16.07.2008

Donne nous ... (7) - l'Ultime Congrès (suite et fin)

A nos ennemis, nous disons, avez-vous oublié que nous n’avons pas de limites ?

Acclamations dans la foule

A nos ennemis, nous montrons leur faible fertilité.

Nous leur signifions qu’ils ne savent pas communiquer.

Ils regardent le bout de la terre, nous regardons l’univers.

Nombreux sifflements, huées

Pauvres êtres frêles et sans envergure.

L’ère de l’arrogance et de la domination est terminée, c’est la fin de l’aventure.

Cris « houuuuuu houuuuuuu »

Pauvres êtres sourds, qui ne savent  communiquer.

800 langues différentes rien qu’en Nouvelle Guinée !

Rires et huées

Sachez, vous tous ici assemblés, que rien ne pourra nous arrêter !

Nous ne sommes ni des affamés ni des chiens, pour que l’on nous jette des os !

Acclamations et chants de victoire 

 A nos ennemis, nous disons, le temps du rêve a disparu, le temps de l’extinction est venu.

A nos ennemis, nous disons,  le temps de la vanité est passé, il est temps de vous éclipser.

Rires et sifflements

Mes amis ! Mes amis ! Nous allons vivre un moment extraordinaire !

Silence

La foule se tait

J’ai l’honneur d’ouvrir l’Ultime Congrès !!

Cris délirants dans la salle

 

[… moisissures …] pourquoi nous pouvons dire que l’industrie agro alimentaire contribue amplement à l’effort de guerre. Nous sommes plusieurs milliers, et je fais partie d’une section affectée à la « grande cuve », cuve qui peut contenir 200 litres. Les horaires sont continus, puisque chaque arrivée doit être traitée pendant 24 à 48 heures. Nous avons un calibrage très précis, et notre rôle est la sélection des denrées qui [… moisissures …] [… moisissures …] le produit de dilution qui a un rythme d’arrivage toutes les 3 à 4 minutes. Ce produit permet d’enrober les denrées non-conformes et de les renvoyer à l’avant cuve. Les locaux sont rendus instables par les mouvements du piston avant, mais nous sommes particulièrement entraînées à résister aux vibrations. Heureusement, car elles ont lieu entre 50 à 70 fois par minute, et ce pendant 10 à 12 heures ! et pourtant, nous ne déplorons aucun dommage alors que si vous comptez bien, ce sont 40 000 à 45 000 coups de pistons qui viennent ébranler nos locaux par jour !

Murmures d’admiration et quelques bravos

[… moisissures …] [… moisissures …] [… moisissures …] simple devoir, et ça n’est pas là le moindre des rôles qui nous sont échus. Car profitant du retour des denrées non-conformes, nous produisons du méthane, que nous faisons ressortir par l’avant cuve.

Quelques applaudissements

C’est ainsi que, chers amis, nous contribuons à hauteur de 18 % des gaz à effet de serre !!

Applaudissements nourris

[… moisissures …] [… moisissures …] [… moisissures …]

[… moisissures …] nous les avons contraints à consommer 1 000 fois plus d’antibiotiques et depuis plusieurs dizaines d’années, aucun antibiotique nouveau n’a été inventé ! Chers amis, nous sommes en mesure d’affirmer qu’aujourd’hui, la guerre est gagnée dans le secteur médical !!

Vifs applaudissements et hourras nombreux

Eh oui, non seulement nous décodons les armes chimiques, non seulement nous nous adaptons et résistons à leurs effets, mais nous nous communiquons les informations !!

Applaudissements et signes de victoire

Et ça n’est pas tout !!

Murmures étonnés et silence attentif

Songez qu’à ce jour, dans les hôpitaux, 30 à 40 % des malades sont sous antibiotiques, tout cela pour nous contrer alors même que nous n’avons pas encore attaqué, nous fournissant ainsi autant d’occasions de nous renforcer !

Songez qu’en réanimation, ce sont 80 à 90 % des malades qui sont sous antibiotiques !!

Certaines de nos sections sont multirésistantes et aboutissent rapidement à la mort certaines de l’ennemi si celui-ci ne se débarrasse pas à temps de la partie attaquée, et vous le savez, nous sommes rapides !!

Mais aujourd’hui, nous avons établi une nouvelle stratégie !! Oui, une nouvelle stratégie, qui va déborder totalement l’ennemi : leur solution principale pour nous éradiquer et nous empêcher de conquérir l’ensemble des secteurs, est le lavage de mains !!

Rires, huées, applaudissements

Mais il faut, pour que cela soit efficace, que ce lavage dure une minute au moins. Alors, pensez : 100 à 150 fois par jour, un lavage d’une minute. C’est pourquoi nous avons décidé d’attaquer en priorité les urgences, oui, vous avez bien entendu, nous allons contraindre l’ennemi à choisir entre sacrifier des blessés, ou passer son temps les mains sous l’eau !

Rires, hourras et applaudissements

[… moisissures …] [… moisissures …]

[… moisissures …] Il m’a été demandé de venir vous présenter nos avancées en matière d’Invasion Externe.

Sachez chers amis, que celle-ci est en bonne voie, et nous pouvons même prétendre aujourd’hui être que notre but est atteint.

Murmure d’approbation et silence respectueux puis reprise de l’orateur

Dans sa grande arrogance, l’ennemi a jugé bon d’aller explorer des terres nouvelles et notamment Mars. Où il n’a trouvé aucune trace de vie mais où il en a envoyé !! Oui chers amis, nous sommes allés conquérir Mars, fixés à des objets envoyés par l’ennemi, nous avons bon espoir de trouver de l’eau et ainsi de coloniser avant l’ennemi, car nous savons utiliser les oxydes de fer et de carbone, et d’attendre son arrivée tranquillement !!

Applaudissements

Mais ça n’est pas tout !! La section revenue par la navette Atlantis en 2006 est trois fois plus virulente que chacun d’entre nous grâce notamment à la production d’un nouveau biofilm protecteur. Nous comptons bien transmettre ces capacités à d’autres sections et l’ennemi connaît déjà nos capacités d’adaptation.

Hourras, trépignements d’excitation

Mes amis, nous serons marsiens avant l’ennemi et [… moisissures …] [… moisissures …] [… moisissures …]

[… moisissures …] malheureusement tempérer nos enthousiasmes de façon à vous mettre en garde : ne sous estimons pas l’ennemi.

Cet ennemi a longtemps été impressionné et nous a cru immortels. Ils avaient d’ailleurs retrouvé l’une des nôtres endormie, depuis 250 millions d’années et croyez moi, ça impressionne.

Cependant, depuis 2005, l’ennemi prétend que nous vieillissons. Un article de vulgarisation scientifique parle même de notre crépuscule.

Murmures désapprobateurs

Oui chers amis, et le plus douloureux c’est que nous avons été étudiés et filmés sans absolument aucun respect de notre intimité. L’ennemi a développé un logiciel de filature et d’analyse d’images, et a espionné 94 de nos colonies, violant ainsi l’intimité de 35 049 d’entre nous et clamant à la face du monde nos failles. Imaginez : l’article que je citais parle même de mères bipolaires, d’une partie dégénérée de notre anatomie, d’une transmission avec descendants floués, réveillant ainsi dans nos mémoires reptiliennes des tabous qui peuvent nous anéantir.

