14.09.2008
Chroniques d'Europe (27 et dernière) - La vie en carnets
Je n’ai pas fait attention au moment, mais à l’origine, c’était une boite à couture, cylindrique et douce, puis c’est devenu cette boite en carton fort décoré pastel, rectangulaire, dans laquelle est rangée à portée de mains, toute une intimité télévisuelle.
Des mouchoirs en papier et des limes à ongles, des crèmes, pour les mains, les pieds. Des chaussettes, des critiques de films. Des gants fins pour garder la crème sur les mains. Du vernis qui fortifie. Des petits ciseaux. Une pince à épiler. Un stylo.
Et des petits carnets à spirales, à petits carreaux.
C’est la fin du deuxième. Le troisième lui, ne sert qu’aux notes rapides. Griffonner en vitesse un nom au générique qui défile, un bout de dialogue. Le troisième est secondaire.
Le premier va de 1970 à 1993. Le deuxième de 93 à janvier 2008.
Le premier est décoré de petits cœurs orange et rose sur fond blanc, le deuxième est un écossais vigoureux et sombre.
L’écriture de ma mère est une écriture d’écolière, ronde et régulière, par moments fugaces légèrement heurtée, avec des soupçons d’angles, on peut deviner un passage dépressionnaire, des entrées d’air maritime.
Le carnet 70-93 porte en deuxième page de couverture, et en travers, cette interjection : « Enfants de ma patience ! ». En 70, j’avais 13 ans et mon frère 10, ma mère 34.
Sur la troisième de couverture est scotché un découpage d’un dessin tiré du Canard Enchaîné et représentant un Jacques Prévert fragile et parigot, sur fond jauni, un mégot pendant au bec, des yeux tombants, son oreille gauche n’est pas finie, on a l’impression que Jean-Marie Kerleroux n’a pas osé trop le préciser, par un respect immense. Il a signé K. Il est né aussi en 36.
Il y a des cartes découpées de journaux aussi, mais le vieux scotch ne colle plus trop. Les cartes représentent les Balkans et le Moyen Orient.
Lire les Carnets d’affilée convoque l’Histoire et quarante ans de la vie de ma mère. Quarante ans de la vie d’une jeune femme qui a du apprendre seule, avec une farouche volonté de connaissance. Une libre penseuse, l’image même de la Libre Penseuse. Issue de l’immigration portugaise, pas d’encyclopédie à la maison. Une fréquentation de la bibliothèque municipale de l’Haÿ les Roses du temps où elle collait au dispensaire de la mairie et alignait des livres sur trois murs. Une écoute des émissions de radio. Ménie Grégoire, Daniel Mermet, Dolto. Un si grand désir de savoir. Et de bien faire. De comprendre, l’éducation, comment et pourquoi, les guerres, le progrès, notre inconscient, le féminisme.
Les colonies françaises sont racontées, les massacres malgaches de 47 – qui ont fait fuir de Tana la famille de mon père – l’Indochine et l’Algérie, avec les ratonnades d’octobre 61, et Charonne le 8 février 62. Ma mère note « au moins 200 morts dans la Seine, les corps couverts de sang ».
Elle liste aussi les socialistes traites au peuple, Ramadier qui a chassé les communistes du gouvernement, et Jules Moch, qui a réprimé durement les grèves de 47.
Ma mère écrit qu’après 14 – 18, le défilé des vainqueurs sur les Champs Elysées a pris trois heures mais qu’au même rythme, celui des morts aurait pris 11 jours et 11 nuits complètes.
En écho, elle note une inscription d’un monument aux morts érigés à Saint Paul les Dax, où elle fait sa cure annuelle, et qui rend hommage aux fusillés de Fourmies, le 1ier mai 1891.
La comptabilité est claire en janvier 93 : il y a de par le monde, 26 guerres actives et 70 points chauds dans lesquels il est estimé qu’un conflit armé va se déclencher dans les 18 mois.
A la douleur du monde, ma mère ajoute des explications.
Elle liste les psychanalystes, Freud, Adler, Jung, Reich et note leurs théories. Inscrit la différence entre projection et identification et ce qu’est la psychorigidité.
Elle recopie des passages sur l’inconscient, le rôle des parents, de l’éducateur. Comment doit être la tension artérielle suivant les âges de la vie, la diététique du cerveau et comment marchent les neurones et leurs synapses, le calcul du poids de santé, ce qu’est le sommeil paradoxal. Pourquoi il est difficile d’être un adolescent. Les espérances de vie dans le monde, en 1913 – 43 ans en France, 38 au Portugal.
Toute l’histoire du féminisme est dans les carnets, plusieurs fois. Plusieurs fois la date de 1965, année où les femmes ont le droit d’ouvrir un compte bancaire sans la permission de leur mari. J’avais 8 ans.
L’histoire du Zaïre aussi, du Soudan, notamment lorsqu’en 1988, aucune information n’est donnée sur les 250 000 personnes tuées au Sud Soudan. A l’époque, note ma mère, la France de s’émouvoir sur le sort des baleines prises dans les glaces.
Ma mère recopie la liste des causes de la hausse des troubles mentaux : bruit, entassement, information, alimentation, hygiène de vie, consommation, administration trop loin du peuple, compétition.
Il y a une brève histoire du jazz aussi, et le nom et la biographie de quelques musiciens.
Beaucoup de films, des listes de cinéastes japonais, et aussi de l’est, mais aussi anglais. Certains films reviennent plusieurs fois : Freaks, Le Trésor de la Sierra Madre, Ozu, Kurosawa, et tous les films sociaux anglais. Tavernier, bien sur. Kieslowski et le Décalogue, qui l’a beaucoup impressionnée.
Et puis elle cite à n’en plus finir.
Rostand, Nietzsche (Si tu veux le repos, crois. Si tu veux la vérité, cherche et souffre.), Proudhon, Pascal, Paul Valéry, Montaigne, Simone Weil – La Condition Ouvrière – Marcel Aymé (Nos bonnes actions sont souvent plus troubles que nos pêchés), Corneille, Gorki, Camus (Là où la lucidité règne, l’échelle des valeurs devient inutile), Beaumarchais, Shakespeare, Bernanos, Sophocle, Balzac, Socrate, Jules Renard, Aragon, Charles Peguy, Fourier. Et encore Paul Valéry : « on entre en soi-même armé jusqu’aux dents » - « l’homme éternellement porte plainte contre inconnu ».
Et encore, Jean Giono, Cesbron, Jakez Hélias, Graham Greene, Suzane Kepes (une des fondatrices du Planning Familial et sa gynéco), Gide, Cocteau, Rabelais.
Il y l’histoire de Thomas More, 1478 – 1535, né à Londres, Chancelier, et décapité – par faveur du roi, sinon c’était la pendaison – pour ne pas avoir voulu admettre la puissance spirituelle du Roi. Gardez mes amis des faveurs du Roi, aurait il dit avant sa mort.
Puis il a été nommé Saint par l’Eglise, mais longtemps après.
Ma mère a noté des proverbes, juifs, arabes, africains.
Un proverbe portugais : « Braga prie, Porto travaille, Coimbra étudie, Lisbonne dépense ».
Beaucoup d’annotations sur Bouddha.
Sur l’Islam.
Une remarque de De Gaulle : « Aucune illusion n’adoucit mon amère sérénité ».
Ma mère note aussi les noms de Billie August et de Jean Marboeuf.
Puis, qu’au début des années 50, 90 % des ménages n’avaient pas de réfrigérateur, de machine à laver, de chauffage central ; 80 % pas d’installation sanitaire, et 70 % pas de WC à l’intérieur.
Remember.
Une observation du Préfet Grimaud qui a succédé au sinistre Papon : « les jeunes de mai 68 étaient cultivés. Ils ont retrouvé d’instinct les souvenirs et les pavés de leurs ancêtres de 1830, 1848 et 1871 ».
Il y a des listes repères aussi, des capitales des pays africains, des pays baltes.
