tout au long de la nuit.

 

Alors tu vois, bidule est bandante, pas bandante … Tout ça c’est des conneries.

Et ma vie, elle n’a pas changé à partir de l’accident.

Elle a changé à partir de Clarisse.

Quand je lui ai raconté le 4 X 4 qui m’est passé dessus, elle n’a pas tiqué. Pour tout le reste, elle m’a dit, mais t’étais vraiment un sale con. J’ai de la chance de t’avoir connu que maintenant, qu’elle a conclu en enjambant le fauteuil roulant pour me grimper sur la queue.

Voilà comment elle est, Clarisse.

 

 

09.02.2009

Donne nous ... (11) - Stratégies militantes

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A force de faire naufrage, les navires britanniques coloniaux ont fini par repérer les îles basses sur l’horizon, dans l’océan Indien, et c’est en 1825 que le cartographe anglais William Owen a baptisé Europa du nom du seul navire qui avait réussi à ne pas sombrer.

Si vous regardez sur une mappemonde, Europa est la poussière de 7 km sur 6 entre le Mozambique et Madagascar.

Au gré de l’histoire, Europa est française, même si ça n’a pas été très simple vu que Madagascar l’a revendiquée en se décolonisant. Mais maintenant, Europa fait partie des Terres Australes et Antarctiques Françaises, avec les autres Iles Eparses, comme Tromelin et les îles Glorieuses.

Ca donne des envies de voyage mais déjà, il y a zéro habitant, ça refroidit.

Les bandes de requins rivales prennent le tour de garde de l’île, les moustiques font brouillard la nuit, et le réseau d’eau douce n’a jamais été installé.

Histoire d’entretenir une présence, la France envoie régulièrement des militaires et des civils, ils peuvent s’exercer au tir et faire du tennis de table, du football et du volley, car c’est très plat comme relief, et surtout que la plongée est vivement déconseillée sauf si on fait un reportage sur les requins.

Une station météo est installée là bas, c’est comme ça que l’on sait qu’il règne entre 25 et 30 degrés pendant la saison des pluies, entre novembre et mai, et que la température peut descendre à 10 degrés la saison sèche.

La plage principale est la plage de la Station.

Le cimetière d’Europa contient 5 tombes, des colons qui se sont entretués à cause de vagues histoires de sexe.

Une piste d’atterrissage survit, dans la forêt d’euphorbes, après avoir été déplacée plusieurs fois, faute d’avoir respecté le POS et évité la zone inondable. Elle dessert les liaisons avec la Réunion, d’où viennent les 14 militaires français du 2eRPIMa, relevés tous les 30 à 45 jours.

Depuis 2002, les milieux autorisés réfléchissent sur le classement des Iles Eparses en Réserve Naturelle Protégée, mais ça presse pas trop car en réalité personne n’envisage d’aller menacer l’écologie des Iles, et encore moins d’aller contrôler et verbaliser en cas d’infraction.

 

Nous ne le savons pas assez, mais c’est grâce à l’admirable travail de JY Le Gall, P Box, D Chatral et M Taquet, résumé dans leur célèbre rapport « Estimation du nombre de tortues vertes femelles adultes Chelonia Mydas par saison de ponte à Tromelin et Europa, Océan Indien, 1973-1985 », que l’on a une idée de l’activité pondeuse des tortues vertes.

Avec des méthodes très élaborées, et une approche stochastique par l’utilisation des données marquages-recaptures multiples, ils ont pu conclure : « La variante importante du nombre de femelles fréquentant associée à ces estimations provient de la technique d’extrapolation spatiale. ».

Concrètement, sur Tromelin ils ont estimé que 850 à 1 100  tortues vertes venaient pondre par saison, tandis qu’elles sont 2 000 à 11 000 sur Europa.

Mais peut être les savants devraient ils plus écouter les tortues.

Parce que technique d’extrapolation spatiale ou pas, elles ont leur mot à dire, même si elles ne peuvent pas dire Je.

 

M’ont appelée Tohu-Bohu.

Me demande s’il n’y a pas légère atteinte à dignité, ai observé des ricanements.

Enfin. Ne pas se plaindre.

La maison n’est pas mauvaise.

C’est juste la fumée de leur algue. Se rendent pas compte. L’autre fois, failli plonger dans le lagon Obao de la baignoire.

Parfois me sens lasse. Très lasse.

Trimballer une carapace d’1,15 m, des années et des années. 142 kg et 63 ans de maturité sexuelle.

 

Ca avait mal commencé n’importe comment.

N’aimais pas l’eau.

 

Suis née sur la future Plage de la Station. Même pas un individu, juste un œuf parmi 198 autres. Puis les autres fournées de la génitrice. Six fois comme ça, et 8 641 tortues mères, en train de creuser, pondre, ensabler, avancer d’un mètre ou deux, pondre, simuler un trou de ponte, creuser encore, et encore. Frénétique, l’activité. Plus de 6,6 millions d’œufs. Ca rend modeste.

Ca faisait 53 jours que ça durait, ce barnum, quand l’hélicoptère est passé au dessus de la plage. Les pales ont balayé tout à la ronde. Une omelette géante verte.

Ai entendu dire que le Génocide a fait 5 964 442 victimes.

Des noyées, des écrasées par des plus grosses adultes, des moulinées par les pales, des projetées dans les arbres, des crises cardiaques.

Ai fait partie des Survivantes, balancées à l’abri d’un rocher.

Loin de l’eau.

Ca tombait bien. Pas l’intention de me mouiller.

 

Les Survivantes du Rocher sont restées entre elles. De temps en temps, un fou à pieds rouges, une sterne ou une frégate venait jouer son petit prédateur. Fallait juste éviter de sortir trop le jour. Pas faire les malins.

Notre communauté est passée à un peu moins de 200 000 tortues.

Au loin, on voyait le reste de la plage, et les vagues des tortues Survivantes du Bord de l’Eau faire des allers retours dans l’eau poisseuse.

Nous non. Nous copinions avec les flamands roses de passage.

Ca aurait pu continuer comme ça longtemps.

Mais au bout de 6 à 7 ans, il a fallu que certaines envisagent de se reproduire.

Ai commencé à convaincre quelques copines, puis nous avons fondé un Mouvement de Tortues Vertes.

La théorie, c’est que les ressources naturelles n’étant pas illimitées, la reproduction de l’espèce menaçait la survie. Ca rendait les opposants hystériques, surtout les mâles.

Nous avons étayé la théorie. Nous avons détaillé les nombreux inconvénients de la ponte, à savoir creuser seule des heures durant, poser les 5 à 6 kg d’œufs sans soulagement, les recouvrir sous le regard bovin des mâles, recommencer et recommencer, tout ça pour voir sa progéniture se précipiter dans l’eau à la moindre occasion, sans aucune reconnaissance. Sans parler de l’explosion des besoins alimentaires.

