01.08.2008
Chroniques d'Europe (22) - Alzira, partie seconde
Je joue avec le mimosa sensitif d’Alzira, qui se rétracte à mes affleurements.
C’est en revenant de je ne sais plus où, qu’à la gare, mon père m’avait accueillie avec au bout d’une laisse, Kiwie, une bébé berger des Pyrénées, grise, avec des poils dans les yeux et le regard rieur et confiant. En promenade, elle nous tournait autour pour rassembler le troupeau, et nous avions été obligés de changer les mots pour ne pas qu’elle comprenne trop vite. On va à la messe ce matin ? que nous disions, bande de mécréants, le dimanche, pour se concerter sur une probable sortie au parc de Sceaux. En évitant de la regarder, sinon, elle comprenait à tout hasard et agitait son bout de queue et ses oreilles carrées, coupées à la naissance pour éviter la prise au loup.
Un été, j’étais allée en voiture, avec Kiwie, rejoindre Alzira qui pour une fois, était seule, dans la maison en bord de lavoir du hameau de Mont, près d’Ouroux, dans le Morvan. Nous avions passés quelques jours enchanteurs. Beaucoup de balades. Alzira m’avait un peu appris à faire des mots croisés – il y a des ruses classiques.
Je me souviens d’un soir, Alzira dans son lit, sa porte de chambre ouverte sur la grande pièce d’entrée commune qui sert de cuisine dans les maisons du Morvan. Je traînais et j’avais repéré une araignée sur le frigo. Je m’étais mise à faire des expériences de sensibilité aux sons, et poussais des « bouh ! » sur l’araignée, qui se contractait nerveusement sous ses pattes avec les vibrations, et Alzira riait, et me disait de laisser tranquille la pauvre bête.
C’est à un autre retour dans une gare que mon père est venu me chercher et m’a annoncé la mort de Kiwie, au bout de 5 ans d’existence, debout devant un comptoir de café.
Elle avait un coin dans le meuble de l’entrée, qui lui servait de niche. Plus tard, ma mère a mis, je ne sais pourquoi, un vase de fleurs artificielles, et mon frère a appelé ce coin « la tombe de Kiwie ».
Le lundi est jour de lessive du blanc à la porte Montmartre et Maria Augusta apporte le linge au lavoir de Saint Ouen, tassé dans une espèce de toile de jute, le baluchon sur la tête. Elle fait exprès d’arriver un peu tard, pour mettre le paquet au dessus, pour ne pas qu’il se mêle à la saleté du linge des autres. Maria Augusta paie la place. Le linge trempe et bout dans une lessiveuse géante puis passe à l’essoreuse. Maria Augusta revient avec le linge essoré sur la tête. Il pèse un âne mort, elle a un port de tête altier. Le lendemain, c’est au tour du linge de couleur. Pour le séchage, étendre le linge au soleil sur des pierres retire les tâches. Le jeudi, c’est repassage. La sœur de Félix, Palmyre, voisine de zone, vient l’après midi et papote en portugais et tricote. Peut être évoquent elles les frères de Palmyre, Virgil le coureur qui a eu 10 enfants, Narcisse le fidèle qui fait de la prison pour insolence politique.
Alzira fait toutes les démarches pour Maria Augusta – Félix lui travaille tant et plus pour rapporter les sous du ménage.
Elle signe les mots pour les instituteurs, surveille les devoirs, et avant même d’obtenir trois brevets, ceux de couture, travaux ménagers et de lingerie, coud et recoud pour tout le monde.
Alzira dans la zone, va chercher l’eau consommable, non pas au puit mais à l’épicerie Goulet Turpin qui fait troquet. Trois brocs de lait de 25 litres sur une charrette à bras. Son frère est chargé de l’aider tout de même. La patronne de l’épicerie est une bougnate et s’appelle madame Gari. Le puit du bout de l’impasse lui, sert plutôt de frigo.
Alzira va aussi chercher les tickets de rationnement pendant et après la guerre, ainsi que les tabliers et les chaussures.
Elle seconde Maria Augusta. Solange joue, sur le pot, avec une petite chaise à trous dans lesquels sont plantés des crayons, ce sont ses élèves.
Toutes les maisons de la zone ne sont pas aussi entretenues que celle de Félix et Maria Augusta. Au sol il y a du parquet ciré, la maison est peinte et des haricots d’Espagne courent le long de la façade. Même l’échelle est peinte et il y a une petite tonnelle. Ni gaz, ni eau donc et l’éclairage se fait à la lampe à pétrole. Une seule lampe.
L’impasse est derrière les Puces de Saint Ouen. Parfois, des promeneurs cherchant l’entrée des Puces s’égarent, et les enfants de la zone leur clament « c’est bouché au bout ».
Il y a une marchande des quatre saisons qui s’appelle madame Picotin.
Félix supportait mal les autres portugais, qu’il jugeait négligés, sales, machos. Dans la zone, il y a peu d’autres portugais. Ce qui fait la communauté est la classe sociale.
Pour cette petite maison, un loyer est payé à madame Augustine. Pour gagner un peu plus d’argent, Maria Augusta lave le linge d’autres portugais.
Félix qui est petit, en impose cependant à tout le monde. Y compris aux autres enfants de la zone. Il possède une autorité naturelle. Ses filles l’adulent et sont fières qu’il soit craint. Lorsqu’il arrive le soir, il a toujours deux filles qui accourent se pendre à ses manches et son veston lui tombe des épaules mais lui il biche.Maria Augusta fait des centaines et des centaines de gamelles, et se lève à 5 heures du matin pour nourrir son monde. Félix bénéficie des gamelles les plus incroyables qu’on ait vues : une entrée, un plat - pour deux – un fromage et un dessert et la Quintonine pour fortifier l’homme.
Lorsqu’en 43, la zone doit être rasée, les bonnes sœurs de Saint Vincent de Paul trouvent deux logements à proposer à Félix et Maria Augusta, dont un qui est refusé par le couple : le sol est en terre azotite, une sorte de ciment rouge !! Bien qu’équipé de gaz, d’eau courante et d’électricité, le logement HLM rue Frédéric Schneider n’emballe pas Félix et Maria Augusta. Il est au 4e, c’est sombre et il isole de la communauté. La qualité de vie d’Alzira elle, fait un grand bond qualitatif, à l’âge de 15 ans.
Alzira apprend d’Alice, fille de Palmyre et de 7 ans son aînée - qui, s’appelant Alzira également, a hérité du prénom d’Alice, pendant que la fille de Maria Augusta sera appelée Annie – comment tricoter. Avec des clefs de boites à sardines.
A l’âge de 3 ans, l’école maternelle s’appelle l’asile. Alzira sait lire bien avant le CP.
Elle fréquente le patronage et les bonnes sœurs la distinguent et la font admettre à l’école Championnet, dont la mère supérieure sera déportée pour avoir caché des juifs.
C’est un honneur, car cette école a pour élèves des filles de bijoutier, de pharmaciens et autres notables.
D’ailleurs, une des élèves refuse de rencontrer sa mère venue la chercher à la sortie de l’école sans chapeau.
Lorsque l’école est bombardée, Alzira ira à Jean Cotin. Les produits des travaux de couture et plus particulièrement des broderies, vendus dans les ventes de charité, permettent aux sœurs de ne pas réclamer aux familles des frais de scolarité. Et puis les sœurs de Saint Vincent de Paul ont fait vœux de se dévouer aux pauvres.
Alzira se fait un manteau en couverture de guerre.
Elle s’épanouit dans ce milieu, et a un grand attachement pour les sœurs, particulièrement sœur Françoise, qui retourne Saint Joseph face contre le mur lorsqu’elle est mécontente de lui.
Sœur Odile vient du Panama, et fait chanter un chant qui parle « d’amor » et la mère supérieure trouve que c’est lugubre, de chanter la mort.
