16.03.2009

La nuit nous appartient

H2O.JPG

Louis et moi, on est du même village. On s’est toujours connus. Bien avant qu’il ne s’appelle Luis. Luis, c’était pour faire plus espagnol, ça allait bien avec son physique.

Il a travaillé aux vignes avec ses parents, ils géraient la coopérative aussi.

Après il en a eu marre. Ils ont vendu quelques vignes, et avec l’argent, il a acheté un bar en bordure du centre ville. Au début, ça ne payait pas de mine, puis avec l’aménagement du Lez et les constructions, l’endroit est devenu de plus en plus à la mode.

La fac s’est installée pas loin et ça a été l’Eldorado.

Il m’avait demandé de le rejoindre, et comme je végétais dans un poste de secrétariat à la Coopérative, je n’ai fait ni une ni deux.

On peut reprocher beaucoup de choses à Louis, mais pas d’être infidèle. Jamais il n’oublie les copains du village.

Nous avons transformé le bar en bar de nuit.

Sur le centre ville, nous sommes le seul bar à faire le before. Les étudiants viennent se mettre la tête avant d’aller en boite.

 

On a eu une histoire Louis et moi.

On pourra dire tout ce qu’on veut, mais pas nous retirer ça.

Avec Louis, on faisait des virées à Barcelone ou même à Lisbonne. C’est là bas que l’on trouve les vrais lieux de fête.

On a rapporté des recettes de cocktails, même si on était limités par l’interdiction de l’absinthe en France.

De temps en temps, Louis en rentrait pour des soirées privées.

On fait des shooters. Des verres d’alcools enflammés, qu’il faut boire d’un trait à la paille pour commencer par la couche du dessous. Des El 666, des BlowJob, des B 52’s, des Kamikaze Blue. Avec l’absinthe, on fait des Dragon Ball Z GT. On y ajoutait de la vodka mais aussi du Goldschlager. C’est une liqueur du type schnapp, avec de la cannelle et des flocons d’or dedans. On peut chauffer au micro ondes mais nos barmaids le font au chalumeau, ça fait plus d’effets. Une fois le verre chaud, il faut mettre dans la bouche la moitié du verre et faire un bain de bouche de 15 secondes, puis avaler ainsi que le reste du verre et après avoir recouvert le verre vide avec la main, il faut aspirer les vapeurs d’alcool.

Après t’as plus qu’à t’asseoir, ou danser.

On a fait valser les Cauchemars de Dracula, les Chiens Fous, les Cervelles de Singe.

On met le feu au bar.

On aligne les verres sur le comptoir, et on les allume.

 

C’était une période dorée, vraiment.

Le cash coulait comme l’alcool.

Ca a duré trois, quatre ans. Je m’occupais des relations publiques et de l’équipe.

Louis a appelé le bar le Houla Oula Oops. Comme ça, ça faisait H2O. Il a toujours bien aimé les jeux de mots.

En fait, au fur et à mesure, le nom d’origine a été oublié, et tout le monde dit H2O depuis belle lurette.

On a aménagé les locaux. On a fait une entrée comme une boite, avec un vestiaire et la caisse.

Au dessus du guichet, Louis a mis un poster de la Joconde, celle avec des moustaches et les lettres, L.H.O.O.Q. Il était content de montrer sa culture aux étudiants.

Tu passes un rideau rouge et après, il y a la salle avec le bar au fond. Quand l’ambiance est bien chaude, on met la musique et l’équipe fait l’animation.

Je recrute mais c’est Louis qui donne le feu vert final. Il décide des noms aussi.

Il ne veut pas de barmaid qui s’appelle Laurent ou Benoit.

Alors on a Christoo, Libee, Cooper, Gordon, Hash ou J-Go.

Je finis par ne plus savoir qui vient d’où ou même les prénoms d’origine.

Mais ça n’a pas d’importance, l’équipe s’éclate et c’est le principal.

Toujours des jeunes motivés.

 

Vers 2004, à Barcelone, on a rencontré Conrad Chase.

C’est un patron du Baja Beach Club, une copie de celui de Floride.

Il s’était fait implanté une puce sous la peau de l’avant bras.

C’est une de ces puces qui font partie des technologies RFID, Radio Frequency Identification Devices.

Conrad avait réuni plusieurs de ses meilleurs clients et nous. Il paradait devant nous, comme s’il s’était fait tatouer tout le corps la semaine d’avant.

Il expliquait que la puce, qui s’appelle Verichip est commercialisée par Angel Digital Solution, qu’elle ne présente aucun danger.

Son but était de convaincre quelques VIP de s’implanter aussi cette puce.