Et puis l’histoire du Casablanca, commandé par le commandant l’Herminier, le seul bâtiment à ne pas s’être sabordé à Toulon en novembre 42, et à s’être réfugié en Corse, pour donner son armement aux résistants.
Tavernier de nouveau, avec à coté : « la vie et rien d’autre ».
Là entre le canapé et le fauteuil, dans la boite rectangulaire, sous le lampadaire halogène basse tension, les carnets à spirales, les objets les plus extraordinairement émouvants que je connaisse, un trésor, ce de quoi je suis aussi faite, sous la chair.
FIN
08:00 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
13.09.2008
Chroniques d'Europe (26) - Les volets ouverts
Fanny a rapporté d’une balade en vélo avec ceux de la Villa, une espèce de chat velours noir corbeau, d’environ 2 à 3 mois, les yeux soucoupe vert d’huître, dégingandé, des pattes allumettes, à l’arrière plus hautes que devant. Face à la Duchesse, il s’est hérissé et s’est mis à crachouiller des postillons ridicules, et elle, elle est partie d’un air dégoûté. Au dessus d’un bol de nourriture, il a poussé des cris de joie, commentant abondamment ce premier festin. Après, Le Voyou roucouleur a décidé d’arrêter sa croissance à l’adolescence, histoire d’être toujours aussi adorable et m’a adoptée comme mère de substitution.
A un portail d’échange, la Moniale a croisé un guerrier breton d’une guilde ennemie, accompagné par son ami, un nain rose, borgne et primaire. Le guerrier s’est mis en tête de séduire la Moniale. Un temps où lorsque deux guildes ennemies se rencontraient, elles s’entretuaient.
La Moniale s’est laissée séduire.
J’ai écrit le roman de la Moniale. Un roman de désespérance, de mai 68 avorté au monastère, de vicaire shooté, de sexe tabou, de mise au ban.
Pauvre Moniale, contestant les autorités religieuses, tentant de propager des techniques psychanalytiques, et maintenant amoureuse d’un guerrier ennemi.
Pendant deux mois, Nassim m’a raconté l’ambiance du cyber café où il travaillait au noir, et la perdition des joueurs addicts. Et aussi lui.
Tous les deux, aussi paumés existentiels. Largués. La Moniale avait des rendez vous secrets avec le guerrier et faisait son portrait au pastel pendant qu’il posait. Puis j’envoyais à Nassim le dessin dans un carton, sans même avoir entendu le son de sa voix.
Je poursuivais le destin de la Moniale par écrit, puis ai lancé des messages d’adieu, et la Moniale a disparu, partie on le suppose avec le guerrier.
C’est qu’un jour, Nassim et moi nous sommes rencontrés. Un cadeau de la vie.
Du jour au lendemain, tout a changé.
Les volets étaient fermés contre les reflets sur les écrans, les écrans allumés en permanence, pas de musique, juste le jeu, et puis rien d’autre qu’un autre monde.
Du jour au lendemain, tout le contraire. J’étais connectée ailleurs.
Aujourd’hui encore, il m’arrive d’avoir une nostalgie poignante, de celle qui tord les boyaux, pour ces mondes. Pour ces endroits, bizarrement, surtout.
Il y a huit ans maintenant, je rentre dans un cyber café pour la première fois en compagnie de Cadi.
Nous nous sommes fait expliquer comment se connecter sur Internet Relay Chat.
Il fallait trouver un pseudo. Cadi a choisi vite fait et s’impatientait. J’hésitais. Un blanc. D’un seul coup, pour moi, le choix du pseudo avait de l’importance.
Alors ? Qu’elle me dit. Ta grand-mère, par exemple, comment elle s’appelle ?
Odin, mais faudrait féminiser … que j’hasarde.
Bon, ça sera Audine qu’a dit Cadi.
10:11 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
06.09.2008
Chroniques d'Europe (25) - L'Avatar
De l’appartement au 5e, orientation nord-sud, sans entrée maritime, j’aperçois la mer, en horizon, d’un balcon terrasse qui fait le tour.
Le sol est en parquet, et la propriétaire est la veuve d’un juge, une petite vieille très bourgeoise, qui s’excuse du bout des lèvres de me faire venir en plein cagnard, et s’étonne d’un sourcil de ma crédibilité financière de fonctionnaire.
C’est toujours ça à mettre dans la colonne « pour », le soleil au petit déjeuner et en hiver.
La colonne d’à coté est à titrer « déconvenues » en un seul mot.
Ma fille vit obstinément dans le but de repartir.
L’équipe dirigeante en place au boulot dépasse la vilaine caricature d’une province en cercle fermé, comploteuse et intéressée.
L’ambiance est aux chômeurs au soleil, à la pêche à la dorade, à la débrouille de crise larvée, à la politique de Don Camillo et de Peppone, mais sans la religion et le communisme.
Tout ce que j’aime.
J’apprends à savoir ce qu’est le machisme.
Je ne pensais pas pouvoir haïr certains comportements masculins à ce point.
Ma chef, qui résiste à coups d’arguments juridiques à servir les copains et les coquins, finit par partir en dépression, chassée de la direction par une bande de buveurs ne supportant les femmes que consentantes, sur une table de cuisine – et l’anecdote n’est pas une vue de l’esprit.
Le boss finit par m’exiler dans un service plus loin, ce qui est une chance pour moi.
Je déménage, achète en centre ville, travaille beaucoup.
Un jour, j’emmène Fanny goûter le restaurant végétarien et nous passons, place de la Comédie, dans l’animation de la journée SPA. Dans la foule et au milieu des cages où roupillent des chiens et des chats abrutis, une petite chatte blanche, grise et beige griffe et crache sur tout ce qui vient l’importuner. Au retour, nous remportons donc la Duchesse dans un carton, tenu par une Fanny empourprée et planante.
Le père de ma fille, dans la région, vient la chercher, puis dit qu’il vient et ne vient pas puis ne dit plus rien puis déménage à la cloche de bois avec sa femme et son fils, pour revenir au pays des betteraves.
C’est à Sitges, paradis des homosexuels de la grande banlieue de Barcelone, que c’est devenu perceptible.
Fanny est restée devant la télé. Sur le bord de plage, seule, je pressens l’obscurcissement.
Les remblas, elle a apprécié mollement. Je me mettrais à genoux pour Gaudi, elle s’en fout.
Nous rentrons et le reste de l’été se passe.
A la rentrée de 4e, sans avoir atteint ses 13 ans, Fanny décide au bout de 3 semaines, de rester dans sa chambre.
Le médecin de famille à bout de ressources, nous dirige sur une pédopsychiatre à la fin d’un mois traversé en pilotage automatique, sans bien comprendre où commence la réalité.
Je surveille les poubelles, pour savoir de quoi elle se nourrit.
Je ne veux plus entendre parler de schizophrénie, et l’angoisse me colle aux pores.
La pédo-psy fait entrer Fanny dans un service de pédo-psy.
Des fantômes d’enfants se tiennent aux murs, branchés sur des tuyaux. Des gamines tentent d’avaler des flacons de vernis à ongles qu’elles brisent. Des ombres bleues se dessinent sur les peaux.
Je n’ai pas le droit de la voir, dans un premier temps.
Son père, prévenu, ne trouve pas mieux que de lui faire parvenir un courrier dans lequel il glisse des photos de sa nouvelle née.
Je m’engueule avec le psychiatre, et je regarde ses chaussettes où dansent des mickeys.
Puis je cède.
Vers Pâques, Fanny peut entrer dans une Villa foyer, pour 8 adolescents en mal de vivre. Enfin c’est moi qui dis comme ça. Ils sont entourés d’éducateurs et de psychologues, c’est une vie communautaire.
Moi ça fait un bail que j’ai écrit le déclinatoire de mes compétences. En une colonne.
Un jour que j’arrive devant la Villa, je vois Fanny me faire des signes, derrière des barreaux placés là récemment pour éviter que les ados se jettent par la fenêtre.