Plus tard, Alzira ira travailler, avec sa cousine Alice et sa sœur Emilienne, dans un atelier de couture. Mais elle n’est pas assez rapide pour être vraiment bien payée, elle fait de la mise sur toile, et Alice, douée, fait du réglage.
Lorsqu’en 48, la famille Félix et Maria Augusta et Palmyre et leurs enfants décident de partir un mois à Porto, les trois filles demandent 15 jours de congés supplémentaires aux 15 jours obligatoires. Ce qui leur est refusé. Au retour elles sont mises à la porte. Alice est rapidement reprise pour ses qualifications, mais Alzira et Emilienne trouvent du travail ailleurs, plus confortable pour Alzira qui n’est plus payée à la pièce.Une trentaine d’année plus tard, Maria Augusta, qui fait la Dame au Portugal lorsqu’ils y sont avec Félix, comptera 12 robes dans ses affaires. A Porto, elle va chez le coiffeur et la manucure.
Les traîtres au pays, qui ont adopté la France avec une loyauté et une confiance aveugles, démontrent ainsi qu’ils ont eu raison.
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31.07.2008
Chroniques d'Europe (21) - Alzira, partie première
« Pasqua puis Sarkozy, même avec les allemands, je n’ai pas eu ces problèmes ! »
Alzira secoue la tête de droite à gauche pour chasser des larmes qui pointent. Je suis figée, j’écoute ma tante parler avec une voix de haine et de rage.
« Six ans il a fallu pour arriver à avoir cette foutue carte d’identité française ! »
Alzira a 79 ans. Elle a fait du café et du thé. Ces dernières années, elle a rapetissé de 10 cm. Pour attraper les boites de Ricorée dans lesquelles elle range les sachets et qui sont entourées de papier représentant le contenu – « parce que sinon, je les descendais et les ouvrais toutes avant de trouver ce que je voulais » - elle se sert d’une espèce de fourchette à deux dents géantes et crochète les couvercles. Pour une fois, je suis grande et je tends le bras.
Elle remplit le broc de la cafetière et le pose sur le socle et le regarde.
« Tata, je ne me fais jamais de café mais est ce qu’il ne faut pas la mettre plutôt dans le réservoir, là, l’eau ? »
« Ah oui »
Je gère la bouilloire pour le thé. Alzira sort des gâteaux, et je lorgne avec un plaisir gourmand les petites gaufrettes au chocolat.
Sur la table du salon, Alzira a étalé le contenu d’un gros dossier et sont éparpillés photos, documents officiels jaunis, certains entoilés, des papiers d’identité, un petit répertoire crayonné, une liste au stylo bleu, avec une écriture du temps où écrire se dessinait.
La mémoire des De Sousa Gomes.
Le soleil perce à travers la pièce, venant de derrière le bois de Chaville.
« Pendant des années j’ai voté avec ma carte d’identité, puis il a fallu la renouveler. Sous Pasqua et Sarko. Regarde la liste, il me fallait un extrait d’acte de naissance, un certificat de nationalité française, deux justificatifs différents de domicile, le livret de famille, deux photos semblables sur fond clair, l’ancienne carte et un timbre fiscal à 150 francs. Et là, en dessous, tu vois, pour le certificat de nationalité, il me fallait un extrait d’acte de naissance, le décret de naturalisation de Papa Maman, le livret de famille, l’acte de naissance du conjoint portant mention du lieu de naissance de ses parents, sinon, leur acte de décès, le livret de famille de Papa Maman. »
Alzira est entrée en France pour la première fois avec sa mère, Maria Augusta, à l’âge de 15 mois. Maria Augusta était munie d’un certificat médical délivré par les autorités de Porto, le 6 mars 1930, établissant qu’elle était indemne de maladie mentale, épilepsie, cécité, surdité, toxicomanie, de toute maladie infectieuse ou parasitaire, de tuberculose pulmonaire, de maladie vénérienne, de lèpre, de trachome et d’attaque d’insectes. Le certificat est là, sous mes yeux, presque papyrus.
Maria Augusta rejoignait Félix dans la zone de la porte de Montmartre, Alzira sous le bras, ne parlant pas un mot de français.
« Les certificats de naturalisation, je les ai fait entoilés. Il n’y avait pas de copie, pas de duplicata, c’était un des biens les plus précieux que Papa Maman avaient. Lorsqu’il y avait des alertes pendant la guerre, on descendait à la cave avec.
Papa avait un amour sans borne pour la France. Et il voulait que sa femme puisse se couper les cheveux et se maquiller. Il portait les paquets à ses cotés dans la rue, alors que les autres hommes marchaient devant et laissaient les femmes porter les charges sur la tête. Ce que Maman avait tellement fait, pour s’occuper de sa famille, qu’elle avait un port de reine, altier, et un dos magnifique.
Il a voulu très vite qu’ils se naturalisent, et les certificats datent du 19 octobre 1933. Lorsqu’ils sont allés à Porto, en 1934, pour la première fois depuis 28 pour Maman, ils étaient des traîtres aux yeux des portugais. »
Félix travaillait dans l’entreprise artisanale de menuiserie de Suarez, qui avait des contrats avec les Grands Magasins du Boulevard Haussmann, et en particulier le Printemps. Où Félix était connu comme le loup blanc et plus qu’apprécié. Il s’est disputé un nombre incalculable de fois avec Bourrier, le Directeur Technique du Printemps, alors, l’ouvrier Félix prenait la porte puis revenait. Au Printemps, il était interdit de fumer et celui qui le faisait se faisait renvoyer sur le champ. Félix était au milieu de tout ce luxe parisien comme Nana au milieu du Bonheur des Dames.
Pour faire un cadeau à Maria Augusta, il lui avait rapporté un rouge à lèvres fabuleux, d’une grande marque, peut être Chanel, avec un tube qui se repliait tel un canif.
« Pour mon extrait d’acte de naissance, il a fallu que je m’adresse à Nantes. Là où s’adressent les étrangers. Ils m’ont fait un papier aux noms de Da Silva, celui de Maman, et Gomes, celui de Papa, comme c’était normal au Portugal. Mais sur les papiers, il y avait De Sousa Gomes alors ça correspondait pas. Et puis après, le comble, ça a été que sur le certificat de nationalité, ils ont fait une faute, et écrit De Souza avec un Z !!
Je t’assure, quand je suis rentrée ici, j’ai pleuré, j’avais l’impression que toutes ces difficultés insultaient Papa.
Une fois, à l’école des sœurs, la première, une autre fille s’était moquée de moi à propos de mes origines. Papa m’avait dit : toi tu es française par choix, elle par hasard. Donc tu es bien plus française qu’elle. Ca avait suffit, jamais je n’ai ressenti d’ostracisme. »
Le père de Félix avait été placé dans une ferme, par l’équivalence de l’assistance publique portugaise, tout gamin. Ca se passait dans le Tras Os Montes, où la pauvreté pouvait pousser à manger des pierres. Les propriétaires s’appelaient De Sousa. L’ouvrier que remplaçait Félix s’appelait Gomes. Félix s’est appelé Gomes, aucune raison pour que ça change.
Il faut prononcer « Gwomse ». Félix De « soze gwomse ».
Sur la table, je vois deux vieilles photos en noir et blanc.
« C’était Papa Maman, avant qu’ils se marient. »
C’est en 1926. Félix se tient debout, un regard légèrement hostile sous le chapeau, il fume cigare au bec, une main sur un baudet. Maria Augusta a un tablier, elle est de trois quart. On peut admirer son profil fin. Maria Augusta était splendide.
« Là c’est la mère de Papa. Elle allait faire le marché le dimanche pour sécher la messe. Elle avait toujours son fichu sur la tête dont elle relevait les coins qu’elle replaçait sur le dessus, et ça tenait quand même. Elle connaissait les herbes et on venait la voir pour consultation.