Murmures effarés

Enfin, le comble, c’est que l’ennemi se sert de ses découvertes illégales pour son propre compte et ainsi prévenir son vieillissement précoce, ce qui va nous contraindre d’intervenir à la place d’autres processus qui étaient alors nos alliés naturels !!

Mines effondrées

Cependant …

L’orateur hausse considérablement le ton

Ne renoncez pas !! Car, nous allons gagner !!

Croissez et multipliez, je vous le dis, croissez et multipliez, car nous sommes plus rapides, plus discrets, plus malins et plus adaptés.

Nous vaincrons !! Oui je vous le dis, nous vaincrons !!

Hourras de joie, trépignements, applaudissements

[… moisissures …] [… moisissures …] [… moisissures …]

[… le reste du document est illisible …]

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E. Pluchon se réveille à l’aube d’une nuit moite et agitée.

Il se gratte la tête.

Puis il regarde ses mains.

Il va aux toilettes.

Puis se lave les mains.

Une minute.

Il retourne vers son lit puis se ravise.

Il ouvre un tiroir de commode, prend une lampe de poche, et se dirige vers le vide ordure.

Ca n’est pas qu’il soit courageux.

C’est qu’il veut être utile, il doit surveiller, si on a besoin de son témoignage.

 

 

14.07.2008

Donne nous ... (7) - L'Ultime Congrès (partie 1)

Monsieur le Président de Notre République,

Madame la Ministre de Notre Défense et de Notre Sécurité, Intérieure et Extérieure,

Monsieur le Commandant Suprême de Notre Vaillante Armée,

 

Bien que n’étant point de nature paranoïaque et sans me vanter, pratiquant un certain cartésianisme doublé d’un sens des réalités plus élevé que la moyenne, j’ai néanmoins et également à mon grand regret, l’impression nette qu’il est de mon devoir de vous adresser en pièce jointe ci annexée, des documents trouvés par le plus pur des hasards si tant est qu’un hasard puisse ne pas être pur, à coté de la poubelle qui est située sous la bouche du vide ordure, lequel vide ordure fait l’objet de ma part d’une demande incessante et réitérée de suppression auprès du Conseil Syndical de la Copropriété , qui la rejette sous le prétexte fallacieux que je suis minoritaire à habiter le rez de chaussée, exploitant ainsi le peu de goût de l’effort de mes voisins, ce qui n’est pas une gloire.

Comme vous pouvez de vos yeux le constater, ce document semble être une partie des actes d’un colloque ou d’un congrès, bien que le titre soit à moitié rongé par la pourriture, qui se développe à une vitesse galopante du fait de l’humidité entretenue par des fuites continuelles suspectées par moi-même de provenir du premier étage, mais que le Conseil Syndical de Copropriété, bien qu’informé dûment par mes soins, se refuse à faire colmater par un artisan désigné après appel d’offre, nous pouvons aisément le déduire à l’aide d’une lecture rapide des lettres encore intactes sur la page de garde, ainsi que de celle des écrits qui suivent.

J’ai dès le début de l’étude de ce document, dont la présence dans cet immeuble dépourvu d’habitant susceptible de participer à quelque chose d’aussi élaboré et collectif qu’un colloque m’intriguait, tout de suite repéré les quelques lignes extraites d’un discours de présentation des Brigades de Défense de l’armée syrienne devant Rifaat El Assad dans les années 70, avec ses femmes soldats mangeant à pleines dents des serpents vivants pour prouver leur bravitude ainsi qu’une ligne extraite d’une réponse de Kadhafi déclinant d’une façon insolente votre invitation à venir participer à l’UPM, alors même qu’il aurait du se sentir honoré de se voir renouveler une telle offre, sachant que le gazon des jardins de l’Elysée vient à peine de repousser suite à la présence de ses gazelles lors de sa première venue en notre Beau Pays.

Cependant, étant donné la nature pour le moins belliqueuse de ces écrits, l’hypothèse un peu folle et pourtant envisagée un quart de seconde par moi, qui consistait à soupçonner que certains des pays participants à l’UPM tiendraient un double langage et n’honoreraient en rien les paroles de paix données en votre présence, et du fait également même que justement, votre présence et votre Présidence garantissent l’absolue efficacité de ces démarches de paix et que les participants par vous invités en notre Beau Pays ne peuvent que l’admettre et avoir changé profondément pour abandonner leurs viles habitudes de dictature, y compris culinaires, j’ai donc renoncé à croire à une nouvelle guerre traditionnelle, à savoir les bons contre les méchants.

C’est avec un certain effroi, je vous l’avoue, que j’ai peu à peu réalisé l’horrible vérité par ces écrits révélée, et non sans avoir auparavant, muni d’une loupe et d’un éventail, déchiffré plusieurs fois ces textes, et avalé plusieurs whisky secs, pour me contraindre à admettre ce qui ne va pas manquer de vous frapper, après que vous ayez vous-même pris connaissance de cet envoi, que je ne me permettrais pas, croyez le, si je ne pensais pas que l’heure est grave, ce dont vous conviendrez aisément je crois.

Je vous prie d’agréer, monsieur Notre Président, madame la Ministre de Notre Défense et de Notre Sécurité, et monsieur le Chef de Notre Vaillante Armée, mes salutations les plus déférentes et sincères, bien que je doive l’avouer, un peu angoissées, mais veuillez bien croire que si vous avez besoin de mon témoignage, je me tiens totalement à votre disposition, à toute heure du jour ou de la nuit, sachant que l’interphone est mis en veille à partir de 20 heures en semaine et 22 heures le week-end, malgré mes remarques pertinentes au Conseil Syndical de Copropriété, remarques qui se voient fondées, à présent qu’il me faut pouvoir être joint par Vous rapidement, mais peut être pourrez vous appuyer ma demande auprès du Conseil Syndical, tout au moins pour les interphones du rez de chaussée, s’il faut vraiment respecter la volonté d’habitants qui n’ont aucune conscience de rien.

Montpellier, le 13 juillet 08,

E. Pluchon

 

05.07.2008

Donne nous ... (6) - entretien avec un vampire

 

« C’est pas facile, facile d’être un vampire,

Ça coûte ça coûte ça coûte très chair … »

« Ops pardon, vous êtes là !

J’ai ce tube, dans la tête …

C’est tellement vrai ! c’est pas facile surtout d’être une vampire.

C’est sur nous que pèse les nécessités de la reproduction de l’espèce, surtout. Alors il faut chercher du sang, du sang et encore du sang. Il contient plein de protéines.

Comment je choisis mes sources ? à l’odorat. Présence de dioxyde de carbone, acides gras, relents ammoniaques, hummm. Il ne faut pas croire tout ce qu’on raconte, les vampires ne sont pas si romantiques.

Qu’importe la couleur des peaux, qu’importe la note dominante. Je ne suis pas difficile. Savez vous que la peau humaine émet plus de 340 odeurs, si attirantes. Certaines sont très sucrées, j’ai une addiction au sucre.

Bien évidemment, ça ne fait pas mal. Nous autres vampires expérimentés, prodiguons un anesthésiant local, c’est à peine si l’on s’aperçoit du prélèvement.

Oh il y a des tas de mythes.