Les failles se creusent.
Tandis que Fanny va nettement mieux et qu’une réintégration scolaire est envisagée – dans un collège privé – je me perds.
Je me connecte sur Internet fermement décidée à disparaître du monde présent, et deviens un Avatar.
Je rencontre plein d’internautes, sors, et plane.
Je réduis mes heures de sommeil. Puisque ce qui compte est de dormir des cycles entiers, je tente de réduire mon nombre de cycles à deux et de vivre avec 4 heures de sommeil.
Je me souviens d’un entretien auquel j’ai assisté, les yeux ouverts, assise sur une chaise, en dormant.
Une copine me conseille de consulter.
La psychiatre, chez qui aucune larme ne sort, me file un traitement et m’arrête trois mois.
Fanny est revenue.
Mon père est mort.
J’ai rencontré un internaute branché jeux de rôles.
J’ai perfectionné mon Avatar.
J’ai longtemps été une petite lurikeen. Ce sont des elfes miniatures, insupportablement bavards, malicieux et vifs. Ils sont assez doués pour la magie. J’avais pour métier « empathe ». C’est un mage qui est capable de manipuler les esprits. Je provoquais des troubles du comportement, de la confusion, des douleurs chroniques. Je faisais partie d’une guilde, que j’avais montée avec mon compagnon. Nous étions connus sur le serveur.
La maison était une sorte de cyber café.
Fanny passait et repassait à coté de deux zombies.
Plus tard, passés d’un serveur à un autre sur Dark Age of Camelot, je suis devenue une moniale de race bretonne – pas d’histoire d’oreilles pointues, une taille normale.
J’ai fait partie d’une grande guilde également.
J’étais une moniale en avance. Déjà branchée psychanalyse, j’avais un confessionnal avec divan dans une partie du château royal. Je connaissais l’homéopathie. J’étais douée au bâton et savais guérir mes amis.
Ca a duré 3 ans comme ça.
Dans la colonne des « pour », un Avatar peut mourir mais il sait comment ressusciter. Il a de la magie pour se défendre. Les combats physiques ou moraux avec les autres sont des combats de pixels.
Nous riions beaucoup.
Je poursuivais mon traitement.
J’étais sortie du Cinquième Cercle, celui des coléreux.
J’étais un Avatar.
Plus de corps, plus de bleus, la peau rentrée.
20:20 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note
04.09.2008
Chroniques d'Europe (24) - le 5e cercle, partie seconde
Peut être j’ai loupé une marche.
Au début, quasi idyllique c’était.
Nous nous prélassions dans les boucles de l’Oise, je m’écrasais du chèvrefeuille à même la peau, je dansais le rock and roll et buvais à l’amour retrouvé.
Un jour, dix ans avant, je me balade sur les Champs Elysée et puis je rentre dans l’office de tourisme de Bulgarie. Tout ça parce que j’aime bien les poupées et que Sofia c’est joli pour un nom de ville.
Au bord de la Mer Noire, j’ai rencontré Lulu et ses trois copains.
Ca n’était pas un vrai diminutif mais plutôt un surnom et puis moi, ils m’ont appelée Corinne pour la peine que je ressemblais à la chanteuse de Téléphone. Il parait.
Nous traînions en bord de mer, Lulu marchait d’un pas souple et portait un sweat à capuche.
Nous avons loué deux voitures et nous sommes partis vers l’Ouest, Sofia.
C’est Patrick qui aime conduire. Même s’il boit. Parfois il manque nous mettre dans le fossé des montagnes bulgares, parfois il pleure dans mes bras. Lulu n’y trouve rien à redire.
Dans les voitures et sur les routes de Bulgarie, nous chantons à tue-tête « anti social » parce que aussi Trust, même si j’aime moins que « parlez dans l’hygiaphone ». De temps en temps nous nous arrêtons chez des vieux bulgares fripés qui nous offrent des myrtilles et à qui nous laissons des sacs plastiques Fnac, faute de cadeaux plus représentatifs.
A Sofia, nous petit déjeunons de sodas et de gâteaux secs et nous promenons en photographiant les 35 ans d’une démocratie populaire fêtée dans une solennité triste. Drapeaux et jonquilles, incongrus alibis d’une joie factice.
Pendant quelques mois, Lulu et moi avons été inséparables, mais sans endroit à nous.
Nous fréquentions des fêtes, dormions dans des duvets pour une personne à même des carrelages, écoutions beaucoup de musiques. Ils m’emmenaient voir Trust – quelle horreur – et dans des expéditions d’une journée en vélo à travers les forêts de la région parisienne.
Et puis, j’ai cru bon de passer à des choses plus sérieuses.
Du style un concours.
Alors je ne sais plus bien, le bottin sûrement, j’ai appelé Lulu dix ans après.
Il vivait dans un appartement de banlieue sud et jouait du saxo.
Je me souviens des retrouvailles avec la bande, une belle journée de randonnée à vélo, forêt de Rambouillet et le cœur qui bat à l’approche, et Patrick qui pédalait en rond et me dit « alors tu as fini par l’avoir, ton concours ».
Cette fois là, on était trois, avec ma fille, et deux logements, séparés par une bonne cinquantaine de kilomètres.
Le week-end on était deux, lui et moi, souvent, ma fille chez mes parents.
Et puis ça s’est déréglé.
L’histrion hystérique qui nous servait de chef m’a poussée à partir installer un syndicat régional sur Paris. Cergy – Gare de Lyon, cinquante minutes de train deux fois, trois heures de trajet. Le prix pour respirer, mais la course pour ma fille.
Mon ami proche et quasi frère a été malade. Du genre grave. A programmer un aller au bois avec deux bidons d’essence dans sa voiture. A être hospitalisé d’office. Plusieurs fois.
Une copine a fait une tentative de suicide sur le tapis du salon, à force de ne pas avoir d’enfant ou à force de ne pas arriver à vouloir en avoir peut être.
L’immeuble était hanté par des défenestrés, des assassinats et des exhibitionnistes.
Et puis un jour Lulu m’a dit « tu arrêtes de fumer, on vit en banlieue sud dans une maison qu’on achète, on fait un enfant, on en adopte un autre ».
Ca m’a mise dans une telle colère.
Tant d’efforts pour que je dise non.
J’ai décidé de repartir, vers le Sud, mais vraiment.
Ma copine m’a dit : tu verras, quand tu seras dans ton HLM de La Paillade, tu devrais réfléchir.
Ma fille s’est mise à hurler qu’elle ne voulait pas partir.
Ma psy, que j’allais voir depuis que j’étais restée dix minutes sur le quai du RER en me demandant quel rapport sémantique il y avait entre « acharné » et « décharné », m’a informée que « la distance n’efface pas tout ».
Ma mère m’a dit « nous n’avons pas besoin que tu vives là bas pour aller à Montpellier » - et regarde les cheveux blancs de ton père.
Mais de tout ça, je n’ai écouté strictement personne.
Je refaisais une tentative de sortie du 5e Cercle.
00:55 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
23.08.2008
Chroniques d'Europe (23) - Le 5e Cercle, partie première
La vie se résume.
Parfois un mot, une phrase devient un destin.
Je suis l’ambulance qui emmène ma mère à une clinique en urgence. Elle a une occlusion intestinale.
C’est à quelques jours de ma première prise de poste, dans ce pays de betteraves, de militaires et d’élevés au champagne. Je suis obligée de retarder mon arrivée, d’autant que mon père est en voyage.
Ma mère me dit, qu’on m’enlève tous ces tuyaux, j’en ai marre.
Et déclenche chez moi une colère de feu, et le désir d’enfanter.
Va savoir.
Elle va voir si elle tient aussi peu à la vie.
Plus tard, elle me dira que j’ai voulu un enfant pour la remplacer, pour prendre sa suite.
Je crois que c’est le début des phrases incandescentes, celles qui ne s’effacent pas du passif, malgré un amour devenu serein. La matière composite de l’amour.
