18.07.2009
Donne nous ... (13) - Ne pas se prendre le bol (1/2)

La veille, le bras d’une grue installant une coque de piscine avait touché une ligne de 20 000 volts, et le machiniste et son collègue nonchalamment appuyé sur le bas de caisse avaient grillé, scotchés, liquéfiés, devant un autre salarié et les yeux hallucinés du fils du patron, 14 ans, en stage d’été, emmené d’urgence en état de choc à l’hôpital, histoire de lui faire refermer un jour, ses yeux.
Le soir, j’avais guetté les infos sur Marseillan, mais c’est de Marseille dont on parlait et la scène de son Zénith, de Madonna et de son impossibilité de chanter sur un enseveli, écrabouillé, et de montrer des photos spectaculaires, les débris, les pompiers, un corps emmené sous une couverture alu.
Ce matin, un immeuble s’est écroulé, miraculeusement il n’y a pas de victime, dit-on à la radio, juste un blessé a été emmené dans un état grave emmené à l’hôpital. Pour être victime, il faudrait qu’il meure, sans doute.
Etrange mathématique de l’horreur, errance de l’info.
Il fallait qu’on soit un peu nombreux. Pas de chaussures découvertes, des sacs pratiques et des mains prêtes à noter, un appareil photos, une répartition en deux voitures.
F., qui coordonne, indique la sortie d’autoroute, et décrit le type un peu mauvais qui lui a interdit l’accès.
Le rendez vous est à huit heures, et je ne bois pas mon deuxième thé, ne pas risquer les besoins d’uriner.
On arrive derrière les bâtiments, il ne semble pas avoir d’activité, on dirait un abandon subit après une annonce de bombardement.
Nous sommes cinq, X courre un peu le long du mur d’enceinte et regarde au loin au bout des fraises, G, notre stagiaire contrôleuse, note les noms sur les boites aux lettres, V les plaques d’immatriculation des voitures et camionnettes.
Je suis F., elle longe le bâtiment en dur, qui commence par une sorte de maison de village sur un étage, tout est ouvert et silencieux, nous jetons un œil dans un hangar qui sert de dépôt pour mettre les melons en cartons, puis nous contournons le hangar.
Les autres nous rejoignent.
Pas de chien, c’est déjà ça je suppose.
Je me fais un film rapide dans cette ambiance de western spaghetti, un récit de coup de feu qui percerait le silence et je m’engueule, pense à autre chose, arrête ton cinéma.
Derrière, face aux tracteurs rouillés, antiques, une série de bungalows, et une remise un peu plus loin.
X frappe à la porte du premier bungalow, et sans réponse, il essaie d’ouvrir, mais c’est fermé.
Deux autres bungalows sont alignés derrière celui là.
Un autre plus loin, est perpendiculaire. A coté de la porte, une poubelle qui déborde, des bouchons de bouteilles, beaucoup, des cadavres de canettes, un morceau de pain, des mouches. Derrière la poubelle, coincé entre le bungalow et une voiture stationnée là, un matelas nu est posé sur un lit en fer.
La porte ouvre sur deux petites tables, de la nourriture grasse et rassie trainant, au fond, deux minuscules frigos, un évier avec une pile de vaisselle sale.
Nous n’allons pas voir le cinquième.
Nous revenons sur nos pas.
De l’autre coté du hangar, il y a la maison, les volets clos.
Une petite dame fripée vient à notre rencontre. Elle nous dit je suis la grand-mère. Puis, mon fils est aux melons. Elle nous donne son numéro de portable, n’est pas sûre, va chercher sa belle-fille, qui arrive avec le bras gauche dans le plâtre, et corrige le numéro. Elle ne peut pas nous dire, rien, il faut s’adresser à son mari, elle l’appelle au téléphone.
Il arrive en camionnette, avec une jeune femme, Marcia, et un jeune homme, qui est roumain.
Le patron est brûlé par le soleil, habillé en loques. Il nous dit que tous le monde est aux melons, depuis 6 heures du matin, que c’est comme ça que je me suis fait.
L’expression me frappe et je le regarde, comment il s’est fait, c’est déconcertant et dérisoire.