C’est vrai que nous vivons surtout la nuit, les lumières nocturnes nous fascinent et nous entrons par la fenêtre. Nous sommes rarement invités à entrer par la porte savez vous hihi.

Parfois nous entrons avant la nuit complète, nous nous cachons pour mieux surprendre notre cible.

Tsssssss mais si vous saviez comme je m’en fiche de l’eau bénite et du crucifix. Nous ne sommes plus dans l’âge des ténèbres que Diable hihi.

Allez y, brandissez un crucifix pour voir !

Vous pouvez renverser votre paquet de lentilles sur le sol devant moi,  il n’est pas question que je les compte,  c’est vous qui aurez l’air ridicule hihi.

Et vos lacets emmêlés, que voulez vous que j’y fasse.

Ha non bien sur, je ne peux pas traverser le Lez. Je m’appelle Laure Manaudou peut être ?

Et vous, vous aimez le soleil ? Vraiment, depuis le temps qu’on vous serine que c’est cancérigène ! Le soleil brûle les tissus, tous les tissus. Et vous voudriez que je ne m’en garde pas ??

Oui j’ai un don naturel pour la séduction, ça, ça n’est pas une légende, hihi. Mais vous savez, je ne suis pas volage. Je m’attache très facilement. Le sang a un effet addictif. Comme on dit, on revient toujours à ces premières amours hihi.

Bon passons passons, je reconnais que je ne me vois pas dans les miroirs. Ca peut arriver non ? Avec le manque d’éclairage … N’empêche, c’est drôlement dangereux. Ca peut nous endommager.

Hihi vous revoilà avec cette histoire d’aïl !! Parce que vous, vous aimez l’odeur de l’aïl peut être ? Faudrait pas me prendre pour une imbécile !

Quand à la citronnelle et les géraniums, laissez moi rire, hihi.

Le truc le plus meurtrier, mais on les repère, c’est ces insecticides là, dans les prises électriques, parfois autour, c’est Verdun et … »

Ainsi pérorait une femelle moustique ivre de prétention, qui se prenait pour la fiancée de Dracula,  en tournoyant au dessus de ma sieste. Juste avant que d’un geste ample je l’écrase sur la table de nuit avec un paquet de mouchoirs en papier, laissant une étoile pleine de pattes, puis que je me retourne pour poursuivre un rêve érotique interrompu.

Non mais pour qui elle se prend, celle-là.

15.06.2008

Donne nous ... (5) - William (suite et fin)

(je recommande fortement de lire la première partie auparavant, et de ne pas lire les commentaires de cette note avant d'avoir lu la note. Mais bon, vous faites comme vous voulez ...)

 

 

« Elle a mangé votre reine ! » a dit la blonde.

William réprime un agacement et ne corrige pas par « pris ma Dame ».

William préfère les brunes piquantes aux blondes sucrées, n’importe comment.

Et qui a dit que William a bon caractère ?

La brune se mordille les lèvres et flaire un piège qu’elle n’a pas détecté.

William avance un cavalier qui met en échec le Roi et la Dame.

 

Quand le club ferme, William rentre chez lui. Il shoote dans une canette de bière qui fait un bruit de torrent incongru. Il repense à des vers de Victor Hugo : « Son corps, couvert de lames vertes, Semble un mouvant amas de boucliers d’airain. Son sommeil fait le bruit d’un torrent souterrain. Quand il a soif, sa gueule, ouverte, vaste, horrible, Boit tout un fleuve avec un aboiement terrible».

 

Chez William tout est rangé au cordeau.

William aime la précision. Pour gagner sa vie, il est transcripteur de rapports de vérification techniques en termes juridiques. Aujourd’hui, William a transcrit un rapport de vérification d’une grue à tour Potain de 50 mètres. Si vous insistez un peu, William peut expliquer : le limiteur de course, l’anémomètre, le limiteur de moment, le lest, et citer les règlementations adéquates. Si vous vous intéressez vraiment, William peut détailler : l’Europe et les directives, les décrets d’application et les perpétuelles recherches pour savoir exactement où en sont les obligations. Ca énerve William ça aussi, passer deux heures de temps de travail à la recherche d’une directive sur l’espacement des paliers dans les fûts de grues à tour pour préserver le coût cardiaque du grutier grimpeur.

William pense que ce qu’on sait doit être posé clairement.

Sur un mur de l’entrée de chez William, une feuille A4 est épinglée avec cette inscription : «  L'homme est une corde tendue entre la bête et le surhumain - une corde au-dessus d'un abîme. Nietzsche ».

 

Sophie, la brune du club d’échecs, trouve William beau et est assez fascinée par l’éclat de sa peau cuivrée et son sourire de publicité. Sophie trouve William beau mais fiévreux, une lueur moite du regard, un débit à staccato cachant des silences esquivés.

Après la fermeture du club, elle lui propose d’aller boire un verre.

Elle lui raconte un spectacle qu’elle a vu, l’Enfer, dans lequel joue Romane Bohringer.

Pierre Pradinas, le metteur en scène, a réalisé une adaptation libre du texte de Dante Alighieri. Elle lui raconte la Divine Comédie et ses neufs cercles de l’Enfer, de plus en plus profonds, et qu’il faut traverser pour se sauver. William trouve que Dante n’est pas très logique. Il place dans le 7e cercle les violents coupables d’homicides, tourmentés par les flèches de trois centaures et bouillis dans une mare de sang, puis dans le 8e cercle les Trompeurs, dont les flatteurs et les adulateurs, plongés dans une fosse répugnante. William met dans un coin de son esprit Dante pour y réfléchir plus tard.

Sophie lui explique que l’Enfer d’aujourd’hui est débordé par la foule grouillante, que Pierre Pradinas a imaginé l’ordonnancement de l’Enfer. Elle raconte en riant les sponsors tel que Maltoro et Cona-Cona, et les shows proposés par un Bernard Satan avec un portable collé à l’oreille en permanence.

William regarde Sophie finir son verre et ses doigts nerveux jouer avec ce qui sert de mélangeur. Il a envie de lui prendre la main et de porter ses doigts à sa bouche, et de lui faire un peu mal.

 

Finalement il jette un œil à sa montre, va dans les toilettes, se fait sa piqûre dans la peau du ventre, ressort et chacun d’eux repart de son coté.

William est fatigué, il ne dîne pas et va se coucher directement.

 

William préfère les brunes piquantes aux blondes sucrées, mais c’est la blonde Valérie qu’il ramène chez lui, un soir de pluie où sur le parking, elle s’aperçoit que sa voiture n’a plus de batterie.

Valérie n’est pas farouche, elle a une peau de pêche et une odeur de vanille.

En attendant que William lui serve un verre, elle reluque la bibliothèque, un mélange de livres d’histoire, de vulgarisation médicale, d’atlas et de droit. Elle feuillette un code pénal et lit une page cornée et surlignée de jaune, c’est l’article 64 : « Il n'y a ni crime ni délit, lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l'action, ou lorsqu'il a été contraint par une force à laquelle il n'a pu résister ». Elle parcourt les titres : Tanaka, Hidden horrors, Japanese war crimes in World War II ; Edward Russell of Liverpool, The Knights of Bushido, a short history of Japanese War Crimes ; PRoteinaceous Infectious particle ONly.

Elle trouve que William est bien sérieux.