L’avantage, c’est qu’à l’entrée, il suffit de présenter l’avant bras au scanner et le prix de l’entrée et des consommations est débité du compte du client, plus besoin de carte bancaire, de pièce d’identité ni rien.

Conrad vendait 125 euros sa proposition et promettait aux premiers convaincus de créditer leur compte de 100 euros.

Ses clients n’étaient pas hyper enthousiasmés.

Certains avaient peur que la puce ne casse et que le lithium que la pile contient se répande dans leur corps, d’autres que la puce se balade et qu’elle soit très dure à retrouver ou à retirer.

Ils se sont demandé s’ils pouvaient se baigner sans problème, s’ils pouvaient passer à l’aéroport sans déclencher des alertes bizarres, s’il était possible de les localiser par satellite.

Il y a eu une discussion animée, et Conrad a été très persuasif.

Il a expliqué que l’introduction de puce se faisait depuis des années, pour le bétail ou le traçage des animaux sauvages, ou pour servir de clé électronique. Que la ville de Mexico a implanté 170 puces sur des officiers de police pour les cas de kidnapping.

 

Je n’ai pas voulu.

Déjà l’idée d’un stérilet, je n’arrive pas, alors proposer aux clients la pose d’une puce par seringue hypodermique sous anesthésie locale, non.

J’ai eu une discussion houleuse avec Louis.

Il me disait « mais ils se font tous des piercings ! ».

Il n’a pas imposé la décision.

Puis Louis a traversé une mauvaise période.

Il n’était pas très bien.

Nous avions monté un deuxième bar sur Lyon et je m’en occupais beaucoup, ça m’éloignait de lui qui filait un mauvais coton.

Il a voulu monter un restaurant plus embourgeoisé, sur Lyon, qu’il a appelé « Chez Louhiss ».

Mais ça n’a pas du tout marché.

C’est à cette époque qu’est arrivée Marion.

Marion est très blonde et à la peau claire, Louis lui a demandé de prendre comme prénom Majna, pour faire suédois.

Je ne sais pas s’ils ont eu une liaison, je pense que oui.

Toujours est il que Majna a eu un enfant, on ne sait pas de qui.

Un gars qui a pris de la poudre d’escapade.

 

Samedi soir, on fêtait les dix ans du H2O.

La soirée avait bien tourné et on était épuisés tous.

L’équipe s’était défoncée et Cooper avait fait une démonstration de cracheur de feu.

Un peu avant deux heures, on a rangé et passé un coup de balai et avec Majna, je me suis assise au bar et on a pris un Perrier frais.

On a vu passer un cafard, régulièrement, on est infestés.

Je l’ai mis sous un verre pour le faire brûler.

On fait ça souvent, c’est un jeu, ça nous détend.

J’ai mis le verre avec le cafard dedans sur un tabouret et j’ai attrapé les bouteilles en verre rouge dans lesquelles on re conditionne de l’essence F, pour les animations avec le feu.

J’ai versé l’essence autour du verre.

J’ai retiré le verre et j’ai allumé l’essence avec un briquet.

Le cafard s’est enflammé.

Puis je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça. Je regretterai toute ma vie.

J’ai repris la bouteille d’essence F, et j’en ai reversée sur le tabouret.

Une boule de feu s’est créée, j’ai senti mes cheveux qui prenaient feu, puis j’ai entendu Majna qui hurlait et hurlait, j’ai éteint mes cheveux avec les mains, et les cris de Majna me perçaient les tympans, elle était par terre, et Cooper qui était encore là l’a recouverte d’un tissu, puis on l’a emmenée au service des grands brûlés.

Elle a tout le coté gauche, le bras, le cou et le visage, brûlé au deuxième degré.

Ils vont lui faire des greffes de peau.

Je n’ose pas aller la voir.

Je ne sais pas ce qui m’a pris.

Je crois que je ne voulais pas que le cafard prenne de la poudre d’escapade.

 

 

 

 

Commentaires

- le titre est un hommage au film de James Gray, l'auteur doué qui a réalisé par la suite Two Lovers ;
- l'histoire des puces sous la peau est totalement vraie. On trouve des sites Internet qui parle de Big Brother, mais ils prêtent aux doutes (et c'est dommage la plupart du temps) car ils étayent parfois la théorie du complot.
En revanche, j'ai eu l'occasion d'écouter Alex Türk, président de la CNIL et des CNIL européennes (élu à l'unanimité), en décembre dernier, en parler à l'Ecole Nationale de la Magistrature, sur l'Ile Saint Louis à Paris.
Il est très pessimiste.
Et dénonce, sous prétexte d'assurer notre sécurité, un flicage très serré par le biais des puces et des nanotechnologies.
Aujourd'hui, il faut savoir que les vendeurs de puces (qui font partie de trusts vendant de l'armement) souhaitent s'attaquer au public "enfants", moins réticents (notamment du fait des percings).
- les noms des cocktails sont vrais :)
- l'accident du travail du fait du cafard enflammé est véridique (et sûrement une infime partie des accidents par le feu dans ce type de bars, où l'on pratique des shooters). Faudrait interroger le service des urgences ...