Il ne sait pas combien il a de saisonniers exactement, il ne sait pas où sont les papiers, lui s’occupe de la production et c’est tout, c’est son beauf frère qui s’occupe de l’administratif et des commandes, il n’est pas là, mais à Montpellier, c’est jour de marché, nous tombons mal. Comme toujours.
Il lui dit de venir au téléphone.
Il explique où est le champ des melons, et X, V et G y partent.
Je reste avec F.
Nous demandons à voir les hébergements.
Le patron nous emmène aux bungalows, il nous indique que les trois bungalows fermés sont des chambres. Dans le premier, logent trois jeunes, et un couple dans chacun des deux autres.
Dans le bungalow réfectoire, le patron remarque nos regards, il proteste, mais je ne vais pas nettoyer quand même.
F sait que sur toute cette zone, qui s’étend de la sortie de Montpellier jusqu’à la petite Camargue, il n’y a pas d’eau.
Elle fait confirmer que l’eau arrive par forage et demande si les analyses de potabilité sont faites.
Non, pas depuis le permis de construire il y a quinze ans. L’eau est potable puisque je la bois dit le patron.
Nous allons voir le dernier bungalow. C’est la salle de bain. Au fond, des WC à la turque, un lavabo avec trois robinets, deux cabines de douche, un urinoir près de l’entrée. Pas de patère, pas d’armoire, pas de miroir, pas d’eau chaude.
Par terre, à coté de l’entrée, un tas de chaussettes blanches et noircies.
En sortant, F demande où sont stockés les produits phytosanitaires.
Le patron nous emmène dans la réserve au fond du terrain, des bidons et des bidons alignés sur deux étagères, des acaricides, bactéricides, insecticides et autres parasiticides, herbicides et Round Up, des bidons blancs pour la plupart, que nous tournons précautionneusement pour noter l’essentiel des étiquettes, qui présentent toutes un Xn noir sur fond orange pour nocif. Je commence à noter les phrases de risques en R, R22 nocif en cas d’ingestion, R37 irritant pour les voies respiratoires, R52 nocif pour les organismes aquatiques, mais F. me dit ne note pas tout, juste le nom, j’ai une base de données.
Le patron nous emmène voir les logements accolés au hangar.
Dans la pièce principale du rez de chaussée par laquelle nous entrons, des assiettes avec des reliefs racornis trônent sur la nappe cirée d’une table, devant un buffet dont toutes les ouvertures sont bancales ou défoncées, le bac de l’évier déborde de vaisselle sale, F fait couler l’eau sans obtenir d’eau chaude. Un fauteuil marron passé laisse voir des bras dépourvus de skaï.
Au fond du couloir, une douche, nous passons devant deux portes fermées, que nous demandons d’ouvrir.
La première donne sur une chambre aveugle, dotée d’un lit à matelas nu, la surface de la chambre doit faire 6 m², des vêtements trainent ça et là.
En entrant dans la deuxième, aveugle aussi, F dit je me permets d’allumer. Il y a trois lits superposés, un seul matelas est recouvert d’un drap, mais des effets personnels sont étalés partout, y compris sur une vieille télé.
Le patron nous dit personne ne vit ici, ils sont partis, je ne sais pas quand, c’est à eux de ranger, ils font n’importe quoi, quand ils partent, ils s’en fichent.
F saisit entre deux doigts un porte monnaie noir et clinquant et fait remarquer qu’il est curieux de partir en laissant son argent.
Elle fait préciser au patron qui s’occupe du blanchissage, notamment quand de nouveaux saisonniers arrivent, il dit que Marcia lave les draps, Marcia la permanente portugaise qui vit en couple à l’étage depuis 3 ans.
Nous ne verrons aucune machine à laver.
Nous montons l’escalier en ciment dépourvu de rambarde, qui mène au logement de Marcia.