Il lui apporte un whisky bien tassé sans glaçon. Valérie ôte son pull qui est humide.

De la main, il attire son visage vers sa bouche et il l’embrasse. Puis il pose son verre, va vers la salle de bain, et rapporte une poignée de préservatifs, qu’il jette sur la table basse. Valérie pose son verre, en prend un et ouvre l’emballage.

C’est ainsi que ça a commencé, sans trop de bavardages.

 

Ca a commencé dans le salon puis ça s’est poursuivi dans la chambre.

William a de l’huile de noix de coco, dont il enduit Valérie pour ensuite la nettoyer lentement avec sa langue, pendant qu’elle gémit va plus vite va plus vite t’arrête pas, puis il part chercher une bombe de crème chantilly dans le frigo, et ils s’en recouvrent mutuellement, sans prendre le temps de toujours l’enlever, et leurs corps en se frottant l’un à l’autre font des bruits mouillés, et comme ils ont laissé la fenêtre ouverte, de temps en temps, un insecte vient se brûler à la lampe de chevet en émettant un bruit d’expiration sifflante.

Valérie, qui est technicienne d’analyse dans un laboratoire de biologie médicale, est partie nue et les cheveux collés aux toilettes et est revenue en commentant le poster de l’île de Nauru « on dirait une mitochondrie ». « T’as le sens de l’observation » lui a répondu William et il s’est mis à lui mordiller les fesses pendant qu’elle se trémoussait.

 

Ils ont dormi aussi un peu, pendant que la nuit entrait dans la chambre. A six heures et demie, William s’est réveillé, comme d’habitude.

Il est allé aux toilettes, puis il a ouvert le frigo et bu à même une bouteille de lait.

A moins le quart, il est allé dans la salle de bain et il a fait sa piqûre de quinacrine et de polysulfate de Pentosan, assis sur le rebord de la baignoire.

En se relevant, il vacille un peu et s’appuie sur le lavabo. Il pense au prion, saloperie. Il a envie de boire un litre d’eau de Javel.

William a la maladie du Kuru. C’est une encéphalopathie spongiforme transmissible. Le visage tordu, le médecin lui a dit « son mode de transmission a pu être relié à un rite funéraire anthropophage » et William s’est retenu de l’empaler sur sa lampe de bureau.

Pense à Nietzsche. Et la force mentale, qui ralentit la maladie. Qui ralentit.

N’empêche, sa jambe gauche tremble sans raison.

 

C’est là, dans la salle de bain, que William a pris sa décision.

William préfère les brunes piquantes aux blondes sucrées mais tant pis.

Il a de la place dans le congélateur, il connaît les techniques de dépeçage. Il est contraint par une force à laquelle il ne peut résister. Il va le faire. N’importe comment, sa fin n’est pas loin, sa faim n’est pas loin.

En allant chercher un grand couteau dans la cuisine, William se demande dans quel cercle de l’Enfer Dante aurait mis les cannibales.

 

 

08.06.2008

Donne nous ... (5) - William (première partie)

Longtemps j’ai vécu hors de moi.

Car je suis trop de colères à la fois.

 

Je suis les yeux baissés d’Auweyida et les joues mordues de sa femme, Eigamoiya, debout au salut du drapeau allemand, hissé sur Nauru.

Mon peuple descend du trottoir pour laisser passer le missionnaire blanc des Liebenzeller Mission, qui a écrit la Liste des Choses Interdites : la polygamie, le pagne, les frictions à l’huile de noix de coco et les danses traditionnelles.

La dysenterie s’est abattue sur Pleasant Island, au nord est de l’Australie, 21 km² ravagés par la sérial killeuse.

Début du XXe siècle, et je hais les allemands.

 

La Jaluit Gesellschaft possède les sous sols mais une entreprise plus futée, la Pacific Island Company les lui achète pour 2 000 livres sterling comptant et creuse pour en extraire le phosphate.

Je suis la saignée de Nauru, commencée en 1906 pour quelques picaillons.

 

A l’ombre d’un vraquier je vois l’armée australienne passer sur le ponton de chargement du phosphate et prendre possession de Nauru en envoyant 6 hommes chez l’administrateur.

La Pacific Phosphate Company importe une main d’œuvre de 1 000 chinois et fait travailler de force une partie des 1068 nauruans.

Mais 1068 ça n’est pas assez, la survie de l’ethnie est menacée et les australiens inventent en 1919 un programme d’incitation à la reproduction, l’Angam Day. L’enfant nauruan né le 1500e sera honoré toute sa vie et ce jour béni sera fêté.

Je suis la mortification de l’Angam Day et la religion nauruane totémique abolie.

La Grande Guerre est finie et je hais les australiens.

 

L’Angam Baby est née le 26 octobre 1932 et s’appelle Eidegenegen Eidagaruwo.

 

A l’ombre d’un bunker japonais construit sur le sommet de l’île, le Command Ridge, je regarde l’aéroport se construire avec une main d’œuvre importée de 1 500 japonais et coréens et des travailleurs forcés nauruans.

Je suis la famine de Nauru et la déportation dans les îles Truk, à 1 600 km au Nord Ouest.

Je suis chacun des 737 survivants sur 1 200 déportés et je hais les japonais.

 

Les vainqueurs reprennent possession de Nauru et les australiens continuent à perforer l’île avec la British Phosphate Commissioners. Je suis chacun des muscles qui creusent dans la terre, et grâce à eux, l’exportation du phosphate rapporte 745 000 dollars australiens, dont 2% aux nauruans et 1% à l’administration de l’île. Je suis l’émeute de 48 et chacun de ses morts.

 

Je suis aux cotés de Hammer DeRoburt, un rescapé de Truk, lorsqu’il va déposer plainte à l’ONU pour spoliation contre les australiens qui paient le phosphate au tiers du prix pratiqué ailleurs.

Je suis à coté du pêcheur de poisson lait ruiné par l’implantation de l’élevage du tilapia du Mozambique.

Je suis Nauru aspirée, vidée, aussi inutile que des trous de gruyère, que les australiens envisagent de déménager sur d’autres îles près des cotes du Queensland.

Je suis aux cotés encore de Hammer DeRoburt lorsqu’il réclame en 1966 l’autodétermination complète. Que l’Australie nous accorde en 1968, le 31 janvier, au 22e anniversaire du retour des déportés de Truk. Que l’Australie nous accorde …

 

C’est l’âge d’or de Nauru et je crache sur la manne.

La British Phosphate Commissioners devient la Nauru Phosphate Corporation et le cours mondial du phosphate atteint des sommets.

Nauru est le second pays après l’Arabie Saoudite dans le classement du PIB par habitant.

Le soir devant ma fenêtre, j’énumère en mantra, le Civic Center, l’hôtel Menen, la station de télécommunication satellite, la Air Nauru , le gratte ciel Nauru House, le golf et les matchs de foot à Melbourne et pas d’impôt.

Je regarde par la fenêtre et je crache sur l’indépendance de Nauru.

 

Je suis la plainte déposée en 1989 devant la Cour Internationale de Justice à l’encontre de l’Australie pour destruction quasi-totale de la surface de l’île.

Je suis la dignité foulée aux pieds dans le porte monnaie renfermant les 107 millions de dollars australiens négociés hors tribunal, ainsi que les 2,5 milliards de dollars australiens sur 20 ans pour restaurer le centre de l’île, les 12 millions de dollars du Royaume Uni et de la Nouvelle Zélande pour la perte des terrains agricoles.