« Mes sœurs », ai dit dans le discours appelé Discours du Rocher, « mes sœurs, vous êtes manipulées !! Quel besoin, quelle nécessité de vous laisser faire par ces mâles lubriques, et même priapiques, qui vont vous coller des jours et des jours de corvée, tout cela pour satisfaire une pulsion animale ? ». « Dites non à l’idéologie du déterminisme, refusez l’eau, la copulation et la pondaison !! ».

Et ça a marché.

Les mâles dépités sont partis chez les Survivantes du Bord de l’Eau.

Mes sœurs ont cessé de pondre.

 

Suis tombée dans un traquenard.

Avais bien senti des mouvements dans l’ombre, mais pensais pas que des mâles allaient m’agresser ainsi.

Ils me sont tombés à plusieurs dessus, et ils m’ont renversée.

Puis ils sont repartis en couinant de joie, pendant que roulais en galipettes vers la forêt.

Me suis arrêtée sur le dos.

Décidée à ne pas survivre à cette humiliante position de soumission.

 

La Station météo venait d’être construite, de plus en plus d’Humains fréquentaient notre île.

Depuis quelques temps, il fallait échapper aux Compteurs, qui nous plantaient une plaque métallique dans la patte avant droite avec des numéros dessus. Sans respecter notre intimité.

Ca n’était pas sans poser quelques problèmes de courants.

Certaines de mes sœurs prétendaient que la lutte principale devait être d’échapper au recensement. Envisageant même de plus en plus ouvertement d’admettre des « balades vers l’Eau ».

La politique commençait à me fatiguer sec.

 

« En plus ça caille, merde, fait chier !! » qu’il a dit le gamin avec un fort accent breton.

Et en me shootant dedans.

Me suis retrouvée sur mes pattes, et perdue d’affolement, me suis mise à courir vers la mer.

Devais gémir, parce que le môme m’a ramassée en disant « oh pardon ».

Puis il m’a embarquée dans le phare, où son père était, et il lui a demandé s’il pouvait m’emmener au retour de l’été, à la maison.

Rentrée dans ma carapace, ne maîtrisant plus rien, me suis envoyée de l’adrénaline.

Vis à Plouguerneau depuis.

Le gniard est devenu grand père. Vois que les Humains aussi, peuvent pas s’empêcher de se reproduire.

M’ont creusé une piscine d’eau de mer, mais n’aime toujours pas l’eau.

M’ont mis au régime.

 

Parfois, ai la nostalgie.

Sais bien qu’il y a la mer pas loin.

Alors me dis, ai toujours mon radar magnétique. Tant pis s’il faut nager.

Le Rocher me manque.

 

 

 

07.02.2009

Donne nous ... (10) - Covent Garden

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-         Je ne pensais pas que ça en arriverait là.

Il plante un morceau de viande rouge tremblotant dans un pot de sauce rose en soupirant.

 

J’ai des a priori contre ces restaurants où la direction oblige les serveuses à porter en uniforme, une mini jupe. Lors du coup de fil, j’avais tenté une suggestion pour la Torre de Belém, mais imperturbable, il était resté. Adeus carne de porco Alentejana, vinho verde et pastel de nata. Bonjour la viande rouge.

Je ne suis pas la puissance invitante, et puis, dix ans que je ne l’ai pas vu : on fait des concessions à moins.

 

La serveuse qui s’occupe de notre table est maigre, les cheveux rassemblés en pelote d’où sortent des baguettes chinoises et des mèches raides et pelucheuses. Elle a des gestes brusques et a déjà éjecté de la table d’à coté, un quignon de pain, en passant un chiffon serré nerveusement. Elle maugrée « tombera pas plus bas ». « Il y a du monde » je lui dis bêtement. « Et encore, le samedi, c’est pire, c’est Hiroshima ! » me répond elle avec de grands yeux écarquillés.

 

J’ai des douleurs partout, suite à une chute de vélo, et chaque matin, je découvre de nouveaux bleus sur des endroits de mon corps dont je ne soupçonnais pas l’existence. Sur une longueur de trente centimètres de mon bras droit, s’étale un hématome géant, qui m’empêche de couper du pain, porter quoique ce soit, ou me coiffer. Non que j’ai besoin de me coiffer tellement. Mais c’est très difficile de se laver les dents avec la main gauche, pour une droitière.

Peut être qu’on devrait s’entraîner. Je veux dire, à faire des trucs avec la main qui n’est pas la main maîtresse ?

 

En choisissant un osso buco, pas trop dur à découper, je me vois brusquement, en train de faire cet exercice idiot et agaçant, de coordination gestuelle, une main tournant en rond sur le ventre, l’autre tapotant la tête. Je sais que je ne serai jamais batteuse. L’idée me fait pouffer.

 

-         hein ? qu’il dit Claude. Et je réponds rien, rien.

Le Graves commandé me rend moins critique sur son pavé frites.

Puis, l’apéro m’a un peu saoulée.

 

Ca n’est pas que je sois jalouse. Mais s’il existait un diplôme d’auto satisfecit, Claude en serait l’inventeur.

La maison chic, la piscine choc, les enfants exemplaires, à études dont l’intitulé nécessite une traduction, une femme parfaite, finalement, une distance impressionnante avec la bande de la fac. Et puis, un départ en Angleterre, au service d’une multinationale de la City, au poste des Relations Humaines.

 

-         Je lui serai éternellement reconnaissant, à Catherine, de son attitude.Tu comprends, c’était pas facile pour elle.

-         Et puis, c’est la mère de mes enfants, qu’il ajoute d’une bouche empâtée.

Je le trouve un tantinet emphatique, Claude, le Graves n’a pas que du bon.

Cette amorce de reddition au milieu de la success story me rend plus attentive.

Je réalise qu’il me raconte une liaison extra conjugale avec une petite anglaise.

-         je crois que tu ne peux pas comprendre, que les femmes elles peuvent pas comprendre ça. A la fois, je la désirais comme un malade, et à la fois, elle était … Elle avait cette manie de me lécher les oreilles. Je déteste ça. Mais tu vois, je supportais, en grinçant des dents. Et j’y retournais. Il y avait quelque chose de délétère entre nous.

Ca avait été délétère, jusqu’au jour où Cindy était venue faire un scandale à la légitime frenchie.

C’est là, si j’ai bien suivi, que Catherine avait été très digne.

-         tu te débrouilles pour qu’on rentre à Marly le Roi le plus vite possible. Tu dors dans une autre chambre, plus jamais tu ne m’approches. Quand les enfants seront partis, on divorce. Avec pension.

 

Hiroshima avait déposé devant nous les plats commandés.

J’avais tiré sur mes manches longues dans un geste inconscient.

L’atmosphère avait subtilement viré.

-         pendant ce temps là, la Plastics Ltd a souhaité s’inspirer de la politique du Ministère du Travail et des Retraites, sur Lambeth et Harrow.

Tout en tentant d’avaler d’un air naturel mes spaghettis enroulés autour d’une fourchette tenue de la main gauche, je prends des notes mentales. Purée, Lambeth et Harrow, il faut que je replace ça à l’occasion.