La première pièce en haut est une cuisine, et l’on reste collées au sol poisseux. Un balai a rassemblé des déchets et un gobelet de restauration rapide, il est appuyé contre un mur, à coté d’un seau, un balai à frange trempe dans une eau noirâtre. Des emballages de glaces à l’eau jonchent le sol, un pilon de poulet desséché est sur la table. Dans une pièce attenante qui a l’air de faire 5 m², un canapé défoncé fait face à une télé et à une chaise haute de bébé. Marcia et son compagnon ont deux enfants, nous dit le patron. Nous ne pouvons entrer dans la chambre des deux enfants, pourvue d’une fenêtre par laquelle un tuyau passe, et le patron nous dit que c’est un sèche linge. Deux lits sont superposés, et des effets personnels et des jouets envahissent littéralement l’espace, le sol, l’air. Plus loin, une pièce aveugle, c’est la chambre des parents, à leur lit, est adjoint un lit de bébé rempli d’affaires. Nous ne voyons aucune armoire.
Les trois collègues reviennent des melons. V et X veulent repartir, ils nous donnent la liste des saisonniers qu’ils ont vus. Tous sont roumains sauf le mari de Marcia, qui est portugais, et un jeune français, qui loge chez les patrons. V et X s’en vont, et G reste avec nous.
Nous avons été obligées d’insister pour que le beauf frère du patron vienne rapidement pour le contrôle administratif.
Nous allons avec le patron dans le hangar. Au fond, une machine à melons, ou calibreuse, mais elle ne calibre rien, entraine les melons vers des femmes postées au long, qui les attrapent et les placent dans les cartons, après avoir placé le fond. Les hommes manutentionnent des bacs immenses à l’aide de palettiseurs, et apportent les melons de ces bacs vers la machine. Il est dix heures trente.
Personne n’a de chaussures de sécurité, à coque renforcée au bout.
Les corps sont transformés en outil, ils obéissent muettement.
Je demande à Marcia, qui parle un peu français, combien elle a d’enfants et elle me répond avec un sourire lumineux deux filles de 2 et 5 ans. Je lui demande qui fournit les couteaux pour le ramassage des melons, elle dit que les sécateurs sont donnés par le patron.
... (à suivre)
15:48 Publié dans Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note


Commentaires
Je viens de lire le 2 avant le 1, c'est passionnant !
Ecrit par : Zoridae | 19.07.2009
Ben !!! remarque, sur le plan de la construction d'une nouvelle, c'est intéressant, de faire des parties interchangeables ! :)
Contente que ça t'ai plu !
Ecrit par : Audine | 19.07.2009
Je remonte le temps : d'abord l'impasse Suzanne puis fraises et melons. Il me vient des mots d'une histoire de Kipling que je racontais à mes enfants : "ça sent comme zèbre, ça bouge comme zèbre mais ça n'a ni forme ni couleur..." Là, les images d'un Hérault, d'une petite Camargue où j'habite ne ressemblent pas à ce que je connais, normal je ne connais pas tout Et de même que les infos nous parle volontiers de l'accident survenu à Marseille mais pas de celui de Marseillan, on me montre surtout habituellement la misère des travailleurs saisonniers de L'Espagne voisine !
Ecrit par : Myel | 01.08.2009
Bonjour Myel !
Cette histoire enfantine m'a l'air bien poétique.
Je trouve que la petite Camargue (ou ses frontières proches), c'est un monde totalement opaque : une image convenue, à destination des yeux, et une vie assez rude, la nature et sa faune, âpre, cohabitant avec une urbanisation de plus en plus envahissante.
Je suis toujours surprise de la beauté - qu'il faut cependant aller chercher volontairement - de cette région, qui n'a rien pour m'attirer pourtant : moustiques, chaleurs, centres d'intérêts ... (parce que les chevaux, les vachettes, la pêche ...).
Pour ce qui est de la condition des saisonniers, néanmoins, celles de l'Andalousie, la "vallée des fraises" (au pied des usines chimiques) sont totalement désespérantes ! J'ai un peu surfé pour en parler justement, et bon, on va attendre un peu ...
Je vais rester sur ce coin où il y a tant à dire :)
Vous avez un bien joli blog, que je n'ai pas eu le temps d'explorer complètement.
Merci de votre visite !
Ecrit par : Audine | 01.08.2009
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