Là ce sont les parents de Maman. Son père était très connu, ex séminariste, projectionniste, il avait fait la maquette de l’hôpital de Santo Tirso. Il connaissait des auteurs français, et racontait à sa fille aînée, Maria Augusta, la préférée et la sacrifiée au service de la famille, Victor Hugo, Alexandre Dumas et les Fables de la Fontaine. Si bien que plus tard, j’étais surprise en récitant mes leçons à Maman, qu’elle me dise bah ce sont des histoires connues ! »
La religion était prégnante à un point inimaginable aujourd’hui.
Le Portugal, pays de discipline, ferveur, abnégation, machisme.
Le père de Maria Augusta allait à la messe tous les matins à 5 heures.
Le père de Félix tapait sur les oreilles de ses enfants avec une baguette si les prières n’étaient pas bien dites. Le soir, il descendait près du portail, le long de la rivière, porter de l’huile pour qu’une niche où était abrité Santo Bento – Saint Benoît – soit constamment illuminée.
« J’ai gardé le petit répertoire là. Parce que Papa avait noté à la fin, toutes les années où ils sont retournés, pour l’été, au Portugal. Tous les ans, de 62 à 85, pendant 2 mois, sauf en 65 et en 67, où ils sont venus à Mont, dans le Morvan, chez nous. »
Je lis l’adresse, où j’ai envoyé parfois un mot à mes grands parents, l’été : Pensão Caraço – Santo Tirso.
Le Douro littoral.
Et le 18e, même pas tout le 18e. Entre Bichat et les Poissonniers. Adossé aux Puces. La zone qui est maintenant un stade. Les relogements, la rue Frédéric Schneider. Et des rues frontières, des axes, rue Ordener, rue du Poteau. Le boulevard Ney comme horizon.
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21.07.2008
Chroniques d'Europe (20) - Cinéma, cinéma ...
Entre une séance de cinéma et un livre, je choisis Bécassine qui offre l’avantage des mots et des images. Je me rappelle la coiffe blanche, le panier en osier pendu au coude, la robe verte et cet arrière goût, un peu « mais … comment peut on être persan ? ».
La télé a longtemps été de la récupération en noir et blanc, le téléphone, objet de luxe parcimonieux, le cinéma était donc inconnu à l’Haÿ les Roses.
Il me reste cependant, plus gravé dans ma cervelle que sur un disque de vinyle crachotant, la ritournelle limpide et irrésistible de la Mélodie du Bonheur, séance à laquelle la cousine de mon père nous a emmenés, un film sans trop d’aspérités pour cette future grande diplomate de la religion, puisque la petite autrichienne chantante ne quitte le couvent que pour aller au secours d’une famille sans mère.
Do, le do, il a bon dos, ré, rayon de soleil d’or …
Par la suite, grâce à Régine rencontrée en voyage linguistique, je rencontre vraiment le cinéma. Cette parisienne du 17e populaire, mesure un mètre 75, marche dans le ruisseau à mes côtés car elle est complexée – comme elle m’a fait du bien – adore un mainate qui la snobe, et a décoré tous les murs de sa chambre avec Newman et Redford pour qui son cœur balance.
C’est la saison de l’Arnaque et Butch Cassidy et le Kid est la quintessence du cinéma. Et puis il a fallu décider de la suite, après le bac, et ma mère étant d’avis qu’il valait mieux que j’ai un diplôme me permettant d’être le plus tôt possible autonome – et moi n’ayant aucune idée plus pertinente que contestataire professionnelle – j’ai atterri à l’IUT de Sceaux, près du lycée Lakanal, en technique de commercialisation. Autant mettre une essoreuse 3 000 tours minute au milieu d’un cénacle de chats vieillissants, maniaques et émotifs.Je haïssais les techniques de vente et le marketing, je profitais des cours de psychologie et de techniques d’expression pour perturber fortement les notions commerciales de la promo.
Je me mets à distribuer des tracs poussant à la révolution dans les foyers d’immigrés, avec des militants trotskistes, décide d’installer l’Unef Soufflot juste pour embêter l’autre Unef, les staliniens, fais des exposés sur Fassbinder dont je vais voir les films homo-marxistes avec une copine qui a des longs cheveux raides oranges, ou je parle de Chester Himes, dont je décortique devant les yeux hallucinés des autres « l’aveugle au pistolet ».
Erik avec un k, descendant de russes blancs, plutôt bourgeoisie cultivée, plutôt environné de copains malsains, apprécie pas mal que j’aie pour ennemi la moitié de l’IUT syndiquée à l’Unef des stals.
Il est fin, connaît plein de choses de la vie, a une mobylette et une chambre de bonne en rez de jardin, il est drôle.
Je le suis en mobylette sur la N20, manque de tomber à la renverse à Denfert Rochereau lorsqu’il me parle du Rouge et du Noir, et arrivés au Trocadéro, nous déposons les mobs pour faire la queue à la cinémathèque de Chaillot. Dans la file qui attend pour voir « Les visiteurs du soir », il m’embrasse.
Une fois ôté le crucifix qui trône au chevet du lit, sa chambre de bonne est tout à fait fréquentable.
Nous avons plusieurs festivals privés et en matière de cinéma, nous aimons Tavernier, les italiens, les japonais.
Après, pour accélérer l’avenir, j’attrape une pneumonie et une pleurésie.Dans l’ex sanatorium, renommé « centre de pneumologie », et qui est à deux pas de la maison parentale, je suis subjuguée par les médecins, même si les nombreuses ponctions et les tubages matinaux ne me les rendent pas entièrement séduisants. Mais tout de même, le centre étant empli d’immigrés ayant diverses formes de tuberculose, d’une part ils profitent de leur séjour pour délivrer des cours d’alphabétisation, mais de surcroît, ils mettent en place une prise en charge gynécologique, et systématisent la contraception, notamment le stérilet, afin de cacher au mari la décision de leur femme.
Les femmes d’Afrique du Nord sont totalement désinhibées et parfois, ça me surprend : « ohlalala, mon mari il m’en a mis plein et là j’ai mal à la chatte !!! » m’explique une, de retour d’une « permission » de week-end.
Quand je rentre enfin, c’est la fin de l’année scolaire, l’Iut me laisse la possibilité de redoubler, alors autant recommencer autre chose, une fac d’éco par exemple, c’est très bien ça, très politique. Très au grand dam de ma mère.D’autant plus que je l’agace déjà, je suis très fatiguée, et me traîne, je m’affale dans un pliant ras du sol en soupirant, dans cette canicule de 76 où il est impossible de dormir la nuit.
« Tu ne vas pas rester tout l’été comme ça » qu’elle me dit, avec le ton des bains qui interrompaient les épisodes de Zorro.
Du coup, je signe un contrat de 3 mois comme vacataire à EDF. Je n’ai pas 19 ans encore.
Arrivée à la fac, j’ai plein de sous, pour manger des omelettes au gruyère dans un café en bas de la tour de Tolbiac, et surtout aller au cinéma.
Je connaissais toutes les salles du Quartier Latin, je me souviens de la salle qui a passé pendant des années « l’Empire des Sens »
Je me souviens de celle qui a un poteau au milieu.
Je me souviens de la Pagode.
Lorsque je lis la liste des réalisateurs de ces années là, j’en ai le souffle coupé : Bresson, George Lucas, Wajda, Scorsese ah Scorsese …, Ettore Scola, Spielberg, Andrzej Zulawski, Woody Allen, Dino Risi, Wim Wenders !! Wim Wenders …
Tant de talents.
Lorsque je sortirai des résultats du concours d’Inspecteur du Travail, à 23 ans, sonnée de l’avoir loupé, ma mère m’emmènera voir « Yol ». Imaginé, écrit, dirigé en prison par le kurde Yılmaz Güney. Un chef d’œuvre douloureux. Ca a mis de la distance. Sur l’écran noir de mes jours, passent le jardin des Finzi Contini, la bande hétéroclite d’A la vie, à la mort, Noiret et Eddy Mitchell et leurs coups de torchon, le 5e élément, et mon oncle d’Amérique.Et tout un peuple bigarré. Et toutes des vies.