Les pâtes étaient un peu trop cuites.

 

-         tu veux qu’on commande une deuxième ? a demandé Claude en m’exhibant sous le nez deux centimètres de fond du Graves.

Oui je voulais bien.

-         ils pourchassent la fraude aux allocations. Alors ils ont mis en place un programme informatique. Le même que les assureurs. Le programme analyse les micros tremblements de la voix dus au stress. Si tu es stressé, c’est que tu fraudes. Et puis, ils balancent une campagne publicitaire contre les benefit thieves, ces voleurs d’allocations, et on entend régulièrement « savez vous qui vous suit ? » ou « quelqu’un, quelque part, est peut être en train de vous signaler ».

-         Quoi ? j’ai dit en évitant habilement d’envoyer des postillons d’osso buco.

-         Il y a un numéro d’appel qui permet de dénoncer les fautifs.

-         Ah bon ? j’ai fait spirituellement. Mais comment ils réagissent, les syndicats, les gens ?

-         Ils sont pragmatiques, a répondu Claude.

En sifflant d’un trait son verre de vin.

 

-         Plastic Ltd a voulu s’équiper du même système, pour détecter les arrêts maladie simulés et j’ai été sommé de me renseigner. Moi, j’ai bloqué. Je sais pas pourquoi parce que tu vois, je pense vraiment que c’est pas bien de tricher. Mais cette histoire de programme qui t’appelle au téléphone et analyse ta voix, c’est pas passé.

-         Je leur ai dit qu’il était impossible d’acquérir des droits sur le logiciel, a poursuivi Claude.

 

Pendant ce temps, Hiroshima élevait la voix quelques tables plus loin.

Elle faisait face à deux types vêtus de chemises prêtes à craquer. Aux pieds de la table, des assiettes et des plats étaient déposés. Les types expliquaient qu’Hiroshima avait mis trop de temps à venir débarrasser. Elle était à bout d’arguments. Subitement, Hiroshima a mis un pied dans une assiette, s’est penché vers eux, et a dit lentement « plutôt crever que ramasser vos merdes ». Puis elle a fait demi tour, et est repartie vers les cuisines. Le chef des serveuses s’est mis à se ronger un ongle. Puis il s’est précipité vers la table en balbutiant surtout, pardonnez nous, c’est absolument scandaleux, que puis je faire pour, et des tas d’excuses, et il dansait d’un pied sur l’autre, n’arrivant pas à se décider à ramasser les assiettes au sol, ne sachant plus. Hiroshima est ressortie des cuisines en jeans, a traversé la salle, et est sortie du restaurant.

Les conversations ont repris.

 

-         déjà le service médical est chargé d’appeler régulièrement les salariés en arrêt maladie. Ca s’appelle l’aide au retour au travail. Une fois, le poste d’un salarié en arrêt suite à une chute dans l’entreprise, a été changé le temps qu’il garde son bras dans le plâtre. Pas de déclaration d’accident du travail, pas d’indemnisation des jours d’arrêt.

-         Je ne sais pas s’ils m’ont cru, pour l’histoire du système informatique a ajouté Claude en rayant la nappe de traits parallèles dessinés par les dents de sa fourchette machinalement.

J’hésitais pour le dessert. Je tanguais entre la fin d’un repas, les profiteroles ou le carpaccio d’oranges. 

-         un jour, je me suis retrouvé sur le quai du métro, assis sur un banc. Et j’ai laissé passer plusieurs métros. Et je me disais, Claude tu claudiques, tu claudiques Claude. En boucle. Le lendemain je suis allé voir un psy. Ca faisait sept ans que je n’avais pas vu un médecin.

-         Mon boss, tu sais ce qu’il a fait ? Il a fait appel à une société de détectives. Huit cent livres par jour. Alors j’ai commencé à avoir des rapports sur mon bureau. Machin coupait sa haie en arrêt pour sciatique, Bidule vend des voitures au noir, Truc a pris un train pour la cote avec une femme. Mon boss avait un objectif : leur mettre ça sous le nez pour qu’ils partent sans histoire. Pas de procès, pas d’indemnité. Un syndicat a fait un recours devant le tribunal. La décision a été que la boite n’enfreignait pas les droits de l’homme ou la protection des données personnelles car elle protégeait l’activité et les intérêts de l’entreprise.

-         Je suis allé le voir, et j’ai négocié mon départ. Voilà dans quelles conditions je suis revenu en France.

 

Finalement, nous n’avons pas pris de dessert et lorsque nous sommes sortis, l’air frais nous a fait du bien.

Claude m’a dit :

-         tu sais pas la meilleure ?

-         hmmm nan

parce que je me méfiais un peu.

-         Catherine est restée à Covent Garden malgré le départ des enfants. Elle a une liaison avec son coiffeur.

Nous avons marché un peu jusqu’à sa voiture, puis je suis rentrée à pieds.

J’ai longé le Lez, et je me suis demandé quelle allure ça a, un coiffeur anglais.

 

 

Qu'ils mangent de la brioche

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(en attendant de commencer une nouvelle série de textes qui mijotent - plus ou moins - je vais clore - peut être pas définitivement - la série "Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour" en publiant 3 textes qui l'avaient été sur Les Lentilles, il y a plus d'un an. Il s'agit de "Stratégies militantes", "sortie de route" et "Covent Garden". Comme ça tout sera rassemblé.)

01.11.2008

Donne nous ... (9) - Damia

 

 

Les lettres de Damia, Claudine les reconnaît tout de suite, l’épaisseur de l’enveloppe, l’écriture appuyée et appliquée, et derrière, l’adresse de Damia qui occupe toute la surface.

Claudine pose le paquet de lettres en soupirant, elle ne se sent pas le courage.

Elle jette un œil au poste du pré-accueil, que tient sa collègue Colette. Une tasse de café fume sur son bureau, le gilet est posé sur le dossier de la chaise, un stylo attend devant un bloc notes.

Claudine sait qu’il ne faut pas se fier à ces indices, il se peut que Colette ne soit pas dans les murs. Colette arrive tôt, très tôt, pour pouvoir pointer. Puis parfois elle ressort par l’escalier de secours, tout en laissant une mise en scène de sa présence. Elle avait exposé une fois à Claudine que les fonctionnaires italiens laissent le veston de leur costume sur leur dossier de chaise, en évidence, pour faire croire qu’ils sont présents au bureau. Colette laisse donc son gilet, des lunettes, un stylo, une tasse de café, parfois un paquet de biscuits survitaminés et garantis en fibres, des photos de famille, un tube de crème Nivéa pour les mains, une bouteille emplie d’un liquide incertain, une lime à ongle, ou son futur déjeuner, dans des boites étanches et transparentes, montrant des magmas indistincts et faits maison.