Peut être étais-je entrée, sans le savoir, en sifflotant et les mains loin du guidon, dans le 5e Cercle de l’Enfer de Dante, celui des Coléreux.
J’arrive en retard en Champagne pouilleuse. Le bâtiment de bureaux est un immeuble bourgeois de province, protégé par un portail en fer forgé noir. Le directeur a un nom alsacien, est un fan de militaires, fait partie de l’Institut des Hautes Etudes de Défense National et fait circuler son journal dans la documentation, jusqu’à ce que je menace d’abonner la Direction au Canard Enchaîné.
Cependant, lorsque il arrive au secrétariat du service en tonnant à la cantonade « qui a abusé du téléphone et fait une facture de plus de 300 francs ? » et que j’avoue « c’est moi, afin de prendre des nouvelles de ma mère », il bougonne et repart en me disant de ne plus recommencer.
Fin 84, souvenez vous.
Il faisait moins 27 en Champagne, les canalisations gelaient, et même les batteries diesel tombaient en panne, on les montait dans les appartements. Il faisait 13 dans la cuisine. La neige en ville atteignait 30 cm d’épaisseur et avant cela, je n’avais jamais connu d’hiver, faut croire.
Un temps à rester sous la couette duvet d’oie.
C’est à Karine que je succède. Elle, elle part à Reims où elle vit, à une cinquantaine de kilomètres.
Karine m’a informée sur les entreprises du secteur, et j’ai pris consciencieusement des notes sur un petit cahier bleu à carreaux, qu’elle m’enjoint de ne surtout pas perdre. Ce sont des notes entre deux femmes rapidement complices … à propos des hommes. Je me souviens d’une entreprise pour laquelle j’avais noté Bidule = Julio Iglesias, Bidule ayant été décrit par Karine comme étant un bellâtre éternellement bronzé – spécimen rare dans ce coin de France – tellement qu’on l’aurait dit tombé dans une des cuves de teinture de son entreprise. D’autres avaient des appréciations flatteuses, d’autres des panneaux attention danger. Si par la suite, j’arrivais dans l’entreprise sans avoir relu le cahier, les annotations en étaient si justes qu’il me fallait prendre sur moi pour ne pas rire franchement.
Je fais mes premières armes et débarque les dents serrées dans des Maisons de Champagne où, sur le parking, toute voiture rejette la mienne dans la série des récupérations de décharges, le moindre des salariés des Maisons gagnant plus que moi. En plus, je n’aime pas le champagne.
Avec l’hiver qui débarque sur la France congelée, rapidement, on ne peut plus aller travailler, les véhicules sont immobilisés, les chauffages éclatent.
Le 14 janvier 1985, rue Magdeleine, à Reims, un transformateur EDF au pyralène explose, jetant ses habitants à la rue, dont Karine et son fils de 17 ans.
L’incendie qui suit l’explosion propage une suie noire et grasse qui s’infiltre partout.
Dans les tiroirs, les placards, les appareils sanitaires, l’équipement électroménager, la bibliothèque, les télévisions, radios, dans les draps, les vêtements, sur les photos souvenirs, dans le garde manger, entre les pages de chaque livre.
Karine et son fils n’ont plus rien.
EDF enquête et laisse la situation pourrir.
Les habitants de l’immeuble doivent mendier un hébergement à l’hôtel.
EDF tarde à prendre des mesures, n’informe pas les habitants, tergiverse sur les conséquences.
Karine, son fils et quelques autres, exaspérés, viennent nettoyer et tentent de récupérer quelques affaires.
Puis une entreprise de nettoyage dépêche une équipe de salariés pour nettoyer.
Avant que Karine et une journaliste de Sciences et Vie, habitant elle aussi au 21 rue Magdeleine, réalisent que la suie est composé de dioxine et de furane, dont on ne connaît pas bien la dangerosité en particulier sur le système nerveux et reproductif, mais dont on sait qu’ils ont frappé à Seveso.
Une longue bataille juridique a commencé pour Karine afin qu’EDF, reconnaissant sa responsabilité, indemnise les victimes et accepte de faire suivre médicalement tous les intervenants qui auraient pu être contaminés.
Plus de 340 personnes vont être suivies : des pompiers, des salariés de l’entreprise de nettoyage, des résidents, des visiteurs, des agents EDF … et répartis en quatre groupes d’exposition. En 1990, le suivi cesse faute de participation, mais reprend en 94, suite à des problèmes de santé relevé chez les salariés.
En 1995, l’étude du groupe médical met en évidence une plus grande fréquence de troubles – fatigue, démangeaisons, oublis importants – dans le groupe 4, celui des plus exposés.
Karine est Présidente de l’Association de Défense des Victimes de Dioxines et Furanes.
Plus tard, lors d’une conversation avec notre Directeur militariste, il me dit à son propos « avec tout ce qu’elle a fait à EDF …! » genre les pauvres. Me laissant un arrière goût de bile.
Karine avait décliné ma proposition de venir l’aider à nettoyer.
Loin des rigueurs de l’hiver 85, c’est dans les calanques de la Cote d’Azur qu’à Pâques, ma fille est conçue.
Quelques mois plus tard, dans un restaurant chinois de la rue piétonne de 50 mètres de Chalons, devant l’air catastrophé de ma mère qui me dit « mais regarde toi tu ne t’aimes pas », je m’entends lui dire que je vais demander ma mutation, sans même savoir 30 secondes auparavant que cette décision allait être prise.
Assise sur le rebord d’un trottoir, j’échange avec celle qui va être la future femme du père de ma fille. Lui s’occupe du déménagement, en échange d’une absence de paiement de pension. J’explique doucement qu’il ment. Elle pâlit et me dit : « ah bon parce que tu sais, j’ai retrouvé des bulletins de salaire dans sa poche de pantalon que je voulais laver, et ça n’est pas du tout ce qu’il m’avait dit ». Elle ajoute : « les 4 000 francs de location de ton camion de déménagement, il me les a empruntés ».
Mais tout ça je m’en fiche, je tente une sortie du 5e Cercle.
09:52 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note
01.08.2008
Chroniques d'Europe (22) - Alzira, partie seconde
Je joue avec le mimosa sensitif d’Alzira, qui se rétracte à mes affleurements.
C’est en revenant de je ne sais plus où, qu’à la gare, mon père m’avait accueillie avec au bout d’une laisse, Kiwie, une bébé berger des Pyrénées, grise, avec des poils dans les yeux et le regard rieur et confiant. En promenade, elle nous tournait autour pour rassembler le troupeau, et nous avions été obligés de changer les mots pour ne pas qu’elle comprenne trop vite. On va à la messe ce matin ? que nous disions, bande de mécréants, le dimanche, pour se concerter sur une probable sortie au parc de Sceaux. En évitant de la regarder, sinon, elle comprenait à tout hasard et agitait son bout de queue et ses oreilles carrées, coupées à la naissance pour éviter la prise au loup.
Un été, j’étais allée en voiture, avec Kiwie, rejoindre Alzira qui pour une fois, était seule, dans la maison en bord de lavoir du hameau de Mont, près d’Ouroux, dans le Morvan. Nous avions passés quelques jours enchanteurs. Beaucoup de balades. Alzira m’avait un peu appris à faire des mots croisés – il y a des ruses classiques.
Je me souviens d’un soir, Alzira dans son lit, sa porte de chambre ouverte sur la grande pièce d’entrée commune qui sert de cuisine dans les maisons du Morvan. Je traînais et j’avais repéré une araignée sur le frigo. Je m’étais mise à faire des expériences de sensibilité aux sons, et poussais des « bouh ! » sur l’araignée, qui se contractait nerveusement sous ses pattes avec les vibrations, et Alzira riait, et me disait de laisser tranquille la pauvre bête.
C’est à un autre retour dans une gare que mon père est venu me chercher et m’a annoncé la mort de Kiwie, au bout de 5 ans d’existence, debout devant un comptoir de café.