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19.07.2008
Chroniques d'Europe (19) - Solange, partie quatrième
Il y a des Règles.
Il est Interdit de laisser traîner le linge sale au pied du lit, car cela rend Furieuse Solange.
Une procédure devenue confuse avec le temps, est instaurée concernant les chaussures et les chaussons, les unes devant être Rangées dans le placard de l’entrée, les pouvant être Préparés, sous le radiateur face au placard, en bas de l’escalier.
Le Cumul chaussures et chaussons sous le radiateur est une Aberration.
Mon frère et moi mettons ou débarrassons la table par semaines alternées.
Voir Zorro à la télé en entier est impossible car les épisodes tombent à l’Heure du Bain : une semaine je loupe la première moitié et mon frère la seconde et la suivante, l’inverse.
Ainsi en est il de la Justice et de l’Egalité de Traitement.
La Confection des lits est un Art.
Trois élastiques courent sous le matelas, dans le sens de la largeur, et viennent s’attacher par leurs extrémités au protège matelas. Trois autres élastiques courent sous le matelas, et viennent de la même façon tendre le drap du dessous. Ainsi, nous n’avons pas de Pli. Le drap du dessus est disposé suivant des critères individuels : mon père aime qu’il monte haut, ma mère qu’il soit débordé de son coté, moi qu’il soit extrêmement serré, tout le monde que le rebord du haut soit suffisamment large pour ne Jamais Sentir la Couverture.
Solange trace au stylo une marque rouge, à l’exact milieu des largeurs hautes et basses de la couverture, pour répartir la surface de la couverture de la même façon de chaque coté.
Ma mère me parait aussi maniaque qu’un coucou de pendule autiste.
Mon père plie sa serviette de table avec un nœud plat et doit avoir le Quignon du pain.
Il découpe le poulet et finit la carcasse – avec les doigts – ouvre les bouteilles de vin, sait et nous apprend à manger le poisson – sans les doigts.
Mon argent de poche a une comptabilité très complexe, qui préfigure les indicateurs d’impact et les programmations par objectifs mis en place dans la Fonction Publique.
Il y a un taux de base hebdomadaire, puis, chaque fin de semaine, suivant les notes données, le taux subit un coefficient. C’est ma note de discipline qui entame régulièrement le taux de base. Une note de 10 sur 10 est Normale.
Solange n’aime pas recevoir.
Si Félix et Maria Augusta viennent, il faut faire le Grand Ménage, et devant nos yeux emplis d’incompréhension, Solange s’agite, s’agace et déchaîne un tsunami de rangement et de propreté, dont nous ne percevons pas l’utilité.
S’il ne faut pas Déranger – aussi, il y a des heures où l’on risque de Déranger plus que d’autres, comme le soir, où aux heures des repas – il faut encore moins prendre le risque d’être surpris dans son intimité familiale. La maison n’est jamais assez Bien, et Solange a un peu honte de son manque d’entretien.
Il n’y a quasiment pas de Visiteur.
Un jour, une gamine fille de fleuriste, avec une maison qui me semble luxueuse, et alors que des invitations sont lancées ça et là, m’explique « toi on t’invite pas pasque tu rends pas ». J’avais 11 ans, elle s’appelait Véronique Terroni, et m’a appris la salive acre de la haine, tenace, celle qui monte, fulgurante, au bord des lèvres.
Etre quelqu’un de Bien, et qui fait Tout Comme Il Faut, est difficile. Inatteignable, j’en conclus même, en voyant ma mère avoir ses Migraines.
Solange n’aime pas la vie, il me semble.
Je lui affirme ressentir un tel instinct de vie que c’est sur, je n’aurai jamais de dépression. Ma mère n’est pas d’accord. Elle trouve que la vie est une longue suite d’épreuves fatigantes, parfois trop longue, la suite.
Je lui en veux de ne pas aimer plus que ça la vie, puisque tout de même, je suis là – ça devrait suffire, déjà.
Solange me dit qu’il faut que je devienne ma propre mère.
Comme l’affirmation d’un pédiatre me déclarant sentencieusement qu’il fallait couper deux fois le cordon ombilical, j’ai mis des années à comprendre ses mots.
Elle me dit aussi que je privilégie le principe de plaisir au principe de raison et que ça ne marche pas comme ça, la vie.
Elle me dit qu’il faut savoir faire les renoncements nécessaires.
Ce goût du deuil et les chemins de croix à parcourir, hérités d’une histoire familiale dont je ne mesure pas l’influence, et accentués par les désillusions de la vie conjugale, dont j’exagère l’importance, vont m’amener implacablement à prendre le contre-pied des fragiles tuteurs de ma mère, et tenter, dans une quête aussi vaine, éperdue, qu’inconsciente, de réfuter une vision maternelle de la vie qui me dérange profondément.
23:04 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
12.07.2008
Chroniques d'Europe (18) - Solange, partie troisième
Sur la place de la Bastille , trône Le Génie de la Liberté , tout en haut de la colonne de Juillet. Il a longtemps été un simple papillon doré, pour mon frère et moi, lorsque nous levions la tête à nous tordre le cou, sur la banquette arrière de la voiture paternelle.
Dans des pulsions de vie brouillonnes, je poursuis ma mère de discours fiévreux, jusque derrière la porte des WC, et je m’accroupis dans le couloir. Je lui expose dans le désordre, que la société est vraiment pourrie, que les couples n’ont aucun avenir ni surtout aucun contenu, et qu’elle devrait sinon travailler, tout au moins se rendre utile dans les associations.
Solange fait du mieux qu’elle peut, c’est sa définition de base. Elle écoute Ménie Grégoire, lit Françoise Dolto et le Canard Enchaîné, se prive de film à la télé le soir pour m’éviter de soliloquer.
Je suis tendue comme un spaghetti jouant les serres livres.
Solange, qui a appris la réflexion dans la solitude et l’intimité dans les églises, a des réflexes d’étudiant et va chercher les réponses dans les livres.
Mais elle n’a aucune confiance en elle.
Pour la maison, elle reçoit un budget mensuel dont elle se sent tenue d’argumenter les augmentations sollicitées.
Elle n’a pas de chéquier et doit économiser sur la gestion courante pour acheter des cadeaux, y compris à Dany.
Ponctuels et justifiés, les cadeaux, limités aux occasions programmées.
Le superflu est une notion à l’usage exclusif des enfants, à Noël ou aux anniversaires.
Les cadeaux sont cachés dans l’armoire de la chambre parentale, paquets enveloppés de papier brillants et enrubannés de bolduc et je vais parfois les contempler en espionne.
C’est passé ses 63 ans, après le décès de mon père, que j’emmène ma mère devant un distributeur automatique, pour lui montrer comment se servir d’une carte bancaire.
Comme, mue par une idée de nécessité, Solange décide de passer son permis de conduire, elle obtient son papier rose au 5e examen. Pour ne pas qu’elle perde la main, Dany lui achète une vieille 2CV hoquetante que Solange prend en grippe. Mon père s’installe coté passager et l’encourage, tout en manifestant si peu de décontraction que Solange, nerveuse, renonce.
Mon père lui, est un bon conducteur.
Lors des départs en vacances, le soir, après le travail, il nous entasse dans la voiture familiale, nous emmène en fumant des Gauloises brunes et sans filtre à travers la France , dans la nuit. Ma mère s’endort en moins de 5 minutes et mon frère et moi passons la nuit tête bêche sur la banquette arrière.
Nous prenons notre petit déjeuner à Aubenas, ma mère et moi vomissons dans les lacets de Cassis, puis c’est au premier qui voit la mer, à travers les pinèdes, avant l’arrivée à Bandol.