Ces ruses ne trompent personne, et une fois qu’elle était ressortie pour aller faire une prise de sang au labo d’à coté, elle avait trouvé la chef de service, qu’elle surnomme Cruella, dans l’escalier de secours. Aux questions de Cruella sur ses agissements, Colette avait répondu qu’elle avait craint trop d’attente au labo, et qu’il n’y avait pas de mal puisque finalement non. Cruella avait néanmoins ajouté une note au dossier de Colette, renforçant chez celle-ci le sentiment de ne pas être aimée.

Colette fait partie des collègues que Claudine surnomme – secrètement – les Offusqués Permanents. Pour les Offusqués Permanents, les néons sont trop forts, le chauffage tardif et insuffisant, la climatisation tardive et contaminante, le public de plus en plus abruti, leurs mérites ne sont pas reconnus à leur juste valeur, la hiérarchie manque de politesse à leur égard, la cantine manque d’hygiène et est trop grasse, les collègues ne les soutenant pas sont vendus à la Direction, et last but not least, le travail est fait n’importe comment et eux sauraient tout mieux faire.

Cruella n’a cure de toutes ces récriminations, Claudine le voit bien. Elle la soupçonne même d’attendre avec gourmandise la prochaine offensive de Colette. La dernière en date, après l’histoire des plaques de faux plafond qui contenaient éventuellement de l’amiante – et qui avait obligé la Direction à sortir le dernier diagnostic amiante pour lui assurer que ses toussotements n’étaient en rien un début d’asbestose – avait été un magnifique réquisitoire contre les fils des ordinateurs, sur lesquels les sièges roulants pouvaient passer, et si c’était dangereux ? Cruella avait répondu en regardant ailleurs, on va examiner la question, puis était retournée dans son bureau après avoir assisté sans un mot à la démonstration du trajet éventuel de la chaise de Colette.

En début d’hiver, pour signifier à Cruella qu’il était temps de mettre en route le chauffage, Colette était maintes et maintes fois passée devant le bureau ouvert de Cruella, des gants en laine aux mains, sans que celle-ci ne consente même à jeter un œil surpris aux mains de Colette. Finalement, un matin, alors que Colette enfilait ses gants en rouspétant, Claudine lui avait signalé que le chauffage avait été mis en route, et Colette avait retiré ses gants, puis s’était massé les mains avec sa crème et un air infiniment douloureux.

Même en dehors de ses agissements agaçants, Colette est antipathique à Claudine.

Elle a le corps sec, toujours bronzé, avec des plis marqués, et prend un soin excessif de sa santé. Colette a toujours des petites pilules homéopathiques pour toutes les occasions, et qu’elle prend préventivement, à l’hiver, à la mise en route de la climatisation, à ses maux de têtes, à sa contrariété congénitale, et à la vie en général.

Mais ce qui agace au plus haut point Claudine est l’obsession de Colette pour son poids, ou plutôt, pour la forme de son corps. Colette est inscrite depuis deux ans dans une salle de musculation et encourage régulièrement Claudine à s’exercer aux abdos fessiers ou au stepping. Bien que Claudine ne connaisse en rien ces techniques de gymnastique, l’idée de monter et descendre une marche à toutes allures, pendant plusieurs minutes, lui semble si incongrue et ridicule, qu’elle n’avait pas pu s’empêcher de s’esclaffer. Colette lui avait alors jeté un coup d’œil critique sur sa masse adipeuse et avait dit aigrement que ça lui ferait du bien.

Claudine a cependant cessé d’aller chercher des kebabs odorants pour la pause déjeuner, Colette mimant une syncope due à l’odeur bien avant la première bouchée, savoureuse, douce et apaisante à souhaits.

Elle va le plus souvent à la cantine, ou ne reste pas au bureau, à partager la salle de repas aménagée, dans laquelle ses collègues échangent force recettes, entrecoupées d’anecdotes concernant leur mari ou leurs enfants.

Colette y apporte ses boites, et les étale soigneusement en suivant un code couleur, pour les entrées, le plat principal et les desserts. Ces derniers temps, Colette mélange à ses entrées et plats principaux des graines étranges, dont Claudine ne s’est pas donné la peine de retenir le nom et l’utilité. Colette mange avec une certaine raideur solennelle, en débitant des propos qui semblent sortir de la bouche d’un gourou New Age,  quasiment convaincue de son immortalité grâce aux vertus de la levure de bière et du quinoa.

Un jour, Claudine, excédée par le discours de Colette qui expliquait qu’elle devait perdre dans la semaine les 300 grammes cumulés tout aussi sournoisement que mystérieusement ces derniers temps, lui avait dit d’un ton glacial mais enfin, je suis sûre que tu es obligée d’attendre sur le tapis sensible que quelqu’un d’autre arrive pour ouvrir les portes du centre commercial, même avec un chariot, alors nous embête pas avec ton poids. Et depuis, force est de constater que Colette battait un peu froid Claudine, à qui ça procurait un peu de répit.

 

Claudine soupire encore puis s’assoit devant le courrier.

Elle ouvre l’enveloppe de Damia, et en retire une feuille jointe à la lettre elle-même, sur laquelle figure un dessin fait avec un feutre noir. Il s’agit d’une branche ornée de cinq feuilles qui ressemble à des feuilles de chêne, et surmontée de 6 baies rondes. Damia a figuré des lumières et ombres, les nervures des feuilles et des bourgeons à la naissance des tiges. Les baies sont coiffées d’un petit chapeau poilu. Claudine trouve le dessin assez harmonieux. En bas de page, Damia a noté : « Cette plante botanique étale toute son ardeur avec désinvolture parce qu’elle n’est pas comestible. DAMIA. I.O.T.A.- PC –».

Claudine connaît l’histoire de Damia pour avoir instruit son dossier et assisté à la commission de réorientation professionnelle la concernant.

Directrice d’une grande crèche, Damia a eu un accident dans son garage, sans qu’on en connaisse vraiment les circonstances, et elle s’est retrouvée brûlée au second degré, une grande partie du corps et du visage. Après plusieurs mois d’hospitalisation, de souffrances et de greffes, Damia avait changé de comportement à sa reprise de travail.

Etait ce qu’elle n’arrivait plus à retenir le prénom des enfants, toujours est il qu’elle les appelait par des surnoms – le ronchon, le gros, le blondinet, le roitelet. Puis elle avait tendu les rapports avec les puéricultrices à tel point qu’elles s’étaient mises en grève, obligeant l’inspection du travail à se mêler du conflit. Lorsque dépensant d’un seul coup le budget alimentation annuel de la crèche, elle avait commandé des cartons innombrables de petits pots pour bébés, le conseil d’administration de l’association avait fini par la licencier.

Damia avait ensuite dérivé dans des contrées où la logique et le bon sens n’avaient plus cours. Curieusement, et cela fascinait Claudine, ses délires portaient surtout sur la nourriture. Pendant toute une période, Damia alertait les autorités sur la politique alimentaire expansionniste des japonais et une partie de son dossier était constitué de courriers dénombrant les installations de restaurants japonais, étudiant l’évolution des cartes des restaurants ainsi que la surface de rayons occupée par les produits japonais dans les grandes surfaces. Damia avait également échafaudé toute une théorie selon laquelle les japonais introduisaient dans les sushis des substances rendant les occidentaux dépendants à ceux-ci, c’était d’après elle la seule explication venant éclairer cette nouvelle lubie, pour des produits aussi médiocres sur le plan gustatif.