Elle avait un coin dans le meuble de l’entrée, qui lui servait de niche. Plus tard, ma mère a mis, je ne sais pourquoi, un vase de fleurs artificielles, et mon frère a appelé ce coin « la tombe de Kiwie ».
Le lundi est jour de lessive du blanc à la porte Montmartre et Maria Augusta apporte le linge au lavoir de Saint Ouen, tassé dans une espèce de toile de jute, le baluchon sur la tête. Elle fait exprès d’arriver un peu tard, pour mettre le paquet au dessus, pour ne pas qu’il se mêle à la saleté du linge des autres. Maria Augusta paie la place. Le linge trempe et bout dans une lessiveuse géante puis passe à l’essoreuse. Maria Augusta revient avec le linge essoré sur la tête. Il pèse un âne mort, elle a un port de tête altier. Le lendemain, c’est au tour du linge de couleur. Pour le séchage, étendre le linge au soleil sur des pierres retire les tâches. Le jeudi, c’est repassage. La sœur de Félix, Palmyre, voisine de zone, vient l’après midi et papote en portugais et tricote. Peut être évoquent elles les frères de Palmyre, Virgil le coureur qui a eu 10 enfants, Narcisse le fidèle qui fait de la prison pour insolence politique.
Alzira fait toutes les démarches pour Maria Augusta – Félix lui travaille tant et plus pour rapporter les sous du ménage.
Elle signe les mots pour les instituteurs, surveille les devoirs, et avant même d’obtenir trois brevets, ceux de couture, travaux ménagers et de lingerie, coud et recoud pour tout le monde.
Alzira dans la zone, va chercher l’eau consommable, non pas au puit mais à l’épicerie Goulet Turpin qui fait troquet. Trois brocs de lait de 25 litres sur une charrette à bras. Son frère est chargé de l’aider tout de même. La patronne de l’épicerie est une bougnate et s’appelle madame Gari. Le puit du bout de l’impasse lui, sert plutôt de frigo.
Alzira va aussi chercher les tickets de rationnement pendant et après la guerre, ainsi que les tabliers et les chaussures.
Elle seconde Maria Augusta. Solange joue, sur le pot, avec une petite chaise à trous dans lesquels sont plantés des crayons, ce sont ses élèves.
Toutes les maisons de la zone ne sont pas aussi entretenues que celle de Félix et Maria Augusta. Au sol il y a du parquet ciré, la maison est peinte et des haricots d’Espagne courent le long de la façade. Même l’échelle est peinte et il y a une petite tonnelle. Ni gaz, ni eau donc et l’éclairage se fait à la lampe à pétrole. Une seule lampe.
L’impasse est derrière les Puces de Saint Ouen. Parfois, des promeneurs cherchant l’entrée des Puces s’égarent, et les enfants de la zone leur clament « c’est bouché au bout ».
Il y a une marchande des quatre saisons qui s’appelle madame Picotin.
Félix supportait mal les autres portugais, qu’il jugeait négligés, sales, machos. Dans la zone, il y a peu d’autres portugais. Ce qui fait la communauté est la classe sociale.
Pour cette petite maison, un loyer est payé à madame Augustine. Pour gagner un peu plus d’argent, Maria Augusta lave le linge d’autres portugais.
Félix qui est petit, en impose cependant à tout le monde. Y compris aux autres enfants de la zone. Il possède une autorité naturelle. Ses filles l’adulent et sont fières qu’il soit craint. Lorsqu’il arrive le soir, il a toujours deux filles qui accourent se pendre à ses manches et son veston lui tombe des épaules mais lui il biche.Maria Augusta fait des centaines et des centaines de gamelles, et se lève à 5 heures du matin pour nourrir son monde. Félix bénéficie des gamelles les plus incroyables qu’on ait vues : une entrée, un plat - pour deux – un fromage et un dessert et la Quintonine pour fortifier l’homme.
Lorsqu’en 43, la zone doit être rasée, les bonnes sœurs de Saint Vincent de Paul trouvent deux logements à proposer à Félix et Maria Augusta, dont un qui est refusé par le couple : le sol est en terre azotite, une sorte de ciment rouge !! Bien qu’équipé de gaz, d’eau courante et d’électricité, le logement HLM rue Frédéric Schneider n’emballe pas Félix et Maria Augusta. Il est au 4e, c’est sombre et il isole de la communauté. La qualité de vie d’Alzira elle, fait un grand bond qualitatif, à l’âge de 15 ans.
Alzira apprend d’Alice, fille de Palmyre et de 7 ans son aînée - qui, s’appelant Alzira également, a hérité du prénom d’Alice, pendant que la fille de Maria Augusta sera appelée Annie – comment tricoter. Avec des clefs de boites à sardines.
A l’âge de 3 ans, l’école maternelle s’appelle l’asile. Alzira sait lire bien avant le CP.
Elle fréquente le patronage et les bonnes sœurs la distinguent et la font admettre à l’école Championnet, dont la mère supérieure sera déportée pour avoir caché des juifs.
C’est un honneur, car cette école a pour élèves des filles de bijoutier, de pharmaciens et autres notables.
D’ailleurs, une des élèves refuse de rencontrer sa mère venue la chercher à la sortie de l’école sans chapeau.
Lorsque l’école est bombardée, Alzira ira à Jean Cotin. Les produits des travaux de couture et plus particulièrement des broderies, vendus dans les ventes de charité, permettent aux sœurs de ne pas réclamer aux familles des frais de scolarité. Et puis les sœurs de Saint Vincent de Paul ont fait vœux de se dévouer aux pauvres.
Alzira se fait un manteau en couverture de guerre.
Elle s’épanouit dans ce milieu, et a un grand attachement pour les sœurs, particulièrement sœur Françoise, qui retourne Saint Joseph face contre le mur lorsqu’elle est mécontente de lui.
Sœur Odile vient du Panama, et fait chanter un chant qui parle « d’amor » et la mère supérieure trouve que c’est lugubre, de chanter la mort.
Plus tard, Alzira ira travailler, avec sa cousine Alice et sa sœur Emilienne, dans un atelier de couture. Mais elle n’est pas assez rapide pour être vraiment bien payée, elle fait de la mise sur toile, et Alice, douée, fait du réglage.
Lorsqu’en 48, la famille Félix et Maria Augusta et Palmyre et leurs enfants décident de partir un mois à Porto, les trois filles demandent 15 jours de congés supplémentaires aux 15 jours obligatoires. Ce qui leur est refusé. Au retour elles sont mises à la porte. Alice est rapidement reprise pour ses qualifications, mais Alzira et Emilienne trouvent du travail ailleurs, plus confortable pour Alzira qui n’est plus payée à la pièce.Une trentaine d’année plus tard, Maria Augusta, qui fait la Dame au Portugal lorsqu’ils y sont avec Félix, comptera 12 robes dans ses affaires. A Porto, elle va chez le coiffeur et la manucure.
Les traîtres au pays, qui ont adopté la France avec une loyauté et une confiance aveugles, démontrent ainsi qu’ils ont eu raison.
11:11 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
31.07.2008
Chroniques d'Europe (21) - Alzira, partie première
« Pasqua puis Sarkozy, même avec les allemands, je n’ai pas eu ces problèmes ! »
Alzira secoue la tête de droite à gauche pour chasser des larmes qui pointent. Je suis figée, j’écoute ma tante parler avec une voix de haine et de rage.
« Six ans il a fallu pour arriver à avoir cette foutue carte d’identité française ! »
Alzira a 79 ans. Elle a fait du café et du thé. Ces dernières années, elle a rapetissé de 10 cm. Pour attraper les boites de Ricorée dans lesquelles elle range les sachets et qui sont entourées de papier représentant le contenu – « parce que sinon, je les descendais et les ouvrais toutes avant de trouver ce que je voulais » - elle se sert d’une espèce de fourchette à deux dents géantes et crochète les couvercles. Pour une fois, je suis grande et je tends le bras.