Je crache sur Nauru, qui s’engage alors à cesser les procédures judiciaires.

 

Je hais la belle putain sans fard qui a rampé aux pieds de l’occident blanc. Pleasant Island n’a plus à vendre que ce qui la fera entrer en enfer : ses voix à l’ONU pour Taiwan, ses voix à la Commission Baleinière Internationale pour le Japon, des camps d’internement pour les émigrés de la Solution du Pacifique des australiens, le blanchiment de l’argent sale et des faux passeports.

Je hais la putain malade de l’Occident, qui traîne son diabète type II, son surpoids qui la bâillonne, son cœur spongieux et sa mâle espérance de vie à 58 ans.

   

Je m’appelle Eamwidamit et j’ai la peau cuivrée qui luit dans le noir et un sourire carnassier.

Un jour  dans un bar, un homme m’a traité de nègre. Mes poings sont devenus mauves et ses dents sont devenues rouges.

J’ai quitté cette ville et maintenant, j’habite ici. Je m’appelle William et c’est plus simple.

 

 (à suivre)

22.05.2008

Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour (4) - Claudine

 

Pas sûr qu’elle va supporter ça longtemps.

C’est au fond d’un jardin pas entretenu, après un portail qui grince, dans une maison de ville.

La salle d’attente est commune avec celle de sa mère, une psychiatre. Il faut attendre au milieu de gens qui se mangent les petites peaux autour des ongles ou battent des pieds au rythme d’un mille-pattes atteint de Parkinson.

Elle est obligée de regarder fixement des posters, qui classent les aliments suivant un code couleur abscons. Mais peut être que c’est mieux que d’attendre au milieu d’autres grosses.

La secrétaire a des cheveux gris devant le visage, des lunettes rondes et traîne des charentaises. Et puis, la figure poupine et le ventre rondouillard, ça ne donne pas vraiment confiance, et Claudine doute. Mais il présente l’avantage d’être conventionné.

Elle a du remplir pendant deux semaines un petit cahier d’écolier qu’elle avait ressorti d’un tiroir à oubliettes, avec ses carreaux et sa marge rouge, et que je te note tout ce que je mange.

Et après, il faut présenter le cahier au diététicien qui l’étudie et commente, comme on détaille le menu d’un restaurant à toques. D’un air pénétré il avait consulté l’écran de son ordinateur et lui avait établi un programme alimentaire limité à 1400 calories jour, en lui demandant ce qu’elle aimait, entre les haricots verts vapeur ou les choux de Bruxelles ou les escalopes de dinde et le jambon. Avec les feuilles des menus, il y a les recettes et la liste des courses à faire. C’est un programme scientifique.

Claudine a acheté des tas de boites pour congeler, et a passé deux jours à cuisiner, pour ne pas se servir du temps qui manque comme excuse. Un investissement à ne plus faire marche arrière.

Elle se présente au premier rendez vous de quinzaine et va passer le temps dans les toilettes pour éviter un homme à tête d’asperge et compassé comme un porte manteau qui compte tout haut probablement les malheurs de sa vie. Le docteur Poupon - elle l’appelle in petto le docteur Poupon, car il s’appelle Docteur Poulpeau - la fait monter sur une machine où il faut poser les pieds sur des empreintes dessinées et elle se penche pour lire le résultat mais lui se précipite en sortant de derrière son bureau, non non il ne faut pas se pencher. Claudine reste quelques minutes troublée d’un poids aussi variable suivant la position de sa tête, si bien qu’elle ne perçoit pas tout de suite les compliments, elle a perdu deux kilos deux cent pendant ces quinze derniers jours, dont deux de graisse. Elle demande bêtement mais comment elle sait que c’est de la graisse et le Poupon lui explique tout content d’être utile, qu’il y a des impulsions électriques qui ne passent pas de la même façon suivant que c’est de la graisse ou de l’eau mais Claudine finalement s’en fiche.

Comme elle ne se réjouit pas assez, il lui dit mais vous réalisez, c’est comme si vous aviez laissé derrière vous deux litres d’huile et Claudine imagine des traces d’escargot adipeux et trouve ça vaguement dégoûtant.

Et c’est là qu’elle s’est dit je ne suis pas sûre de pouvoir supporter bien longtemps.

 

Elle rentre chez elle après ça, de nouveau décidée à reprendre le contrôle pondéral.

Claudine a suivi deux stages de formation dans sa vie et assez récemment. Du premier intitulé « accueil du public difficile », elle a appris qu’il vaut mieux planquer les agrafeuses hors de portée des gens énervés, comme tout objet pouvant se lancer. Elle a aussi obtenu qu’une sonnette alertant la direction soit installée sous le bureau derrière lequel le public est reçu.

Ca n’évite pas le lancer de crachat – une fois, une femme lui a craché dessus – mais ça rassure un peu. Claudine travaille dans un service d’ouverture de droits pour les personnes handicapées. Une autre fois aussi, un homme voulant la persuader de la réalité de son handicap, a retiré sa prothèse et a posé son moignon de jambe sur le bureau. Claudine range dans le placard du bureau d’accueil un flacon de produit désinfectant, des lingettes, et quelques comprimés contre la migraine, la tension, l’arthrose cervicale et les règles douloureuses. Elle y aurait bien ajouté une bouteille d’alcool pour les moments de faiblesse morale. Souvent, elle revoit cet homme qui lui avait mis sous le nez un classeur dans lequel était rangé, sous pochette transparente, l’ensemble des compresses classées chronologiquement, qui avaient servi à panser une plaie, elle ne savait plus où.

 

Le deuxième stage, « maîtriser son temps », l’a beaucoup intéressée, malgré un intitulé qui lui laissait penser qu’il s’agissait d’accepter d’en faire de plus en plus. Mais Claudine s’était bien amusée pendant ce stage là. L’intervenant prévu au départ s’étant désisté sans prévenir, il avait été fait appel à un type un peu lunaire, qui faisait 5 minutes de méditation avant de les faire entrer dans la salle de formation. Et puis il s’était mis à leur parler d’analyse transactionnelle, de triangle de Karpman, de processus de deuil et de contrôle sur sa propre vie. Claudine depuis se promène avec une nouvelle grille de lecture, et apprécie la magie de son application qui lui semble universelle. Les stagiaires avaient aussi fait des exercices bizarres et distrayants. Un dessin représentant un petit bonhomme derrière des barreaux leur avait été présenté et chacun devait trouver sa suite. Claudine avait imaginé que le bonhomme arrivait à les briser, après beaucoup d’efforts. Après, il fallait aller mimer la scène imaginée avec l’aide de chaises, et Claudine avait pris énormément de plaisir à mimer l’incapacité de bouger une seule chaise puis à en balancer une brusquement en poussant un cri, sur le sol à travers la salle. Elle avait perçu la peur chez les autres stagiaires, et l’amusement chez le formateur. Finalement, la suite officielle du dessin était que le petit bonhomme courrait partout avec des barreaux dans les mains, devant lui.

 

Claudine a un Objectif Positif. Elle ne se soumet pas à un régime, elle fait du Contrôle Pondéral.