Au fond d’elle-même, Claudine n’était pas loin de croire la même chose.

Ces derniers temps, Damia était plutôt obsédée par son orientation professionnelle. Peut être qu’une psychologue du travail l’avait mentionné brièvement, toujours est il qu’elle était persuadée que les autorités projetaient de l’envoyer en formation dans l’horticulture. Et ça ne lui convenait pas du tout.

 

Aux membres de la Commission de la Maison des Personnes Handicapées,

Objet : métier autre que l’horticulture

Service affilié : carte vitale – CMU

Mesdames messieurs,

Du studio surélevé au cinquième étage, je pleure de douleurs, d’anxiété et d’incompréhension. Robotisée à l’abondance de mon courrier social que je lis toujours méticuleusement, j’approuve ou je désapprouve vos opinions.

Effectivement, je ne suis plus capable de m’intéresser aux paysages de l’horticulture, à tout ce qui est attrait à la nature sauvage et je ne pourrais davantage m’occuper d’un élevage de bovins. C’est à ce prompt sujet que je vous demande de m’accorder humblement une visite médicale. Affiliée d’un organisme complémentaire de la sécurité sociale, j’effectue une série de soins auprès des plus grands spécialistes médicaux aux graves blessures et cicatrices qui suivent mes propos.

J’ai vécu des maux de têtes, des saignements intérieurs et des chutes de cheveux.

Des professeurs chirurgicaux, depuis 3 ans, tentent une chirurgie faciale onéreuse et fragile.

Je me nourris doucement, nervosité dans le sommeil.

Pour détendre la souffrance de mes handicaps et préserver mon coefficient intellectuel, je suis abonnée aux médiathèques où je m’échappe sur des riches enseignements de lectures d’anciens patrimoines et de trésors nouveaux. Les médiathèques sont européennes et concernent catégoriquement le président américain des Etats-Unis.

En outre, les rapports sexuels sur le sol sont de la plus haute dégradation. Cet outrage peut déclencher une déprogrammation scientifique sur le corps médical. Il ne faudrait pas trop s’écarter de la chirurgie dentaire.

Sur ce, je nommerai mon ancien employeur et vous conjure de m’éviter l’horticulture.

J’étudie avec sérieux une orientation pour une formation d’ingénierie en cosmétologie ongulaire, mais ne veux pas faire les pieds (que les mains).

Je vous laisse méditer à une correspondance futuriste,

Damia.

 

Claudine a mis un coup de tampon dateur sur le courrier, et au crayon noir, a indiqué les initiales du médecin du service suivant le dossier de Damia.

 

Le soir, Claudine sort sa voiture du parking partagé avec le temple protestant, mais ne peut avancer, une voiture s’étant garée devant le portail de sortie. Résignée, et habituée à la démarche, Claudine rentre à nouveau au bureau, appelle le poste de police, et explique la situation. Les policiers lui indiquent qu’ils vont envoyer un agent afin d’appeler la fourrière.

En attendant, Claudine fait les cent pas sur le quai du tramway.

Une voiture blanche toutes vitres ouvertes, déversant une musique assourdissante et occupée par quatre jeunes hommes beurs se gare le long des rails.

Claudine s’adresse aux quatre types et leur dit qu’un policier va venir pour la fourrière, et qu’ils feraient mieux de se garer ailleurs sans courir le risque de voir aussi embarquer leur voiture.

Un des types se met à crier après Claudine et l’accuse de vouloir la place, se sentant agressé par Claudine. Claudine explique à nouveau, perturbée et patiente. En fin de compte, un des quatre dit au conducteur, laisse béton viens, on se bouge, et les quatre types remontent  dans la voiture, et remettant la musique à fond, font crisser les pneus et disparaissent du quartier.

 

Plus tard, le policier arrive en scooteur, mais en garant celui-ci, il coince la roue dans la grille de l’arbre, ce qui le rend de fort mauvaise humeur. Il prend le numéro de la plaque de la voiture gênante, et appelle la fourrière sans quasiment adresser un mot à Claudine.

Claudine arrive trois quarts d’heure plus tard que l’heure habituelle chez elle, dans un appartement froid et sombre, et avant même d’ôter ses chaussures, elle ouvre le placard et se coupe un carré de chocolat praliné noisettes.

 

 

 

23.09.2008

Donne nous ... (8) - Colin (troisième et dernière partie)

 

La dialectique est réduite à sa plus simple expression et ça ne dérange pas Colin.

« S’il va à sa propre chute, il suffit d’attendre qu’il s’écroule tout seul, le système capitaliste ! » avait il lancé à un militant trotskyste du lycée, et l’autre avait répondu « Oui mais si je peux accélérer les choses en lui sautant dessus à pieds joints  … ».

Là, il existe deux débats. Faut il respecter une sorte de code de l’honneur et ne tuer un autre joueur que si l’on a une bonne raison –être un APK, un anti player killer – une raison telle que il fait partie d’une guilde ennemie ou il a tué auparavant un ami, où peut on jouer sans se préoccuper de morale et tuer qui on a envie quand on a envie – être un PK, un player killer ?

Doit on impérativement jouer rollplay et laisser ainsi le plus de place possible à l’immersion ou chacun fait ce qu’il veut à partir du moment où il paie son abonnement ?

Ce en quoi les guildes se partageaient suivant ces différentes conceptions, et entrer dans une guilde était une absolue nécessité si l’on voulait pouvoir progresser – monter le level du perso.

Colin avait envisagé de postuler chez Millénium, mais le CV à déposer, le parrainage à trouver, et surtout, la discipline quasi militaire de la guilde l’avaient rebuté. Les Mills sont formés en association, menés par Cédrix, un chef de guilde prof de maths dans la vie réelle – in real life, IRL. Colin pensait que Cédrix optimisait même ses petits déjeuners, pour plus d’efficacité. A un salon de jeu vidéo, les Mills étaient là, et Colin avait constaté que Cédrix était un grand type maigre, doté d’un début de calvitie, portant la tête dans les épaules, si bien qu’il avait toujours l’air de marcher en étant accroché à un porte manteau.

Néanmoins Cédrix est un grand chef de guerre, et grâce aux Mills, le serveur a été débarrassé des War Legend, une guilde d’allemands, des tueurs tous azimuts azimutés, tuant aussi bien d’autres joueurs expérimentés que des débutants – des tueurs de newbies.