Je me souviens d’une ID adorée car c’était presque une DS, une idée adorée car c’était presque une déesse.
Curieusement, il m’a fallu aussi cinq examens avant d’avoir le permis, je n’avais pas le compas dans l’œil m’a dit un examinateur, et je le lui aurais bien mis dans le sien, d’œil.
Une nuit, mon frère, en conflit avec une prof de math, descend à la cuisine, monte sur un tabouret en formica de couleur vive, ouvre la porte orange du placard au dessus du frigo, et trifouille dans la pharmacie.
Propulsée par un instinct aussi soudain qu’implacable, je débarque, et mon frère, gêné, bredouille qu’il n’arrive pas à dormir.
Le lendemain, il n’arrive pas à se réveiller.
Je fais mon rapport.
Solange appelle le médecin de famille et une conférence s’organise autour de la table du salon, pendant que mon frère va juste finir une longue nuit.
Je revois encore, ma mère en face de moi, le médecin entre nous, et mon père, plus loin, sur le canapé, en dehors et là pourtant, mais sans rôle défini. Disqualifié.
Dans la même journée, j’irai voir la prof en question. Impressionnée, elle s’engagera devant la jeune femme de 19 ans que j’étais, à réfléchir et modifier son comportement. Promesse qu’elle tiendra.C’est ainsi que j’ai vu le couple : un homme qui assure le matériel, Responsable de la Voiture , dépassé, infantile parfois, dans sa bulle souvent, souhaitant la retraite tout le temps.
Mon père a des passions soudaines et aussi éphémères que des bulles de savon : l’astrologie, la photo, la CB , l’ordinateur.
Sa vie est d’une simplicité hypnotisante : cadre maison de Dassault, départ le matin en voiture pour une autre banlieue – je reste encore émue de voir des femmes en robe de chambre aller ouvrir le portail des jardins du pavillon de banlieue, faire un dernier signe au mari qui Part Au Bureau, et refermer le portail sur leur journée – retour le soir, journal, infos – ma mère a réussi à bannir la radio pendant les repas – télé. Une totale confiance en ma mère pour tout le Reste. Evidemment.
Solange, sur qui repose la cellule familiale, angoissée à vouloir bien faire, somatisante.
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10.07.2008
Chroniques d'Europe (17) - La chef
Ce commercial devenu patron a une tactique : celle de saouler de paroles n’importe qui.
Histoire d’imaginer un peu, je regarde s’il y a présence d’une alliance.
Je finis par ne plus le prendre au téléphone, et lui dit « vous parlez trop ».
Il me met dans les pattes un directeur.
Le directeur, à moitié chauve et efféminé, arbore un pansement en travers du crâne.
Je me demande sans y croire si c’est un salarié ou son boss ou bien ?
Il me raconte qu’il a été idiot. Il s’est levé de son lit trop brusquement, et il est tombé, pris d’un malaise vagal, et même que ça aurait pu être bien plus grave.
Depuis, je fais gaffe, si j’ai envie de faire pipi au milieu de la nuit.
Je me souviens, d’un trajet en bus où je n’arrivais pas à éviter un homme noir pas trop mal mis, avec une mallette à la main, qui parlait tout le temps sans que l’on ne comprenne ce qu’il disait. L’incommunication personnifiée.
Il y a Brigitte aussi, qui fait du secrétariat mais surtout de la présence bavarde sur les étages.
Elle porte des chapeaux rouges, a tenté d’élever un escargot dans son tiroir de bureau – mais il a pris la fuite, un jour, et laisse un cactus devant ou sur son écran d’ordinateur pour capter les ondes à sa place.
Elle, on comprend ce qu’elle dit. Le plus souvent, des vitupérations. Contre les caillaisseurs de bus, contre ceux qui travaillent moins qu’elle. Elle distribue des bonbons dans les couloirs et même des sucettes dans un discours où se côtoient faux intérêt pour l’autre et généralités critiques à la limite du vulgaire.
C’est un bloc d’énergie inutile.
Le matin elle vient à pieds et une fois, baladeurs sur les oreilles, je tombe sur elle, à la sortie de la résidence là, juste derrière.
A peine je fais un pas en parallèle aux siens qu’elle m’explique pourquoi les français sont des cons, et ses mots me vrillent la tête. Je bifurque prétextant un achat à la pharmacie. Et me trouve un chemin d’alternative pour la prochaine fois où les heures de nos trajets correspondent.
Il arrive qu’elle soit violente alors personne n’ose lui dire qu’elle mine. Elle est capable de venir vociférer sous votre nez, vous polluer de postillons, de menacer finalement.
Une fois, au bout d’un jour et demi de photocopies faites à notre étage et de considérations indignées sur le fait qu’elle paie des impôts donc qu’elle a le droit de l’ouvrir, alors que tout le monde s’en plaignait, après être allée vérifier que les autres photocopieurs étaient en état de marche, je lui ai demandé de répartir sa présence sur les étages.
Mais elle préfère notre photocopieur. J’ai insisté. Elle a hurlé qu’elle laissait passer tout le monde. J’ai rétorqué que ça n’était pas le problème. Déjà elle faisait un boulot qui n’était pas le sien et elle était bien gentille, qu’elle a continué. J’ai surenchéri en suggérant fortement qu’elle soit gentille ailleurs. Elle a dit personne ne se plaint. J’ai dit tout le monde. Elle s’est énervée parce qu’elle ne gêne pas. Je lui ai dit Brigitte tu parles 24 heures sur 24.
Elle a décidé de refuser dorénavant de faire des photocopies.
Quelques temps après, je l’ai entendue, il était 18 heures 30, parler à notre photocopieur.
Mais bon, ça dérange moins.
Etre chef est une position de solitude.
Qui réserve parfois des désillusions sur les autres.
Et il faut accepter de ne pas être aimé.
Là où je me suis le plus félicité d’avoir gardé une distance respectable avec la petite trentaine de collègues d’un service que j’encadrais, c’est lorsqu’une pointeuse chargée de gérer nos horaires variables – mais dont la base minimale hebdomadaire était tout de même restée fixe … a été installée devant mon bureau.
La machine fait un bip devant chaque badge qui passe.
Alors que des années avant un militant CGT avait déclaré qu’une pointeuse était sensible aux chewing-gums, j’ai toujours été étonnée par l’absence de sabotage.
En revanche, j’ai du expliquer que chacun devait pointer avec son badge, et qu’une collègue ne pouvait être déléguée pour passer quatre badges. Tout au moins devant mon nez, précisais je in petto.
J’ai du aussi expliquer que les prises de sang au labo d’à coté ne se faisaient pas après pointage et sortie discrète par l’escalier de secours mais avant – l’imagination des agents n’allaient pas jusqu’à me représenter dans l’escalier de secours.
Un type bossu, d’extrême droite, méprisant, a soutenu à mon directeur qu’il ne comprenait pas pourquoi j’affirmais qu’il arrivait parfois une heure après son heure de pointage. Mon directeur lui a alors demandé s’il m’accusait d’inventer, et pourquoi ? Mais lui connaissait la raison, puisque j’avais dit qu’il était raciste et que je ne l’aimais pas.
Malgré tout, le pire a été un matin d’arrivée, derrière la voiture d’une agent. Qui s’est arrêtée au milieu de l’allée, est allée pointer, puis est ressortie pour aller garer sa voiture dans le parking souterrain, sur les heures de travail, donc.
Une femme de vigneron, et de vigneron qui vend. A temps partiel.
Plus le temps avance, plus je préfère le silence.
20:49 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
02.07.2008
Chroniques d'Europe (16) - l'Impasse
Une haie de troènes séparait la rue en deux, et a produit deux impasses, baptisées du nom pompeux de résidences, au milieu de la rue de la Fée , la rue du Puit – entouré de grilles en fer forgé, et bouché avec une planche – et la rue de la Bergère.