Le Frigidaire déclame pompeusement : il convient de veiller à prendre soin de soi et ne pas absorber de calories vides. Une bonne hygiène alimentaire est la meilleure garantie d’un équilibre mental et d’une insertion sociale plus épanouissante et …

Claudine sait qu’en réalité les frigidaires ne sont pas aussi solennels et elle claque la porte du haut – en bas, c’est le congélateur – en emportant un yaourt nature zéro pour cent de matière grasse.

C’est comme la balance de la salle de bain. Elle se met à mépriser les objets hostiles.

T’es obsolète carrément, elle dit à la balance, même pas tu sépares la graisse de l’eau.

Un jeu d’enfant, un jeu d’enfant pourtant, Claudine chantonne pour narguer la balance.

Il ne faudrait pas que ça devienne obsessionnel non plus.

Une phrase déjà hante souvent Claudine, c’est on est ce que l’on mange.

Peut être a-t-elle trop d’imagination, mais parfois, ses cheveux sont du foin de cœur d’artichaut, ses pieds ont des allures d’abricots secs, sa peau est sucrée, ses ongles se déguisent en chips, son cœur est saignant.

 

Claudine s’est inscrite sur un site de rencontres amoureuses.

Elle a tout renseigné bien la fiche, le profil, elle aurait même renseigné la face. Sauf le poids. Il n’y avait pas « en évolution constante », ni même « sous contrôle ». Mais comme elle n’a rien mis, les hommes font des circonvolutions embarrassées à n’en plus finir pour essayer de savoir. Claudine fait semblant de ne pas comprendre, alors ils sont obligés de devenir de plus en plus précis, de plus en plus pressants et Claudine se fâche, mais enfin, ça n’a pas de sens, écrit elle, mais elle sait bien que ça en a un.

Un jour, un dentiste qui avait mis une photo de lui avec 15 ans de moins, sur laquelle il montrait la blancheur de sa dentition, et où il portait autour du cou un collier de fleurs hawaïen, avait réussi à obtenir d’elle un rendez vous, sans enquêter sur son poids auparavant. Claudine avait accepté, puis non, et le dentiste lui avait répondu furieux haha en effet, je n’avais pas vu votre fiche, mais c’est bon, aussi large que haute.

Une autre fois, un homme l’avait invitée à déjeuner dans un restaurant d’hôtel quelconque et malgré sa chaîne en or autour du cou et sa chemise ouverte sur un torse bronzé dès l’hiver, dans une espèce de masochisme fataliste, Claudine l’avait suivi sur le parking pour un après midi promis au stupre. Arrivée devant une Ford Mondeo noire dans laquelle trônait un chiwawa ébouriffé et mutique, derrière une plaque d’immatriculation indiquant « titi », et sous une plaquette de déodorant accrochée au rétroviseur sur laquelle la silhouette d’un couple en levrette était barrée d’un sens interdit commenté par un « défense d’entrer », Claudine avait fait demi tour sans un mot, pendant que Titi bredouillait ben alors ben alors.

 

Claudine lit Meat Me au lieu de Meet Me.

Au matin, elle prend à pleines mains son ventre et voudrait un long couteau de boucher et couper dans le lard. Elle crache sur la glace de la salle de bain. Parfois, avec des ceintures de robe, elle se saucissonne à se couper le souffle et gifle la chair, meat me meat me.

Parfois le Contrôle craque et elle enfourne du pain aux olives avec du chocolat au caramel et elle boit deux verres de vin et elle plonge la cuillère à confiture dans le pot de Nutella, peut être même elle va ouvrir une boite de foie de morue. Non pas qu’elle aime spécialement ça, notez. Le soir, au point où elle en est, elle tasse avec des tisanes sans sucre, mais après, elle n’en finit plus de ne pas digérer, bien fait bien fait.

Regarde toi grosse vache, toi et ton petit malheur de déborder de partout.

 

Néanmoins, certains matins elle arrive pimpante au bureau.

Le bureau est dans un immeuble au centre ville, près de la gare, et souvent défilent en plus des personnes handicapées, les errants, en quête de chaud, en quête d’eau, en quête de gens à qui parler.

Claudine arrive tôt, c’est elle la première, elle est chargée d’ouvrir les portes, le portail d’accès au parking. Le parking est partagé par des responsables du temple protestant voisin. Parfois ils entendent une chorale, et parfois, un violon dont le son arrive d’un appartement de l’immeuble de l’autre coté. Les responsables du temple voudraient ne pas partager le parking. Ils aident à s’occuper des clochards qui campent devant la porte du service, lorsqu’il faut vraiment les évacuer. Un jour, un responsable du temple est arrivé et avait oublié les clefs du portail, que Claudine n’avait pas encore ouvert. Il a réclamé un peu sèchement son ouverture à Claudine, qui lui a répondu « je ne suis pas le gardien du temple » et elle a été très fière de sa réplique. Je ne suis pas le gardien du temple, c’était drôle.

Claudine s’occupe de la distribution du courrier au sein du service, également.

Ce matin, il y a encore une lettre de Damia.

 

 

11.05.2008

Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour (3) - la poubelle des luttes

L’histoire que je vais vous raconter, je le jure, est une histoire vraie. Toute ressemblance avec des personnes existantes est purement volontaire.

Voici la véritable histoire de la Reine des Poubelles.

 

-         mais ils ont déclaré la guerre, ces cons !!

Comme il fulmine, monsieur Charque. Il tend un index :

-         s’ils veulent jouer au con, vont me trouver !!

Cette dernière saillie laisse songeur Dégé. Il agite ses pieds sous sa chaise.

Charque a remarqué le décrochage de son Directeur Général.

-         quoi vous n’êtes pas d’accord Dégé ?

-         Sisi, je vais aller à la pêche aux renseignements.

Charque se rengorge, réajuste sa cravate noire à pois rouges, et sort du bureau de Dégé en claquant virilement la porte.

C’est qu’il n’a pas l’habitude de se laisser faire.

Lorsqu’il est arrivé à la tête de l’hyper, il y a six mois, ça n’a pas fait un pli.

Ah ils se sont crus malins, à taguer sur les murs du magasin des dessins de requin ! Comme si se moquer du nom de quelqu’un est acceptable.

Se sont vite calmés. Sept licenciements et la lutte des classes n’existe plus chez Paradiz, le Pays des Gens Heureux, comme dit la pub. Quatre ont été filmés dans les réserves en train de voler des boites d’œufs, un saucisson, des croques monsieur Paradiz, et des strings roses taille 44, et trois ont été surpris en faux arrêts de maladie. Enfin en vrais, mais un repeignait sa barrière, l’autre refixait des tuiles sur son toit et le troisième était absent de son domicile. Sûrement à la plage !

Un entretien avec Dégé plus loin, finis les emmerdeurs et les tags inopportuns. D’une pierre deux coups.

Charque a néanmoins gardé SA militante CGT. Elle s’appelle Arlette, comme l’autre.

Charque la juge inoffensive. Bien trop larmoyante, ça doit être l’effet pré ménopause. Et puis, c’est pratique d’avoir une caution sociale. Regarder, chez Paradiz, le Pays des Gens Heureux, comme on accepte les revendications – c’est normal, c’est normal, il faut que chacun s’exprime – et comme on encourage le dialogue social.