L’autre grande guilde du serveur, les Inguz Morniëo – l’Alliance Ténébreuse en elfe – demandait également un niveau important, mais surtout, était totalement APK et Colin avait aussi peu envie de se limiter que d’être surnommé Bisounours par d’autres joueurs s’embarrassant moins de morale. Les Inguz sont menés par un informaticien qui incarne une barde, SacréCoeur. SacréCoeur s’était marié avec Saoryn, un moine de la guilde des Bannis, et le mariage avait rassemblé plus de 200 joueurs dans la magnifique cathédrale de Camelot, sur le royaume d’Albion, le serveur n’avait pas sauté, même au moment de la sortie de l’église, quand tous les mages, bardes, prêtres et autres jeteurs de sorts, avaient offert un immense feu d’artifice aux mariés.

C’est dire si les Inguz aimaient pousser le rollplay.

Finalement, Colin était entré chez les Faucheuses d’Ames, à la période où cette guilde avait ouvert son recrutement à des personnages masculins. Il fallait cependant garder son rollplay. Colin, qui avait découvert les films de Clint Easwood sur Iwo Jima et leur vouait un véritable culte, avait choisi comme nom d’avatar Nishi. Nishi était un des héros japonais des « Lettres d’Iwo Jima », le film du diptyque que Colin préférait. Il avait vécu à Los Angeles, été ami avec Mary Pickford et Douglas Fairbanks, et avait gagné une médaille d’or aux jeux olympiques dans l’épreuve d’équitation du saut d’obstacle en individuel, avec son cheval Uranus, en 1932. Après quelques hésitations, les Faucheuses d’Ames avaient fini par accepter Colin, croyant sans doute que le pseudo Nishi était d’origine elfe, et Colin se félicitait donc de ne pas avoir choisi Takeichi, le prénom de Nishi faisant nettement plus japonais.

Il espérait que lorsqu’il serait à niveau pour avoir un cheval, il puisse l’appeler Uranus sans que les leaders de la guilde n’y trouvent à redire sur le rollplay. Ils venaient de refuser l’entrée de la guilde à un druide qui avait comme familier un loup gris assez puissant nommé Boufchidor.

La veille, un groupe de guildes rassemblé autour des Inguz, - la Zerg Alliance – avait tenté de reprendre les reliques sacrées aux Mills, qui les gardaient dans un de leurs forts. La tentative avait fait long feu, puisque du haut des remparts, les Mills avaient balancé sorts et boulets de catapultes sur la troupe assemblée, et le terrain devant le fort était jonché de cadavres, les soigneurs et ceux qui ressuscitaient, bardes, druides, sentinelles, ménestrels, moines, clerc, chamans, thanes  -  on pouvait lire sur les canaux de discussion des guildes des appels à l’aide pathétiques « heal please ! » ou « tu peux me rez ? » - étaient débordés, des dizaines de corps étaient laissés à l’abandon et leur propriétaire partaient dignement récupérer leur vie à une pierre magique, - je vais au bind ! – loin du champ de bataille.

Pour remonter le moral des troupes, les leads avaient décidé ce soir d’aller tuer un monstre de légende, Légion puis de tenter le Dragon Suprême, Cuuldurach, dans un donjon sur le secteur des Abysses.

Le rendez vous était au portail de Tir Na Nog, ou chacun attendait les autres membres de sa guilde, pour se constituer en groupe, avant de se télétransporter non loin du donjon – je prends le portail, je zone ! préviennent les voyageurs.

Colin est un peu en avance et ne voit pas ses amis de guilde. Autour, les joueurs comparent leurs équipements, tentent de draguer en lançant des bisous à la cible – slash kiss - tout en ne sachant pas trop à quel sexe réel ils ont affaire, vont vendre des trésors récoltés en tuant des monstres – je vais vendre mes loots – ou s’entrainent à faire des mouvements comme des sauts périlleux. Un d’eux ne parvient qu’à faire des sauts sur place tel un Zébulon qui bug, Colin a l’impression de voir le militant trotskyste sautant sur le système capitaliste.

Il va vendre 102 plaques d’obsidienne et 78 d’astérite pour 974 silvers et est tenté un moment de noter l’opération pour avoir la deuxième partie de l’équation à deux inconnues lors d’une prochaine vente, mais il rejette cette idée, agacé d’avoir la même manie des chiffres que sa mère. Manquerait plus que ça, de lui ressembler.

Il s’assoit contre un mur, indique sur le canal de guilde qu’il va être un peu absent – AFK, away from the keeboard – se lève et se dirige vers la cuisine en enjambant Pacha au passage.

Il sort un Coca du frigo et croise sa mère, qui lui jette un regard noir. Il lui indique qu’il ne dinera pas.

Un jour que Colin était pressé de quitter la table du diner pour retourner à un rendez vous de guilde - mais M’man, c’est important ! On m’attend ! – sa mère lui avait dit que c’était virtuel donc absolument pas important. Colin avait répliqué que seuls 2 % des échanges financiers mondiaux concernaient des marchandises ou des services, alors qu’est ce qui était important, hein ? et devant l’air abasourdi de sa mère, il avait ajouté perfidement « C’est Jospin qui l’a dit sur le 7-9 ce matin » portant ainsi l’estocade à l’adhérente du PS, fidèle auditrice de France Inter.

De retour devant son ordi, Colin pose la canette de Coca assez loin du clavier tant il se rappelle des conséquences dramatiques d’une noyade au Coca sur le fonctionnement du clavier, qui déjà contient un certain nombre de miettes de pizza et de cookies chocolat noisettes.

Les Faucheuses sont arrivées, et les leads demandent à tout le monde de passer le portail – go TP – puis, à l’arrivée de l’autre coté, pour ceux dont c’est le rôle, de mettre les améliorations sur les autres – buffs, please, plz – et voila tout le monde auréolé de lumières de toutes couleurs, de sigles momentanés au dessus des têtes – ici le Marteau d’Odin, là l’Etoile d’Azura, ou encore le Croissant de Behemot – ou de petites étincelles brillantes qui tournoient, qui jaillissent et qui semblent faire briller même les yeux.

Ca ne sert pas à grand-chose tout cela, puisque ça disparaît à l’entrée du donjon, qui est à dix minutes environ à pieds – les buffs partent quand on zone, il y en a toujours un pour le faire remarquer.

Mais on ne sait jamais, même si le niveau est suffisant pour affronter araignées, tritons, scorpions ou autres squelettes démantibulés, il n’en serait peut être pas de même en cas d’attaque d’afrits, de minotaures, de siabras, de gnolls, d’orcs ou autres fomoriens, sans parler d’une attaque surprise des Mills, qui commencent à s’ennuyer ferme sur le serveur à force d’être les plus forts.

Pour faire le chemin jusqu’au donjon, les leads demandent à ce que chacun suive, et se colle à celui de devant – stick ! retentit l’ordre des leads sur le canal de guilde – et parfois, un des membres en profite pour s’absenter en douce – en signalant ou pas AFK – c’est assez Interdit comme comportement, il faut prendre ses précautions avant – comprendre aller pisser avant, avoir quelque chose à grignoter avant, et autre interruption intempestive une fois l’action débutée.