Entre le sentier et le champ, pour aller à l’école, nous varions tout le temps, pour ne pas passer chaque jour devant une maison pourvue d’un donjon, pur enchantement pour l’imagination, et que l’on disait hantée.
Notre maison était une maison jumelle comme les autres à un étage, la deuxième en partant du fond de l’impasse, à droite. A travers les murs, nous entendions les voix de nos voisins, surtout celle, chantante et d’un rire de grelot, de madame T.Les voisins de l’autre coté, séparés de nous par une allée qui menait à notre garage et à une cave à charbon où l’on rangeait les vélos, étaient ceux que nous connaissions moins bien.
En face d’eux, à garder le Fond de l’Impasse, une famille avec deux filles de l’âge à peu près de mon frère et moi. Le père était prof de profs de maths, à l’Ecole Normale Supérieure, et la mère ingénieur dans une grande entreprise automobile. Leur maison était un Rêve de Banlieue, entretenue et coquette. Plus tard, le père me disputera pour avoir joué à un jeu un peu sado-maso avec sa plus jeune fille - elle dans le rôle de la maso – et sans en parler à mes parents. Il insinuera à ma mère - dont il évaluait mal l’indépendance d’esprit, et surtout, l’impérieux instinct selon lequel elle pensait ne pas avoir le choix – que peut être je sortais trop et ne me consacrais pas suffisamment aux études, et enfin, me donnera des leçons de maths, avec un art et une pédagogie me permettant de savoir avec exactitude pour toujours ce que veut dire le mot enseigner. Je me souviens que j’allais espionner, derrière leur grillage, comment ils vivaient et qu’il le savait.
A coté d’eux et face à nous, il y avait une famille dont le père travaillait dans un garage, et pourvue de deux fils, dont un que je trouvais beau.
Puis, il y avait une famille italienne, dans une maison très ouverte, dans le jardin duquel il y avait, ô merveille des merveilles, une balançoire de cordes et planche en bois, sur laquelle on avait le droit de se balancer debout. La mère avait la tête un peu ailleurs et passait beaucoup de temps à admirer d’un regard franchement et naïvement admirateur, les ouvriers qui venaient faire des travaux, pendant que son mari dormait pour partir le soir en mobylette à son usine, où il était veilleur de nuit. Elle nous pressait des oranges et nous n’osions pas refuser de boire malgré la pulpe, que ma mère elle, retirait à l’aide d’une passoire. Nous entendions souvent la grosse voix du père et nous en avions peur.
Ils avaient quatre enfants, un garçon et une fille pour les deux aînés que nous voyions moins, et un autre garçon et une autre fille pour ceux que j’allais régulièrement chercher ou qui venaient solliciter pour organiser des jeux géants. Le fils cadet voulait absolument m’entraîner dans son garage pour tester un baiser, et tentait de me convaincre de le suivre, accoudé à son portail vert bouteille, et mimant son fantasme. Je déclinais la proposition, le coté gluant de la chose me rebutant encore plus que la pulpe du jus d’orange, c’est dire.
Un jour la mère est partie, et c’est en pleurant que le père a raconté à ma mère qu’elle buvait, avait des problèmes mentaux, et qu’elle était morte dans un asile psychiatrique, à la fin d’une errance sans but.
Il a continué seul d’élever ses quatre enfants, qui lui vouaient un amour infaillible. Une fois les grands partis faire leur vie, le fils cadet est resté, et a vécu avec son père, sans femme.
A coté d’eux et en bout d’impasse, vivait une famille qui avait deux enfants, qui était bretonne et catholique, puisqu’ils allaient à la messe. Leur fille, Marie Thérèse, était de l’âge de participer aux jeux de la résidence. Plus tard, au ratage de son bac, ils diront que c’était la faute des examinateurs, et j’ai pensé pour la première fois que parfois, les gens étaient de mauvaise foi …
Face à eux, et gardant l’Entrée de l’Impasse aussi, vivait une famille d’algériens, de trois filles, Nadia, Farida et Dalila, Dalila étant d’une beauté et d’une grâce qui m’hypnotisaient.
La famille avait des disputes que nous comprenions mal, avec nos voisins de maison jumelle, pieds noirs.
Madame T. était rieuse, petite et vive, généreuse. Bien que très conservatrice, voire réactionnaire, ma mère l’appréciait. Son mari était une sorte de géant, qui travaillait à l’EDF. En Algérie, ils avaient eu une première fille, Michèle, qui était restée sourde à la suite d’une méningite, dite mal soignée par sa mère. J’ai encore dans les oreilles le son particulier de sa voix, puisqu’elle avait été oralisée.
Puis ils avaient eu un fils, venu nous dire au revoir avant de partir au service militaire, il tordait une casquette pour l’essorer de sa timidité, planté devant nous.
Puis, une dernière fille, Danièle, de quatre ans plus âgée que moi, chargée plus tard de m’accompagner au collège, à une demie heure à pieds.
Cela devait lui peser un peu, car à une fête avec ses amis dans son garage, a laquelle sa mère avait dû l’obliger à m’inviter, ils m’avaient fait uriner dans un seau et étaient revenus avec des gâteaux secs, me racontant qu’ils avaient été fabriqués avec mon urine. J’avais retiré des leçons précoces de ce moment, en particulier qu’il n’était pas dangereux de passer pour idiote auprès des gens et que cela de plus, permettait de mettre en évidence des vérités parfois camouflées. N’importe comment, je n’aimais que les gâteaux au chocolat.
Danièle a gardé toute sa vie ses amis de lycée et m’invite régulièrement, si bien que je les connais.
Elle a fait médecine, au grand dam de sa mère, qui avait découvert des tracts du MLAC dans sa chambre, ce qui faisait bien rire en douce ma mère.
Elle a épousé un copain de lycée, qui faisait lui dentiste, ils ont eu deux filles puis adopté un neveu, fait construire une belle maison pas loin de l’impasse, et elle est devenue médecin du travail. Elle est toujours aussi fondamentalement taquine, aimant mettre mal à l’aise les gens, pour rire. Je me souviens d’un jeu chez elle, où il fallait que les hommes reconnaissent leur femme les yeux bandés, juste en caressant les mollets des femmes présentes.
Danièle n’a pas une tendresse apparente, et le jour de son mariage, plusieurs témoins l’ont entendu s’énerver contre son futur mari, en lui disant « mais t’es con ou quoi ? ». Mais derrière des lunettes fines et des yeux d’un bleu cristallin, il y a une âme qui a du se fabriquer une carapace.
Son frère s’est marié et a fondé une famille nombreuse quelque part en banlieue, et Michèle s’est mariée également, avec un sourd de naissance, militant pour l’apprentissage universel ou tout au moins dès l’école en France, du langage des signes.
Ils ont eu deux enfants, dont l’aînée est née sourde. Elle était assez douée, et ses parents et grands parents ont du se battre pour qu’elle puisse poursuivre des études, l’amenant à faire des trajets importants entre l’Haÿ les Roses et les écoles parisiennes, dès son jeune âge.
Monsieur T. était très bricoleur, et il s’est coupé des phalanges une fois, en faisant de la menuiserie, mon frère et moi avions aperçu avec une horreur fascinée des lambeaux de chair sanguinolents accrochés aux feuilles de vigne qui recouvraient la pergola sous laquelle il bricolait.
Madame T. nous aimait bien, je me rappelle des meringues qu’elle faisait, si croustillantes à l’extérieur et si molles et collantes à l’intérieur, et aussi que l’on buvait de l’Anthésite et que c’était exotique tout ça. Il y avait aussi chez eux des piles d’illustrés, Blek, Kiwi, Rodéo, Nevada, qui m’ont provoqué mes premières addictions.