D’ailleurs, Charque a pour projet de déposer un accord sur l’implantation d’équipe de suppléance le week-end. Et pour ça, il lui faut un délégué syndical. Arlette sera parfaite en approbatrice de l’augmentation du pouvoir d’achat.

 

« Madame A. est demandée à l’Administration ! Madame A. est demandée à l’Administration !»

Arlette traîne des pieds dans les réserves et manifeste sa mauvaise humeur en shootant dans un carton au milieu du couloir de circulation.

Mauvais rangements, racks surchargés, palettes qui menacent d’effondrement, des allées de circulation sans séparation piétons, des Manitous conduits à toute allure par de jeunes intérimaires qui se passent de klaxonner. Et toujours pas de comité d’hygiène et sécurité dans cette putain de boite.

Le carton se renverse et découvre des dvd vendus par lots de trois.

Arlette soupire, remet le carton sur les dvd, crache dessus, pointe le majeur vers la caméra, et articule silencieusement : « Caramba, encore raté ! ».

 

-         monsieur Dégé vous attend, susurre Carole, la secrétaire du pôle administratif.

La caution sociale entre dans le bureau, et s’affaisse sur le fauteuil qui fait face à Dégé.

On dirait un troll, qu’elle se dit. Arlette n’a jamais vu de troll, mais quand même.

Dégé est penché sur un dossier de photos qu’il feuillette d’un air ennuyé.

Arlette résiste à la tentation de se pencher pour regarder les pieds du troll sous son bureau.

Elle attend qu’il commence.

-         dites ma chère Arlette – c’est comme ça qu’il parle, Dégé, quand il veut marquer un peu de distance méprisante avec son vis-à-vis – ma chère Arlette, vous n’êtes pas sans ignorer que des bandes de … de rôdeurs viennent envahir nos poubelles et piller leur contenu ?

Arlette ne répond pas. Elle est en train de se demander si elle préfère que Dégé soit lapidaire et blessant direct, ou qu’il soit mielleux et détourné.

-         il apparaît qu’ils ont monté une coordination, les Gueux de la Banlieue Rouge. Vous êtes au courant ?

-         bah oui.

-         Mais, vous les connaissez ?

-         Bah non.

Arlette a choisi une attitude minimaliste.

-         mais vous ne voyez pas qu’ils gênent vos luttes ? Pourquoi sans travailler, ils auraient accès à nos produits ? Alors que nos clients les paient, sans parler de nos salariés, n’est ce pas ?

-         heuuuu

-         si vous êtes au courant de leurs projets, il serait des intérêts des salariés que vous m’en parliez, ma petite Arlette. Pour l’instant, nous sommes désarçonnés par ces attaques contre la propriété privée, mais nous envisageons de mettre en œuvre des produits d’éloignement.

-         Hein ?

-         Oui enfin, vous voyez ! ne soyez pas naïve : nous allons devoir arroser les poubelles d’eau de javel, pour rendre impropres à la consommation nos déchets. Ce sont nos déchets, nous en sommes responsable voyez vous ?

-         Bien entendu, je vous en parle sous le sceau du confidentiel, mais ne venez pas après me reprocher d’aggraver les conditions de travail des employés des réserves. J’ai budgété des masques respiratoires, d’ailleurs, d’ores et déjà.

-         Des masques ??

-         Je compte sur vous, si par hasard vous connaissez cette coordination de Gueux, pour faire en sorte qu’ils évitent de surcharger les tâches de nos salariés, ma chère Arlette.

-         Mais enfin, pourquoi vous ne laissez tout simplement pas la Coordination tranquille ? vous savez que ce sont des gens qui n’ont pas de boulot, qui ont peut être de la famille à nourrir et qui …

-         Ma petite Arlette, votre problème, c’est que vous ne faites pas la différence entre la compassion et le compassionnel. Si la première est une vertu, qui fait honneur a celui qui en manifeste, la compassion devient un réflexe, et est même très néfaste lorsqu’elle se substitue à la réflexion politique.

-         Hein ?

-         Mais oui ma petite Arlette, le compassionnel ne guérit pas le mal, il ne fait que le recouvrir d’un voile sombre et nébuleux, le museler sous des pleurs inutiles et dissonants.

-         Ca sera tout, ajoute Dégé, en agitant ses jambes sous sa chaise et en refermant le dossier de photos.

 

Dans le hangar qui sert de QG à la Coordination des Gueux de la Banlieue Rouge , Nic, le leader, fait le point tout en distribuant des bières aux autres membres du Comité.

-         t’as que des Kro ? demande Olivier.

-         Ouais ben passe commande la prochaine fois ! réplique le patron des lieux.

-         On est ici pour organiser la diffusion de cette pétition, reprend Nic en brandissant un paquet de feuilles.

Mart, Dom, L.Mome, Omer et Frane s’emparent des tracts et les parcourent.

-         mais ça veut dire quoi, « halte à la propagation des HD dans les poubelles des gros » ? demande L.Mome.

-         c’est les Hautement Dangereux. C’est le Comité des Médecins du Travail Solidaires qui m’a signalé que ça se faisait : ces salauds versent des produits chimiques dangereux dans les poubelles pour ne pas qu’on les pille.

-         Ah bon ?? mais ça se fait ?

-         L.Mome, soupire Nic, est ce que tu es pour que les Gueux s’intoxiquent à cause de ces richards qui ne veulent pas qu’on fouille dans leurs poubelles ?

-         Ben non mais …

-         Arrête de discuter après les virgules. Ne te trompe pas de combat !

Trois revendications sont présentes dans la pétition. Il s’agissait de dénoncer la présence de produits hautement dangereux dans les bennes, de revendiquer le placement des poubelles hors de l’enceinte de l’hyper marché à des créneaux horaires négociés avec la Coordination des Gueux, et last but not least, comme avait ajouté fièrement Nic en fin de pétition, de réclamer le départ immédiat de Charque.

-         A qui tu veux faire signer cette pétition ? demande Mart la bouche pleine d’un sandwich à la merguez.

-         Ben aux clients pardi ! répond Nic. Finis ta merguez et signe aussi ! Mais auparavant, demandons un rendez-vous au boss.

 

C’est comme ça qu’une délégation de la Coordination des Gueux traverse la cour des livraisons, longe les quais le long desquels sont rangées les bennes, sagement alignées par ordre alphabétique.

C’est dans la benne J qu’ils l’ont trouvée.

 

Elle mesure 51 centimètres, a des grands yeux noirs bridés, tend un poing fermé sur son désespoir, et est mauve de colère.

 

Dégé voulait être le seul parrain, mais comme Nic a menacé d’une pétition, ils se sont partagé l’éducation de la Reine des Poubelles.

Evidemment, la légende de sa naissance n’a pas toujours été facile à assumer, pour la Reine des Poubelles.

Néanmoins, au vu des différentes périodes traversées notamment lors de son adolescence, dont la période assez pénible, pour ses parrains, des gardes robes Kill Bill, les épreuves endurées lui ont fortifié le caractère.

Il n’est pas rare de la voir traverser crânement le Paradiz avec une cravache à la main et un piercing à la narine droite.

 

Chez Dégé, elle a appris des recettes culinaires et l’art de la photo. Elle a aussi pris goût à la littérature pornographique, allez comprendre.