Elle remplit le broc de la cafetière et le pose sur le socle et le regarde.
« Tata, je ne me fais jamais de café mais est ce qu’il ne faut pas la mettre plutôt dans le réservoir, là, l’eau ? »
« Ah oui »
Je gère la bouilloire pour le thé. Alzira sort des gâteaux, et je lorgne avec un plaisir gourmand les petites gaufrettes au chocolat.
Sur la table du salon, Alzira a étalé le contenu d’un gros dossier et sont éparpillés photos, documents officiels jaunis, certains entoilés, des papiers d’identité, un petit répertoire crayonné, une liste au stylo bleu, avec une écriture du temps où écrire se dessinait.
La mémoire des De Sousa Gomes.
Le soleil perce à travers la pièce, venant de derrière le bois de Chaville.
« Pendant des années j’ai voté avec ma carte d’identité, puis il a fallu la renouveler. Sous Pasqua et Sarko. Regarde la liste, il me fallait un extrait d’acte de naissance, un certificat de nationalité française, deux justificatifs différents de domicile, le livret de famille, deux photos semblables sur fond clair, l’ancienne carte et un timbre fiscal à 150 francs. Et là, en dessous, tu vois, pour le certificat de nationalité, il me fallait un extrait d’acte de naissance, le décret de naturalisation de Papa Maman, le livret de famille, l’acte de naissance du conjoint portant mention du lieu de naissance de ses parents, sinon, leur acte de décès, le livret de famille de Papa Maman. »
Alzira est entrée en France pour la première fois avec sa mère, Maria Augusta, à l’âge de 15 mois. Maria Augusta était munie d’un certificat médical délivré par les autorités de Porto, le 6 mars 1930, établissant qu’elle était indemne de maladie mentale, épilepsie, cécité, surdité, toxicomanie, de toute maladie infectieuse ou parasitaire, de tuberculose pulmonaire, de maladie vénérienne, de lèpre, de trachome et d’attaque d’insectes. Le certificat est là, sous mes yeux, presque papyrus.
Maria Augusta rejoignait Félix dans la zone de la porte de Montmartre, Alzira sous le bras, ne parlant pas un mot de français.
« Les certificats de naturalisation, je les ai fait entoilés. Il n’y avait pas de copie, pas de duplicata, c’était un des biens les plus précieux que Papa Maman avaient. Lorsqu’il y avait des alertes pendant la guerre, on descendait à la cave avec.
Papa avait un amour sans borne pour la France. Et il voulait que sa femme puisse se couper les cheveux et se maquiller. Il portait les paquets à ses cotés dans la rue, alors que les autres hommes marchaient devant et laissaient les femmes porter les charges sur la tête. Ce que Maman avait tellement fait, pour s’occuper de sa famille, qu’elle avait un port de reine, altier, et un dos magnifique.
Il a voulu très vite qu’ils se naturalisent, et les certificats datent du 19 octobre 1933. Lorsqu’ils sont allés à Porto, en 1934, pour la première fois depuis 28 pour Maman, ils étaient des traîtres aux yeux des portugais. »
Félix travaillait dans l’entreprise artisanale de menuiserie de Suarez, qui avait des contrats avec les Grands Magasins du Boulevard Haussmann, et en particulier le Printemps. Où Félix était connu comme le loup blanc et plus qu’apprécié. Il s’est disputé un nombre incalculable de fois avec Bourrier, le Directeur Technique du Printemps, alors, l’ouvrier Félix prenait la porte puis revenait. Au Printemps, il était interdit de fumer et celui qui le faisait se faisait renvoyer sur le champ. Félix était au milieu de tout ce luxe parisien comme Nana au milieu du Bonheur des Dames.
Pour faire un cadeau à Maria Augusta, il lui avait rapporté un rouge à lèvres fabuleux, d’une grande marque, peut être Chanel, avec un tube qui se repliait tel un canif.
« Pour mon extrait d’acte de naissance, il a fallu que je m’adresse à Nantes. Là où s’adressent les étrangers. Ils m’ont fait un papier aux noms de Da Silva, celui de Maman, et Gomes, celui de Papa, comme c’était normal au Portugal. Mais sur les papiers, il y avait De Sousa Gomes alors ça correspondait pas. Et puis après, le comble, ça a été que sur le certificat de nationalité, ils ont fait une faute, et écrit De Souza avec un Z !!
Je t’assure, quand je suis rentrée ici, j’ai pleuré, j’avais l’impression que toutes ces difficultés insultaient Papa.
Une fois, à l’école des sœurs, la première, une autre fille s’était moquée de moi à propos de mes origines. Papa m’avait dit : toi tu es française par choix, elle par hasard. Donc tu es bien plus française qu’elle. Ca avait suffit, jamais je n’ai ressenti d’ostracisme. »
Le père de Félix avait été placé dans une ferme, par l’équivalence de l’assistance publique portugaise, tout gamin. Ca se passait dans le Tras Os Montes, où la pauvreté pouvait pousser à manger des pierres. Les propriétaires s’appelaient De Sousa. L’ouvrier que remplaçait Félix s’appelait Gomes. Félix s’est appelé Gomes, aucune raison pour que ça change.
Il faut prononcer « Gwomse ». Félix De « soze gwomse ».
Sur la table, je vois deux vieilles photos en noir et blanc.
« C’était Papa Maman, avant qu’ils se marient. »
C’est en 1926. Félix se tient debout, un regard légèrement hostile sous le chapeau, il fume cigare au bec, une main sur un baudet. Maria Augusta a un tablier, elle est de trois quart. On peut admirer son profil fin. Maria Augusta était splendide.
« Là c’est la mère de Papa. Elle allait faire le marché le dimanche pour sécher la messe. Elle avait toujours son fichu sur la tête dont elle relevait les coins qu’elle replaçait sur le dessus, et ça tenait quand même. Elle connaissait les herbes et on venait la voir pour consultation.
Là ce sont les parents de Maman. Son père était très connu, ex séminariste, projectionniste, il avait fait la maquette de l’hôpital de Santo Tirso. Il connaissait des auteurs français, et racontait à sa fille aînée, Maria Augusta, la préférée et la sacrifiée au service de la famille, Victor Hugo, Alexandre Dumas et les Fables de la Fontaine. Si bien que plus tard, j’étais surprise en récitant mes leçons à Maman, qu’elle me dise bah ce sont des histoires connues ! »
La religion était prégnante à un point inimaginable aujourd’hui.
Le Portugal, pays de discipline, ferveur, abnégation, machisme.
Le père de Maria Augusta allait à la messe tous les matins à 5 heures.
Le père de Félix tapait sur les oreilles de ses enfants avec une baguette si les prières n’étaient pas bien dites. Le soir, il descendait près du portail, le long de la rivière, porter de l’huile pour qu’une niche où était abrité Santo Bento – Saint Benoît – soit constamment illuminée.
« J’ai gardé le petit répertoire là. Parce que Papa avait noté à la fin, toutes les années où ils sont retournés, pour l’été, au Portugal. Tous les ans, de 62 à 85, pendant 2 mois, sauf en 65 et en 67, où ils sont venus à Mont, dans le Morvan, chez nous. »
Je lis l’adresse, où j’ai envoyé parfois un mot à mes grands parents, l’été : Pensão Caraço – Santo Tirso.
Le Douro littoral.
Et le 18e, même pas tout le 18e. Entre Bichat et les Poissonniers. Adossé aux Puces. La zone qui est maintenant un stade. Les relogements, la rue Frédéric Schneider. Et des rues frontières, des axes, rue Ordener, rue du Poteau. Le boulevard Ney comme horizon.
00:34 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
21.07.2008
Chroniques d'Europe (20) - Cinéma, cinéma ...
Entre une séance de cinéma et un livre, je choisis Bécassine qui offre l’avantage des mots et des images. Je me rappelle la coiffe blanche, le panier en osier pendu au coude, la robe verte et cet arrière goût, un peu « mais … comment peut on être persan ? ».