Voilà la troupe d’aventuriers en route, toutes races confondues, les Celtes, Firbolgs, Lurikeens, Elfes, Trolls, Avaloniens, Highlanders, Nains, Sylvains, Kobolds, Frostalfs, Nécrites, Bretons, ils sont de peau bleue, marron, blanche, rouge, verte, ils peuvent porter de la maille, de la plaque, du cuir, ou que du tissu, ils sont de toutes tailles, ont des oreilles invisibles ou qui dépassent des casques, leur corps est à l’épreuve du feu, de la glace ou frêle comme une chips, ils peuvent respirer sous l’eau ou disparaître de la vue des autres, et ils sont guerriers, guérisseurs, mages, archers, assassins, prêtres, espions, ils se protègent avec un bouclier ou avec leurs propres sorts, ils peuvent courir plus vite que n’importe quel animal ou ennemis ou empêtrer l’ennemi dans un enchevêtrement de ronces, ils savent faire de l’alchimie, ou être forgeron,  ou être tailleur et coudre des habits aux propriétés magiques, ils peuvent fabriquer des armes ou miner, tous peuvent aller boire dans des tavernes, danser, dormir pour récupérer des forces, faire des quêtes auprès des gardes des villes, commercer, tuer des animaux, vendre leur peau, rechercher à devenir de plus en plus fort, acheter des teintures pour ses vêtements, porter des capes prestigieuses, des armes uniques dans tout le territoire, trouvées sur un monstre de légende, chacun peut se lier avec qui il veut, prendre un cheval pour traverser les terres, prendre un bateau, acheter une maison, apprivoiser un animal, acheter un sort, aller parler à la Reine dans le château de la capitale, et ils ont pour noms Belmanda, Holdhivyhet, Laif, Aldaya, Wynoe, Keelda, Dunadon, Tan Artabel, Diese, mais aussi, Pilgrim, Aragorn, Merlin et Legolas, mais aussi, CroixRouge, Ridiculous, Trollesse, Kradok, Buffy, Tapi, Machin ou Popof.

 

La lutte contre Légion et Cuuldurach a duré deux heures un quart et Colin a des douleurs qui le lancent le long des trapèzes et doit secouer de temps en temps sa main droite qui se crispe sur la souris. Mais au bout de tout ce temps, les monstres de légende ont enfin abdiqué et se sont écroulés avec le bruit de la tour de Babel se couchant sans grâce, et ils ont fait trembler le sol des grottes envahies par les troupes obstinées, trembler le clavier, trembler la main de Colin, et l’écran a semblé vacillé, et sur les fenêtres de dialogue ont défilé les listes d’objets de quêtes lâchés par les monstres, des épées, lances, hâches, marteaux, masses, fouets, des glaives, des chaines, des cimeterres, des claymores, couteaux, crochets, rapières, bâtons, arcs, arbalètes, avec leurs noms de légende, Invocateur, Absorbeur, Perforant, Epineux, Embrocheuse, Empaleur, Moissonneuse, Pourfendeuse, le Bâton Saumatre de l’Evêque Avide, l’Arbalète de la Terreur de Basalte, la Baguette Maudite des Ténèbres, et, des équipements de protection, vêtements magiques, bijoux, colliers, anneaux, bracelets, des boucliers, qu’ils s’appellent targe, pavois, rondache ou écu, des bottes, ceintures, jambières, casques, gants et capes élégantes et colorées.

Tous ces trésors devront être partagés entre les participants, d’abord distribués entre les chefs de guilde qui vont les donner à leurs membres suivant les besoins de chacun, et sont autour d’un campement improvisé dans le recoin d’une salle d’un niveau intermédiaire du donjon, les chefs des Inguz, des Cohortes du Valhalla, des Bannis, des Faucheuses d’Ame, des Messagers d’Ankavos, ainsi que quelques Carpe Mortem, guilde de morts vivants, qui ne dialoguent qu’en vous sifflant des mots incompréhensibles derrière vous, et se plaisent à rendre mal à l’aise tout le monde, en faisant des grands bruits de succion continuels.

Colin a souhaité se contenter d’une épée qui a pour nom Buveuse d’Ame, tant les tractations l’ennuient, et puis, il est fatigué.

C’est là, en remontant tranquillement après avoir évité les Furies, espèces de fées volantes très agressives, les Spraggons hurleurs qui sont totalement stupides, presque arrivé au portail de sortie du donjon, qu’il s’est fait agressé par un Mill, un troll appelé Grozbaff.

Peut être le troll a-t-il été surpris, toujours est il qu’il a asséné à Colin un coup de masse à pointes qui a failli le faire chuter de sa chaise, masse qui devait être enduite d’un poison à diffusion lente, car Colin n’a pu se relever que pour retomber, et puis il est mort, et là, autour de son cadavre, le troll s’est mis à danser, puis à faire des bras d’honneur à Colin, et des signes de victoire en levant les bras au plafond du souterrain, et Colin entend ses borborygmes, et dans le salon à coté, sa mère qui tourne les yeux mi clos sur Black Magic Woman, musique improbable programmée par France Inter, un rictus aux lèvres, et Thomas, qui prend son deuxième et dernier bain de la journée, compte les bulles qu’il parvient à faire la tête sous l’eau au fond de la baignoire, et Pacha, au milieu de son couloir, fait un rêve étrange et pénétrant, agite un peu les pattes et gémit, et bave un peu, d’une langue pendante et alanguie, et là, Colin perçoit nettement le rythme de son réveil, le vent qui passe à travers la mauvaise isolation des fenêtres, et le ronronnement du ventilo de l’ordinateur, persistant, apaisant et s’imposant.

 

 

14.09.2008

Donne nous ... (8) - Colin (deuxième partie sur trois)

 

Colin avait finalement perdu contre Ricky, un petit homme à casquette, jeans usés et cigarette fichée au coin de la bouche, qui avait battu Christian, un grand noir en pantalon marron foncé et chemise bleue, qui pour saisir les pièces, se baissait à peine et les plaçait dans un geste d’une élégance ironique, puis Ricky avait aussi battu Hafid qui avait pourtant accumulé ses pièces autour du roi adverse en déclamant « dans la série Clouage ! » puis, enfin, Ricky s’était vu mettre en déroute par un Jackie Chan anorexique, abrité derrière des lunettes de soleil opaques, vêtu d’un sweat noir sur lequel trônait une étoile rouge et qui poussait ses pièces d’un pied habillé de chaussures vernies noires à bout pointu et boucle en alu. N’empêche, il avait réussi à emporter la Dame de Rickie bêtement, et les commentateurs s’étaient excusés auprès de Rickie, « non mais un joueur comme toi, on ne pouvait pas te prévenir », puis en douce, « il a affuté son jeu le Rickie, il prépare mieux ses parties », et Colin qui avait entendu, pensait que Rickie n’avait pas un jeu si moisi que ça, auparavant.