Comme madame T. avait un fichu caractère, lorsqu’un ballon ou une balle avait atterri chez elle, les autres enfants nous envoyaient, mon frère ou moi, aller les demander, et nous revenions victorieux et pourvus d’un bonbon.
Il y avait aussi des rajouts qui ne faisaient pas partie de la Résidence. C ’était les voisins qui collaient immédiatement soit par les jardins de derrière, soit par les jardins d’à coté.Une des familles avaient deux fils dont le plus jeunes écoutait à fond Johnny Hallyday, et mon frère et moi nous moquions de lui en singeant son idole, et en hurlant « queue jeux taimeu » et ça l’énervait.
Plus tard, lorsque sa femme l’a quittée, il s’est tirée un coup de fusil dans la tête et en est resté un légume.
Une autre avait deux enfants également de nos âges – toutes les familles étaient sur le même schéma, au même stade de leur vie – et le fils aîné a fait le désespoir de ses parents en s’engageant dans une secte dans laquelle il entraînera également sa sœur.
Une autre famille est venue s’installer un peu plus tard, avec deux enfants. Le fils aîné me plaisait beaucoup, mais il n’a pas eu de chances. Il s’est tout d’abord fait renversé par une voiture à la sortie de l’impasse, et les médecins ont du lui reconstruire sa mâchoire, ce qui lui ôtait beaucoup de son charme. Puis par la suite, il est mort à l’âge de 18 ans, d’un cancer fulgurant d’Hotchkin.
Il y avait aussi cette autre famille pourvue de deux filles, la plus jeune faisait de la danse classique avec moi, la plus âgée était hôtesse d’accueil mais plus tard, elle a eu un accident de voiture et est passée à travers le pare-brise – à l’époque les ceintures n’existaient pas – et on devinait les coutures sur son visage derrière l’épaisse couche de fond de teint.
En face, il y avait une autre Impasse, mais nous ne fréquentions pas les habitants.
Parfois, avec mon frère, on allait en douce dans les cités HLM qui urbanisaient peu à peu les environs et notamment à Fresnes, pour profiter des jeux d’extérieur tels que les toboggans, avant de nous faire chasser par les enfants de la cité, défendant leur territoire.
Dans cette impasse il reste les cris et les rires et les apprentissages d’une petite vingtaine d’enfants, loin de leur destin respectif, une période d’or, le plus précieux des débuts.
Un bonheur sans mélange.
07:39 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
28.06.2008
Chroniques d'Europe (15) - Solange, partie deuxième
Maria Augusta empoigne son manteau.
Il faut imaginer cette force en marche, et cette rencontre, à coté de laquelle Yalta n’est qu’une ronde d’enfants de maternelle voulant jouer à la chandelle.
Rachel a adoré Maria Augusta, qui a trouvé que Dany et sa mère avait l’air sérieux, et les deux femmes se sont promenées bras dessus bras dessous pendant que derrière, Solange et Dany transpiraient un tantinet.
Dans la colonne pour, Solange a mis bon mari et bon père.
Dans la colonne contre, elle ne l’a jamais dit.
Mais les exilés portugais n’avaient pas de place pour le superflu. Et peu pour le plaisir.
Comme Maria Augusta, Solange choisit les fondations.Lorsqu’ils se marient, un jour d’hiver, Solange n’a pas 20 ans.
Au mariage, la présence de la « belle grand-mère » de Dany ainsi que d’une amie excentrique mais riche de Rachel, fait dire à sa belle-mère que tout de même, c’était un mariage à trois fourrures.
Solange va vivre rue du Faubourg Saint Martin.
Enceinte tout de suite, et malade de l’être, elle arrête de travailler.
De jeune fille sous tutelle de ses parents, elle devient femme au foyer, future mère et sous tutelle de son mari.
Solange se demande si elle va aimer son enfant.
Parce que, se dit elle, peut être ça n’est pas automatique ?
Le genre de tourment qui me fera ricaner comme une hyène saoule plus tard, du ricanement de celle qui ne veut pas se voir. Et ne veut pas douter de la Puissance de l’Amour.
Dany est heureux. Avec l’assurance de ceux qui ont pu oser pour cause de matelas en dessous, il change d’employeur, et décide de faire construire en banlieue sud, au milieu des champs, et la famille et les voisins se donnent mutuellement des coups de main.
Il veut bien 3 ou 4 enfants, lui, l’enfant unique.
En habitué des petits boys qui ramassent derrière – Rachel, si elle croise un noir sur un étroit trottoir, estime que ça n’est pas à elle de descendre – il laisse traîner ses chaussettes et s’étonne qu’elles ne soient pas lavées automatiquement.
J’ai 18 mois et à l’Haÿ les Roses, il y a un abricotier, un cerisier, des framboises, une cuve à mazout ; un escalier en bois ; une cuisine jaune d’or aux placards orange.J’ai 2 ans et demi, et mon frère arrive.
Il doit porter des lunettes assez tôt. Quand il pleure, il fait une bouche carrée et agite la tête de gauche à droite et de droite à gauche, refusant tant d’injustice et de malheur.
Pour aller à l’école, on peut passer par le sentier ou par le champ.
On fait des courses à « la ferme ».
Autour, plein d’autres familles toutes neuves et plein d’autres enfants de notre âge.
On joue beaucoup dehors, de gré, parfois de force. Solange m’oblige à sortir d’un grand fauteuil qui vient de chez Pépé-Mémé, en faux cuir, profond, parfait pour lire des heures.
On joue à la délo, aux gendarmes et aux voleurs, au ballon.
Pour embêter mon frère, je l’appelle Kirtap, il n’arrive jamais à retrouver Eporue pour me rendre la pareille. Alors, il fait sa bouche carrée.
Lui il peut jouer seul, il est bien avec lui-même. Moi je ne peux pas, je dois ouvrir ma porte de chambre, et aller le chercher, il me faut quelqu’un.
Solange est de nouveau enceinte, deux fois. Il faut faire appel à Félix et Maria Augusta, qui prêtent l’argent de la faiseuse d’anges sans poser de question.
Je revois ma mère, allongé sur le canapé, les jambes en l’air, pour soulager des douleurs circulatoires.
Faire des tartes aux pommes et je me revois modeler la pâte.
Je peux ressentir encore, la colère contre elle, quand elle me sortait du fauteuil, quand elle achetait des cahiers de vacances, quand elle interrompait Zorro car c’était l’heure du bain.
Je sais où sont encore, ses cahiers de comptes, les débits et les rentrées, le prix des choses importantes, les factures toujours réglées à temps.
Je me souviens, du moulin à café, et que mon père m’avait appris à faire du café avec un filtre en inox, la bonne mesure, du café et du pressage. Et aussi d’avoir fait tomber la boite de grains et que ma mère m’avait obligée à ramasser chaque grain. C’est ton père qui gagne chaque grain, elle avait dit.
Elle a tellement du, répéter et encore répéter, pour qu’au bout, j’ai dans la tête cette veilleuse en permanence.
Cause de culpabilité.
Cause de bon sens.
Cause de morale.
Je l’ai vue s’étioler.
Et mon père aussi.14:43 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
07.06.2008
Chroniques d'Europe (14) - Solange, partie première
De ses souvenirs, elle retient les regrets de ne pas avoir connu Maria Augusta insouciante ; la peine, la sueur, le sang et les larmes annoncées ; le manque d’intimité.
Elle garde une adoration pour son père, Félix, le travailleur loyal et sérieux, l’amoureux de Maria Augusta.
Petite fille menue, solitaire et secrète, elle se réfugie dans les églises pour pouvoir penser.
La nuit, elle partage un lit d’adultes avec ses deux sœurs. Une fois, un élastique se baladant par là a pris des allures de ver de terre et elle a crié.
Solange a peu de relations avec les deux aînés. En revanche, Mimi, quatre ans de plus qu’elle, la materne d’autant plus qu’elle se sent moche et stupide – avant qu’elle ne devienne très belle et douée d’un sens pratique, d’un courage et d’une capacité d’amour rares.