La télé a longtemps été de la récupération en noir et blanc, le téléphone, objet de luxe parcimonieux, le cinéma était donc inconnu à l’Haÿ les Roses.
Il me reste cependant, plus gravé dans ma cervelle que sur un disque de vinyle crachotant, la ritournelle limpide et irrésistible de la Mélodie du Bonheur, séance à laquelle la cousine de mon père nous a emmenés, un film sans trop d’aspérités pour cette future grande diplomate de la religion, puisque la petite autrichienne chantante ne quitte le couvent que pour aller au secours d’une famille sans mère.
Do, le do, il a bon dos, ré, rayon de soleil d’or …
Par la suite, grâce à Régine rencontrée en voyage linguistique, je rencontre vraiment le cinéma. Cette parisienne du 17e populaire, mesure un mètre 75, marche dans le ruisseau à mes côtés car elle est complexée – comme elle m’a fait du bien – adore un mainate qui la snobe, et a décoré tous les murs de sa chambre avec Newman et Redford pour qui son cœur balance.
C’est la saison de l’Arnaque et Butch Cassidy et le Kid est la quintessence du cinéma. Et puis il a fallu décider de la suite, après le bac, et ma mère étant d’avis qu’il valait mieux que j’ai un diplôme me permettant d’être le plus tôt possible autonome – et moi n’ayant aucune idée plus pertinente que contestataire professionnelle – j’ai atterri à l’IUT de Sceaux, près du lycée Lakanal, en technique de commercialisation. Autant mettre une essoreuse 3 000 tours minute au milieu d’un cénacle de chats vieillissants, maniaques et émotifs.Je haïssais les techniques de vente et le marketing, je profitais des cours de psychologie et de techniques d’expression pour perturber fortement les notions commerciales de la promo.
Je me mets à distribuer des tracs poussant à la révolution dans les foyers d’immigrés, avec des militants trotskistes, décide d’installer l’Unef Soufflot juste pour embêter l’autre Unef, les staliniens, fais des exposés sur Fassbinder dont je vais voir les films homo-marxistes avec une copine qui a des longs cheveux raides oranges, ou je parle de Chester Himes, dont je décortique devant les yeux hallucinés des autres « l’aveugle au pistolet ».
Erik avec un k, descendant de russes blancs, plutôt bourgeoisie cultivée, plutôt environné de copains malsains, apprécie pas mal que j’aie pour ennemi la moitié de l’IUT syndiquée à l’Unef des stals.
Il est fin, connaît plein de choses de la vie, a une mobylette et une chambre de bonne en rez de jardin, il est drôle.
Je le suis en mobylette sur la N20, manque de tomber à la renverse à Denfert Rochereau lorsqu’il me parle du Rouge et du Noir, et arrivés au Trocadéro, nous déposons les mobs pour faire la queue à la cinémathèque de Chaillot. Dans la file qui attend pour voir « Les visiteurs du soir », il m’embrasse.
Une fois ôté le crucifix qui trône au chevet du lit, sa chambre de bonne est tout à fait fréquentable.
Nous avons plusieurs festivals privés et en matière de cinéma, nous aimons Tavernier, les italiens, les japonais.
Après, pour accélérer l’avenir, j’attrape une pneumonie et une pleurésie.Dans l’ex sanatorium, renommé « centre de pneumologie », et qui est à deux pas de la maison parentale, je suis subjuguée par les médecins, même si les nombreuses ponctions et les tubages matinaux ne me les rendent pas entièrement séduisants. Mais tout de même, le centre étant empli d’immigrés ayant diverses formes de tuberculose, d’une part ils profitent de leur séjour pour délivrer des cours d’alphabétisation, mais de surcroît, ils mettent en place une prise en charge gynécologique, et systématisent la contraception, notamment le stérilet, afin de cacher au mari la décision de leur femme.
Les femmes d’Afrique du Nord sont totalement désinhibées et parfois, ça me surprend : « ohlalala, mon mari il m’en a mis plein et là j’ai mal à la chatte !!! » m’explique une, de retour d’une « permission » de week-end.
Quand je rentre enfin, c’est la fin de l’année scolaire, l’Iut me laisse la possibilité de redoubler, alors autant recommencer autre chose, une fac d’éco par exemple, c’est très bien ça, très politique. Très au grand dam de ma mère.D’autant plus que je l’agace déjà, je suis très fatiguée, et me traîne, je m’affale dans un pliant ras du sol en soupirant, dans cette canicule de 76 où il est impossible de dormir la nuit.
« Tu ne vas pas rester tout l’été comme ça » qu’elle me dit, avec le ton des bains qui interrompaient les épisodes de Zorro.
Du coup, je signe un contrat de 3 mois comme vacataire à EDF. Je n’ai pas 19 ans encore.
Arrivée à la fac, j’ai plein de sous, pour manger des omelettes au gruyère dans un café en bas de la tour de Tolbiac, et surtout aller au cinéma.
Je connaissais toutes les salles du Quartier Latin, je me souviens de la salle qui a passé pendant des années « l’Empire des Sens »
Je me souviens de celle qui a un poteau au milieu.
Je me souviens de la Pagode.
Lorsque je lis la liste des réalisateurs de ces années là, j’en ai le souffle coupé : Bresson, George Lucas, Wajda, Scorsese ah Scorsese …, Ettore Scola, Spielberg, Andrzej Zulawski, Woody Allen, Dino Risi, Wim Wenders !! Wim Wenders …
Tant de talents.
Lorsque je sortirai des résultats du concours d’Inspecteur du Travail, à 23 ans, sonnée de l’avoir loupé, ma mère m’emmènera voir « Yol ». Imaginé, écrit, dirigé en prison par le kurde Yılmaz Güney. Un chef d’œuvre douloureux. Ca a mis de la distance. Sur l’écran noir de mes jours, passent le jardin des Finzi Contini, la bande hétéroclite d’A la vie, à la mort, Noiret et Eddy Mitchell et leurs coups de torchon, le 5e élément, et mon oncle d’Amérique.Et tout un peuple bigarré. Et toutes des vies.
22:30 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
19.07.2008
Chroniques d'Europe (19) - Solange, partie quatrième
Il y a des Règles.
Il est Interdit de laisser traîner le linge sale au pied du lit, car cela rend Furieuse Solange.
Une procédure devenue confuse avec le temps, est instaurée concernant les chaussures et les chaussons, les unes devant être Rangées dans le placard de l’entrée, les pouvant être Préparés, sous le radiateur face au placard, en bas de l’escalier.
Le Cumul chaussures et chaussons sous le radiateur est une Aberration.
Mon frère et moi mettons ou débarrassons la table par semaines alternées.
Voir Zorro à la télé en entier est impossible car les épisodes tombent à l’Heure du Bain : une semaine je loupe la première moitié et mon frère la seconde et la suivante, l’inverse.
Ainsi en est il de la Justice et de l’Egalité de Traitement.
La Confection des lits est un Art.
Trois élastiques courent sous le matelas, dans le sens de la largeur, et viennent s’attacher par leurs extrémités au protège matelas. Trois autres élastiques courent sous le matelas, et viennent de la même façon tendre le drap du dessous. Ainsi, nous n’avons pas de Pli. Le drap du dessus est disposé suivant des critères individuels : mon père aime qu’il monte haut, ma mère qu’il soit débordé de son coté, moi qu’il soit extrêmement serré, tout le monde que le rebord du haut soit suffisamment large pour ne Jamais Sentir la Couverture.
Solange trace au stylo une marque rouge, à l’exact milieu des largeurs hautes et basses de la couverture, pour répartir la surface de la couverture de la même façon de chaque coté.
Ma mère me parait aussi maniaque qu’un coucou de pendule autiste.
Mon père plie sa serviette de table avec un nœud plat et doit avoir le Quignon du pain.
Il découpe le poulet et finit la carcasse – avec les doigts – ouvre les bouteilles de vin, sait et nous apprend à manger le poisson – sans les doigts.