Colin s’était décidé à partir au moment où des gouttes de pluie grasses, indécises et indolentes venaient s’écraser au rythme proche d’un message en morse, sur les peaux moites des joueurs et de leurs spectateurs.

En passant, Colin s’arrête au Star Kebab, le meilleur Kebab de la ville, échange le sandwich contre de la monnaie tout en extirpant de sa poche son portable qu’il consulte avec un hochement de tête. Après, il marche à grandes enjambées et croque dans le pain en rattrapant habilement morceaux de viande, salade et sauce blanche.

 

En entrant dans l’appartement, Colin claque la porte, il aperçoit sa mère dans la cuisine, et elle lui jette « il faudrait qu’on voit pour ton dossier » mais Colin lui répond « je peux pas là » tout en se collant le portable sur l’oreille, sa mère hausse les yeux au ciel en maugréant « pffffffff, faudrait pas que tu perdes une seconde sans tes copains », elle qui est de la génération qui a inventé la pub « Tatoo, gardez le contact avec votre tribu».

Sa mère est technicienne au service des Mesures du département Prévention des Risques Professionnels de la Caisse d’Assurance Maladie. A longueur de journée, elle mesure dans les entreprises, la quantité de décibels, le nombre de poussières de bois par centimètre cube, la pression qui s’exerce sur des bras de chariots automoteurs, les surcharges électriques éventuelles, la lumière du jour qui filtre jusqu’au poste de travail, tout ce qu’il est possible de mesurer pour quantifier un risque. Sa mère est une Balise incarnée.

Depuis que Colin est en vacances en même temps que l’été est arrivé, elle est plus nerveuse. Sa mère ne supporte pas qu’on soit en vacances quand elle travaille.

Mais Colin, qui vient d’avoir son bac S sans aucune difficulté, a décidé d’être vacant, pendant cet été. Cela crispe d’autant plus sa mère qu’ils ont un contentieux sur l’avenir de Colin.

Colin, qui a découvert en début d’été les jeux de rôles massivement multi joueurs sur Internet, a indiqué un peu au hasard à ses parents qu’il ferait bien développeur de jeux vidéo. Sa mère s’est mise en quête des écoles d’informatique sur le coin, et c’est des réponses aux inscriptions dont elle aimerait l’entretenir.

Mais dans la stricte intimité du cerveau de Colin, rien n’est réellement envisagé.

Le père de Colin dirige une petite entreprise à la fois immobilière et de gros œuvre. Il spécule plus ou moins sur des terrains qu’il viabilise, puis prend les marchés et sous traite ensuite.

Pour se faire de l’argent de poche, Colin a parfois travaillé le weekend avec son père, à refaire des appartements de particuliers, la peinture, le papier peint et un peu l’électricité. Mais son père ne veut pas le mettre sur de plus gros chantiers. Pas question d’avoir des emmerdements avec l’Urssaf ou l’Inspection du Travail, qu’il dit.

Depuis cinq mois, le père de Colin est parti pour vivre avec sa maitresse, qui a 28 ans. La mère de Colin essaie de garder sa dignité et fait de gros efforts pour ne pas injurier son père devant ses fils, mais au téléphone avec ses copines, elle pleure et dit qu’elle sent bien qu’elle est détruite et elle appelle la maitresse, la Pouf.

Et voilà que la Pouf est enceinte, mais Colin évite d’y penser, ça le dégoute un peu cette idée, et il trouve son père ridicule, à faire son beau, ridicule, à vouloir pouponner à son âge, pitoyable à se remettre au jogging, il aimerait avoir un père normal, qui entre du boulot et se met les pieds sous la table et à qui on demande l’autorisation pour sortir le soir, éventuellement, on se prendrait une baffe de temps en temps, mais ça serait plus Cohérent.

Une fois comme ça, profitant qu’ils étaient réunis dans le même périmètre, il avait annoncé à ses parents qu’il aimerait bien faire un CFA de peintre en bâtiment pour faire du décor en trompe l’œil. Il avait vu une vidéo de la Chambre des Métiers du Bâtiment sur ce métier, et ça l’avait fasciné, ce métier entre l’artiste et le manuel, et le résultat, qui offrait un choix quant à la réalité que l’on souhaite affronter. Mais ses parents s’étaient exclamé, en chœur et exceptionnellement dans une communion qui aurait pu être touchante si elle n’avait pas paru aussi obscène à Colin, quoi (avec des majuscules), mais c’est à Lézignan Corbières (avec des italiques), c’est après Narbonne (re italiques), plus de 100 km tu te rends pas compte (avec un nombre incalculable de points d’exclamation).

Colin avait avancé, déjà perdant, qu’il y avait un hébergement, mais ses parents lui avaient raconté le merveilleux avenir qu’il pouvait avoir en faisant une école plus qualifiée, moins loin. Enfin même si elle était loin, ils pourraient envisager une voiture et le permis et vraiment, c’était dommage après un bac S qu’il aurait sûrement, de ne pas envisager mieux pour son avenir.

Alors Colin tentait d’envisager mieux.

Depuis quelques semaines donc, Colin évite régulièrement sa mère, notamment lorsqu’elle lance « il faut qu’on parle », et il évite son père qui ne sait pas comment lui dire qu’il veut parler « entre hommes », et la Pouf qui se tient déjà le ventre en le caressant comme si elle était enceinte de huit mois au lieu de deux.

 

Colin contourne le chien Pacha allongé de tout son long à l’entrée du couloir qui mène vers les chambres, et évite de justesse son frère Thomas, qui marche dans l’obscurité, en crabe, le long du mur opposé à celui où sont exposés les masques africains que ses parents ont rapportés de voyages. Thomas est tout nu et seulement équipé de lunettes de nage, car à sept ans, il vient de découvrir les joies que procure la plongée et a décidé de s’exercer à ouvrir les yeux derrière ses minis hublots dans la baignoire familiale. Il arrive qu’à l’occasion d’une douche rapide, Colin marche sur un Play Mobil ayant servi de trésor à repérer lors du bain de son frère. « Regarde, il faut mouiller pour ne pas qu’il y a de la buée » lui a dit Thomas, en étalant de la salive visqueuse avec des doigts assez poisseux et néanmoins attendrissants, n’importe comment, tout chez Thomas émeut Colin, particulièrement ses mains miniatures, une émotion douloureuse, il a envie parfois impulsivement de prendre les doigts de Thomas, de les mordiller, de les embrasser, de le submerger de conseils de prudence.

 

Colin fait un signe à la Cousteau à Thomas, l’index et le pouce joints en O et les autres doigts formant une aile, Thomas répond avec un sourire immense d’une bouche dans laquelle quelques dents manquent et fait un signe que ok tout va bien en levant un pouce un peu tâché de chocolat.

 

Colin entre dans sa chambre en faisant claquer la porte suffisamment fort pour que sa mère pousse un « rahlala », s’assoit devant son ordinateur et tout en l’allumant, sort son portable et tape un texto qui dit « ready ».

 

 

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