A l’école, pour faire remarquer à quel point Mimi est idiote, les enseignants font venir dans la classe sa petite soeur pour qu’elle réponde aux questions qui laissent Mimi coite. Mais Mimi n’en veut pas à Solange pour autant.
Les bonnes sœurs de la zone étaient hyper actives.
Il y avait catéchisme, bien sur, et aussi des œuvres sociales, le verre de lait plus de dix ans avant Mendès France, et même des camps de vacances, d’où une fois, Solange est revenue avec la gale.
Il fallait aussi convaincre Maria Augusta de lâcher ses petits.
Parfois, elle va à la sortie de l’école d’André, chasser les filles qui lui courent après.
Elle refuse tout en premier réflexe. Il fallait des délégations de bonnes sœurs.
C’est comme ça qu’elle a fini par accepter tout le bien qu’on lui dit de sa dernière, et qu’elle aille, à l’autre bout de Paris, poursuivre sa scolarité dans une école de dessin industriel. Que Solange n’aime pas plus que ça, d’ailleurs. Mais comme elle n’aime pas plus les métiers dévolus aux femmes de son entourage, à savoir la couture et aussi la couture …
Solange est raisonnable.
Puis elle trouve un travail, à la sortie de l’école, à la Thomson. Elle donne toute sa paie à ses parents.
Elle écoute des femmes raconter la faillite de leur mariage, elle regarde un grand rouquin qui lui fait la danse du ventre au milieu d’un cerceau et essaie de la séduire avec son scooter.
Elle va à la bibliothèque.
Sa sœur Alzira, trop hâtivement mariée, a une fille.
Solange trace des lignes sur du papier millimétré.
A la cantine, elle préfère manger à une table d’ouvriers, qu’elle trouve bien plus sympathiques que les techniciens, et aussi plus drôles.
Elle remarque Dany, qui a 28 ans, est assez mignon, pas très grand, et qui va régulièrement écrire ses mécontentements culinaires dans le cahier de doléances.
Il se débrouille pour devenir un ami.
Il la fait rire.
Et elle est aussi un peu impressionnée, par sa culture, sa finesse, son milieu.
Et puis à force, de patience, un jour, Solange s’aperçoit qu’elle est amoureuse.
Alors, elle sort une feuille de papier, dessine deux colonnes, un coté pour un coté contre, et aligne les arguments.
22:40 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
04.06.2008
Chroniques d'Europe (13) - Rachel
Des enfants de Raoul, ne restaient que Raphaël, Daniel et Rachel.
Raphaël finira sa vie au Costa Rica, en octobre 46.
Daniel viendra habiter à Marseille, avec sa femme Irène et ses filles, Mireille et Dora.
Mireille était grande, brune, affligée d’un goitre, rêveuse, distraite et totalement inefficace. Dora était petite et ronde, adorait faire la cuisine, avait été un an dans une école américaine à San José et savait donc parler anglais. Elles ont travaillé dans un bureau de tabac confiserie, avenue du Prado, mais sont restées célibataires, à vivre près de leur mère.
Rachel, la mal mariée à André, l’employé de Raoul, menait ses affaires d’optique mieux que ses affaires conjugales, et est ainsi rentrée en 47, s’installer à Bandol, à 50 km de son frère.
Les magasins d’optique avaient prospéré de la Réunion à la Martinique en passant par Madagascar et la Guadeloupe.
So n fils, Dany, avait passé un an de sa vie auprès de ses grands parents paternels, entre deux installations coloniales.
Les parents d’André l’ont accueilli à Bergerac. Sylvain, le père d’André, avait épousé en première noce une femme rendue infirme par la guerre de 14, et avait refait sa vie avec la « belle grand-mère » de Dany, qui avait déjà deux filles, qui se sont révélées être des pilleuses intéressées.
En tout cas, de cette année à Bergerac, Dany dira par la suite qu’elle a été le plus beau moment de son enfance.
Amoureux fou de sa tante Hélène, la sœur de son père, de 13 ans son aînée, il gardera par la suite une tendresse particulière pour sa cousine Françoise. Laquelle Françoise deviendra une des responsables du plus grand centre catholique français d’hébergement des hautes autorités religieuses étrangères, lors de leur passage en France.
La maison de Rachel s’appelait la villa Pétraka, et était située à Pierreplane, haut quartier à l’écart du centre de Bandol, auquel on accédait par une route bordée de pins, de pierres blanches non taillées, de ronces et de baies, et sur laquelle régnait une armée de cigales stridentes.
L’immense maison était partagée avec un couple, Tatie et Dado, Dado semant la terreur avec son fichu caractère.
Le couple était pieux et économe, des plaisanteries discrètes et perfides circulaient sur le contenu de leur assiette, ornée par une tranche de saucisson et un demi cornichon.
Rachel avait gardé de son père un athéisme joyeux, et parfois, lorsque l’ORTF passait la messe, elle chantonnait « mon chapeau, où est mon chapeau ? » au moment où le curé se tourne dans tous les sens.
Autour de la maison, un grand terrain en espaliers était un monde d’aventures sans fin.
Le Haut était resté sauvage, empli d’amandiers et de broussailles, et longeant la voie de chemin de fer sur laquelle passaient des michelines reliant Marseille à Toulon.
Aux abords immédiats de la maison, Rachel avait placé beaucoup de plantes grasses, mais aussi un figuier, des palmiers, et s’était obstinée à faire fleurir des roses.
Puis, des allées très ordonnées offraient tous les arbres fruitiers de la création et en Bas, le compost au fond, et des fraises et des tomates en veux tu en voilà.
Les ronces de la voie ferrée défendaient des cassis, des mures, des groseilles, des framboises, et étaient paresseusement fréquentées par des couleuvres des pierres, cherchant le soleil.
Au rez-de-chaussée, il y avait une buanderie, sous une grande terrasse d’où l’on voyait la mer. Tous les jours, une femme de ménage cuisinière, Paulette, venait. Elle avait des yeux noirs et un sourire malicieux et un mari alcoolique. Plusieurs fois par semaine, un jardinier aidait les roses à survivre. De temps en temps, une coiffeuse venait refaire la mise un pli bleue de Rachel.
Rachel possédait des meubles de bois massif, rond et doré et brillant, des poignées en dorure ; une horloge rectangulaire, avec des portes dentelées et décorées à la feuille d’or, s’ouvrant sur des oiseaux de porcelaine derrière des aiguilles qui laissaient passer un oiseau criant coucou régulièrement.
Des reproductions de tableaux de maîtres ornaient les murs, dont une, au dessus de son lit, d’un tableau de Monet, une jeune femme à ombrelle au milieu de champ de coquelicots.
Rachel avait des wagons dans son portefeuille de titres financiers ; des tapis, des fourrures, du parfum délicat, l’art de la manucure, les règles des jeux de société, des vêtements de marque.
Elle était gaie et aimait manger.
Et dans les lacets de Cassis, en arrivant à Marseille, elle écalait des œufs durs en jetant par la fenêtre des petits bouts de coquille beige.
Avec l’héritage de son père, Dany, encore en uniforme et au retour en France, s’est acheté un appartement rue du Faubourg Saint Martin, à Paris. Et une voiture.
Outre de l’avoir éloigné 5 ans de l’atmosphère pesante du foyer familial, l’armée lui avait appris un métier, technicien en électronique.
Comme des dizaines d’autres, il s’est embauché à la Thomson – avant que Papy Marcel ne débauche les techniciens et cadres de la Thomson pour monter l’empire Dassault.
C’est là qu’un jour de piquet de grève, il a observé, assise sur des marches, absorbée dans la lecture d’un livre, une jeune femme brune. Elle-même avait déjà remarqué ce type qui écrivait toujours ses mauvaises humeurs sur le cahier de doléances de la can