Mon argent de poche a une comptabilité très complexe, qui préfigure les indicateurs d’impact et les programmations par objectifs mis en place dans la Fonction Publique.
Il y a un taux de base hebdomadaire, puis, chaque fin de semaine, suivant les notes données, le taux subit un coefficient. C’est ma note de discipline qui entame régulièrement le taux de base. Une note de 10 sur 10 est Normale.
Solange n’aime pas recevoir.
Si Félix et Maria Augusta viennent, il faut faire le Grand Ménage, et devant nos yeux emplis d’incompréhension, Solange s’agite, s’agace et déchaîne un tsunami de rangement et de propreté, dont nous ne percevons pas l’utilité.
S’il ne faut pas Déranger – aussi, il y a des heures où l’on risque de Déranger plus que d’autres, comme le soir, où aux heures des repas – il faut encore moins prendre le risque d’être surpris dans son intimité familiale. La maison n’est jamais assez Bien, et Solange a un peu honte de son manque d’entretien.
Il n’y a quasiment pas de Visiteur.
Un jour, une gamine fille de fleuriste, avec une maison qui me semble luxueuse, et alors que des invitations sont lancées ça et là, m’explique « toi on t’invite pas pasque tu rends pas ». J’avais 11 ans, elle s’appelait Véronique Terroni, et m’a appris la salive acre de la haine, tenace, celle qui monte, fulgurante, au bord des lèvres.
Etre quelqu’un de Bien, et qui fait Tout Comme Il Faut, est difficile. Inatteignable, j’en conclus même, en voyant ma mère avoir ses Migraines.
Solange n’aime pas la vie, il me semble.
Je lui affirme ressentir un tel instinct de vie que c’est sur, je n’aurai jamais de dépression. Ma mère n’est pas d’accord. Elle trouve que la vie est une longue suite d’épreuves fatigantes, parfois trop longue, la suite.
Je lui en veux de ne pas aimer plus que ça la vie, puisque tout de même, je suis là – ça devrait suffire, déjà.
Solange me dit qu’il faut que je devienne ma propre mère.
Comme l’affirmation d’un pédiatre me déclarant sentencieusement qu’il fallait couper deux fois le cordon ombilical, j’ai mis des années à comprendre ses mots.
Elle me dit aussi que je privilégie le principe de plaisir au principe de raison et que ça ne marche pas comme ça, la vie.
Elle me dit qu’il faut savoir faire les renoncements nécessaires.
Ce goût du deuil et les chemins de croix à parcourir, hérités d’une histoire familiale dont je ne mesure pas l’influence, et accentués par les désillusions de la vie conjugale, dont j’exagère l’importance, vont m’amener implacablement à prendre le contre-pied des fragiles tuteurs de ma mère, et tenter, dans une quête aussi vaine, éperdue, qu’inconsciente, de réfuter une vision maternelle de la vie qui me dérange profondément.
23:04 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
12.07.2008
Chroniques d'Europe (18) - Solange, partie troisième
Sur la place de la Bastille , trône Le Génie de la Liberté , tout en haut de la colonne de Juillet. Il a longtemps été un simple papillon doré, pour mon frère et moi, lorsque nous levions la tête à nous tordre le cou, sur la banquette arrière de la voiture paternelle.
Dans des pulsions de vie brouillonnes, je poursuis ma mère de discours fiévreux, jusque derrière la porte des WC, et je m’accroupis dans le couloir. Je lui expose dans le désordre, que la société est vraiment pourrie, que les couples n’ont aucun avenir ni surtout aucun contenu, et qu’elle devrait sinon travailler, tout au moins se rendre utile dans les associations.
Solange fait du mieux qu’elle peut, c’est sa définition de base. Elle écoute Ménie Grégoire, lit Françoise Dolto et le Canard Enchaîné, se prive de film à la télé le soir pour m’éviter de soliloquer.
Je suis tendue comme un spaghetti jouant les serres livres.
Solange, qui a appris la réflexion dans la solitude et l’intimité dans les églises, a des réflexes d’étudiant et va chercher les réponses dans les livres.
Mais elle n’a aucune confiance en elle.
Pour la maison, elle reçoit un budget mensuel dont elle se sent tenue d’argumenter les augmentations sollicitées.
Elle n’a pas de chéquier et doit économiser sur la gestion courante pour acheter des cadeaux, y compris à Dany.
Ponctuels et justifiés, les cadeaux, limités aux occasions programmées.
Le superflu est une notion à l’usage exclusif des enfants, à Noël ou aux anniversaires.
Les cadeaux sont cachés dans l’armoire de la chambre parentale, paquets enveloppés de papier brillants et enrubannés de bolduc et je vais parfois les contempler en espionne.
C’est passé ses 63 ans, après le décès de mon père, que j’emmène ma mère devant un distributeur automatique, pour lui montrer comment se servir d’une carte bancaire.
Comme, mue par une idée de nécessité, Solange décide de passer son permis de conduire, elle obtient son papier rose au 5e examen. Pour ne pas qu’elle perde la main, Dany lui achète une vieille 2CV hoquetante que Solange prend en grippe. Mon père s’installe coté passager et l’encourage, tout en manifestant si peu de décontraction que Solange, nerveuse, renonce.
Mon père lui, est un bon conducteur.
Lors des départs en vacances, le soir, après le travail, il nous entasse dans la voiture familiale, nous emmène en fumant des Gauloises brunes et sans filtre à travers la France , dans la nuit. Ma mère s’endort en moins de 5 minutes et mon frère et moi passons la nuit tête bêche sur la banquette arrière.
Nous prenons notre petit déjeuner à Aubenas, ma mère et moi vomissons dans les lacets de Cassis, puis c’est au premier qui voit la mer, à travers les pinèdes, avant l’arrivée à Bandol.
Je me souviens d’une ID adorée car c’était presque une DS, une idée adorée car c’était presque une déesse.
Curieusement, il m’a fallu aussi cinq examens avant d’avoir le permis, je n’avais pas le compas dans l’œil m’a dit un examinateur, et je le lui aurais bien mis dans le sien, d’œil.
Une nuit, mon frère, en conflit avec une prof de math, descend à la cuisine, monte sur un tabouret en formica de couleur vive, ouvre la porte orange du placard au dessus du frigo, et trifouille dans la pharmacie.
Propulsée par un instinct aussi soudain qu’implacable, je débarque, et mon frère, gêné, bredouille qu’il n’arrive pas à dormir.
Le lendemain, il n’arrive pas à se réveiller.
Je fais mon rapport.
Solange appelle le médecin de famille et une conférence s’organise autour de la table du salon, pendant que mon frère va juste finir une longue nuit.
Je revois encore, ma mère en face de moi, le médecin entre nous, et mon père, plus loin, sur le canapé, en dehors et là pourtant, mais sans rôle défini. Disqualifié.
Dans la même journée, j’irai voir la prof en question. Impressionnée, elle s’engagera devant la jeune femme de 19 ans que j’étais, à réfléchir et modifier son comportement. Promesse qu’elle tiendra.C’est ainsi que j’ai vu le couple : un homme qui assure le matériel, Responsable de la Voiture , dépassé, infantile parfois, dans sa bulle souvent, souhaitant la retraite tout le temps.
Mon père a des passions soudaines et aussi éphémères que des bulles de savon : l’astrologie, la photo, la CB , l’ordinateur.
Sa vie est d’une simplicité hypnotisante : cadre maison de Dassault, départ le matin en voiture pour une autre banlieue – je reste encore émue de voir des femmes en robe de chambre aller ouvrir le portail des jardins du pavillon de banlieue, faire un dernier signe au mari qui Part Au Bureau, et refermer le portail sur leur journée – retour le soir, journal, infos – ma mère a réussi à bannir la radio pendant les repas – télé. Une totale confiance en ma mère pour tout le Reste. Evidemment.
Solange, sur qui repose la cellule familiale, angoissée à vouloir bien faire, somatisante.
11:05 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note