Chez Nic, elle a compris tous les mécanismes des luttes sociales et est capable de descendre jusqu’à huit demis en énumérant les stratégies militantes recensées à ce jour, de la pétition à la grève de la soif.

 

La Reine des Poubelles  a fait carrière comme manager chez McDo. A trente deux ans, elle a déclaré un ulcère à l’estomac permanent, qu’elle soignera avec des séances de reiki. Elle finira par coucher avec le guérisseur.

 

Devant les portails de la cour de Paradiz, cinq poubelles jaunes sont alignées en début de nuit les jours impairs, cinq poubelles bleues les jours pairs.

La délégation menée par Nic a eu gain de cause sur la libre disposition, mais pour moitié : il s’agissait d’éviter la mise à disposition massive afin d’éviter l’appel d’air qu’elle pourrait produire.

Le dialogue social a produit ses effets.

Charque n’est parti que pour diriger un Paradiz plus grand. Il a été remplacé par Xavier B., qui a la réputation d’être ouvert aux négociations.

Arlette est partie à la retraite, elle a ouvert une soupe populaire qui accueille les sans abris avec leurs animaux : il n’y a pas de raison de ne pas aider ceux qui aiment les animaux, non plus.

Dégé attend avec une certaine impatience mais secrètement, la venue de petits enfants, même aux yeux bridés. Du moment qu’ils ne sont pas portés sur la cravache.

 

Au loin, gyrophare allumé et tournant, arrive le camion benne de la commune.

Courant à coté de poubelles en poubelles, des africains très noirs et portant des bonnets de laine colorés s’échangent des propos que nul ne comprend.

 

01.05.2008

Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour (2) - Antoine

Antoine prépare le manger que sa sœur Georgette lui apporte, un jour sur deux, pour ne pas qu’il meure de faim.

Il verse les lentilles saucisse dans une casserole au fond difforme, et la pose sur un feu de la cuisinière.

A coté, trône le Four à Microndes. Ses neveux lui ont offert de force. Antoine, pour l’inaugurer, avait réchauffé un plat recouvert d’un opercule en alu, ça s’était mis à crépiter pire que le bouquet final du 14 Juillet, mais il avait eu le réflexe d’appuyer sur stop. Puis une autre fois, il avait placé une assiette de pâtes à la sauce tomate, et ça avait explosé partout, plein de tâches rouges partout, qui avaient séché. Antoine ne les avait pas grattées, il trouve les ondes sournoises. Il n’y comprend rien dans les vitesses.

 

Pendant que ça mijote, Antoine décide d’aller pisser.

Il s’est rendu compte qu’il maîtrise de moins en moins ses émissions. Il prend des précautions d’avance. Ca l’occupe.

Il traîne ses charentaises dans le couloir.

Pendant qu’il y est, il examine les traces sur le papier hygiénique. Toujours du sang.

Ca lui est déjà arrivé, au temps de Simone. Il était allé voir le toubib, qui l’avait envoyé chez un gastrologue, ou quelqu’un comme ça. On lui avait fait un examen des boyaux. Vraiment charmant. Finalement, c’était des hémorroïdes.

Mais cette fois, Antoine a un cancer du colon.

Il ne veut pas le savoir.

Hors de question qu’il retourne se faire examiner les boyaux.

Plutôt crever.

Plutôt crever, qu’il dit à la cuvette.

 

Il retourne vers la cuisine.

Il n’a pas faim. Mais s’il ne mange pas un peu, sa sœur lui fait la leçon. Elle se prend pour leur mère. Elle se sent investie d’une mission. Enfin.

Lui il mangerait bien seulement un repas sur trois, par exemple. Mais elle surveille, elle voit la vaisselle, elle voit la poubelle, pour un peu, elle voit ses boyaux.

Elle essaie de lui refiler de la viande. Mais lui ça le dégoûte, alors elle ruse, elle fait des hachis, introduit des morceaux dans les légumes, dans les sauces.

Parfois, Antoine met des heures à digérer. La nuit, ça le réveille, il s’assoit sur son lit et sort d’un seul coup un rot énorme, tellement énorme que quasiment il en est fier. Et puis ça ne dérange plus Simone.

 

Il prend le pain, et le pose maladroitement sur la table en formica bleu. Comme la miche s’installe dessus dessous, il la retourne. Antoine n’est pas superstitieux. C’est juste qu’on ne sait jamais. On sait jamais, qu’il dit à la miche.

Avec son Opinel, il creuse une croix dans la croûte du dessus du pain.

Il prend la casserole et la pose sur un carreau décoré d’un dessin de thym et de laurier et s’assoit sur la chaise. Ca craque.

Ca craque les genoux, qu’il dit à son assiette.

Devant lui, l’assiette, une fourchette, son Opinel, une serviette de table à carreaux blancs et rouges serrée dans un rond en bois, un verre et le cubi de Faugères.

C’est du Faugères de la coopérative. Ça n’est pas qu’il est très bon, mais Antoine n’arrive plus bien à déboucher les bouteilles de vin. Et puis il ne va pas demander à sa sœur. Plutôt crever.

 

Ses médicaments sont au centre de son assiette. Trois différents. Antoine ne sait plus à quoi ils servent. Certains sont dans des flacons foncés comme des lunettes de soleil. Les flacons sont refermés par un chapeau qui a un trop petit rebord. Antoine ne peut l’ouvrir, la plupart du temps. Quand il y arrive, il met quelques cachets dans la poubelle, pour que Georgette voie que le niveau baisse.

Il renifle et passe sa manche sur son nez.

 

Antoine se demande s’il va aller à la pétanque.

Il n’a pas trop envie.

Déjà son pote Marcel, un tireur de haute réputation, le Roi des Carreaux, son pote Marcel n’y est plus.

Il avait résisté des mois et des mois à sa femme, qui voulait déménager dans une maison pour vieux. Puis il avait cédé. Deux semaines avant d’y entrer, il est mort. Sacré Marcel.

Et puis ses jambes se rappellent à lui.

Antoine était réparateur de machines à écrire au Crédit Lyonnais. Les machines à écrire, ça le connaît. Les Olivetti, les Japy et les Olympia, il les réparait à la pelle. Un jour, il était dans l’ascenseur de l’agence régionale avec tout un chariot de machines. Ca pesait le poids d’un âne mort. A cinquante centimètres de sa fin de course, l’ascenseur a lâché. Bing ! Le chariot est venu percuter Antoine et lui a fracturé les deux jambes.

Quand Antoine avait fini de déjeuner avec Simone et qu’il allait retrouver Marcel pour jouer en doublette, et même si le temps était humide, il ne les sentait pas, ses jambes.

Là, ça n’est plus la même sérénade. Et les autres l’agacent. Toutes ces considérations sur les boules, les Obut c’est mieux, non c’est les Boule Noire, les JB … Faut les voir, avec leur ramasse boules, Antoine il craque des genoux, mais jamais il ne se servira d’un ramasse boules. Ca fait trop pédé.

Ca fait trop pédé, qu’il grommelle à son verre en vidant le fond.

 

Parfois, Antoine traîne derrière l’immeuble, au coin des chats. Il leur refile le frichti de Georgette. Ils ont l’air d’apprécier, eux.

Antoine arrive en retard au boulodrome, et il dit qu’il ne s’est pas aperçu de l’heure.