Les personnages (et leur vie) ont été inventés, ainsi bien sur, que les noms, sauf pour ce qui concerne Conrad Chase qui est aujourd'hui représentant de la firme Angel Digital Solution (qui a pour concurrente une autre firme qui s'appelle Trovan) et propage les puces sous cutanées en Europe, notamment par le biais de Steve Van Soest, attaché des relations publiques néerlandais, du Baja Beach Club (qui existe vraiment donc).
Par ailleurs, ils ont été aidés par Antoine Hazelaar qui dirige le cyberguide de Barcelone By Night et fait la pub de cette puce.


Voilà ...
Ca fait un long générique ...

Ecrit par : Audine | 16.03.2009

Tout cela fonctionne sans que les éléments du patchwork prennent le dessus sur le l'histoire. Effectivement, en dehors du titre, il y a une certaine ambiance "graysienne". Y compris la morale, tu vivras par l'alcool, tu brûleras par l'alcool.

Ecrit par : mtislav | 16.03.2009

Il y a même de la pub ici... Ca rapporte ?

Ecrit par : mtislav | 16.03.2009

Pas en dessous de 1000 visiteurs !

Il est possible que le propos assome les visiteurs ?
Promis, le prochain sera (peut être ...) plus rigolo.

Mtislav, en fait, j'ai trouvé Gray pas trop moralisateur, limite cynique, en tout cas, les fins échappent à une démonstration édifiante. Pour "la nuit ...", si le héros "périt", c'est parce qu'il est infidèle à lui-même, et dans "Two lovers", c'est encore pire, il met au même rang sentiment amoureux et pragmatisme !
C'est un des trucs que j'aime chez Gray, alors que la forme rappelle tout à fait les dramatiques "classique", il y a un détournement un peu pervers et il ne conclut pas où on l'attend : rentrer dans le rang fait le bonheur, l'amour déçu abat, etc.
Bon, on l'aura compris, Gray est un de mes chouchoux (bijoux cailloux hiboux).

Ecrit par : Audine | 17.03.2009

Je ne comprends pas que tu ne sois pas engloutie sous les louanges. Ce texte est excellent, le précédent était tout simplement génial.

Et Gray, même quand son scénario ne tient pas la route, quand ci ou ça ne va pas, je me précipite voir le suivant...

Ecrit par : mtislav | 17.03.2009

Louanges, louanges louanges!

Ecrit par : Maximus Bob2bob | 18.03.2009

Rhaaaaaaaaa je m'engloutie !!
(mais rha lovely quand même)

Merci Mtislav et Bob !

Ecrit par : Audine | 18.03.2009

Ah ben ouais...
Je veux dire, ah ben ouais,
1 - je suis à mort d'accord avec toi sur Gray (en particulier sur Two Lovers), on navigue dans des eaux que l'on connait bien, et puis de manière perverse, on assiste à de multiples distorsions de forme qui nous font croire qu'on est pas dans un cinéma mais dans la vie. Ces films se vivent.

2 - ton texte est véritablement à louanger en effet. Ce n'est pas tant la forme, le fond, c'est un ensemble. La fin toute glacée, il y a même carrément du lyrisme là dedans. Ouais, et comme au cinéma, on voit toutes les images, proprement, devant nos yeux.

(et arrête de vouloir être gaie tout le temps, si pour être lu, faut être gai, hein...ben d'accord, c'est du bloging Patrick Sébastien que tu veux ?)

Et puis, tout est vraiment foisonnant, dingue, un peu tarée. C'est peu dire que ça m'a ravi, emmené. Même le générique m'a plus, faut dire, les lumières se sont rallumées, je suis encore dans la salle, j'ai un sourire cruel aux lèvres...

Ecrit par : Dorham | 19.03.2009

Ah ben ouais ++
Euh moi jme sens bête, je connais pas Gray. C'est vrai ce que dit Dorham sur l'aspect très visuel et vivant de ton texte. Et puis... Le style Audine, quoi !
Je m'identifie parfaitement au personnage qui se voit faire un geste stupide sans savoir pourquoi. Et j'en sors pétrifiée, c'est contagieux cette sensation d'avoir fait une grosse connerie, quand c'est écrit comme ça...
(Crouler sous les louanges, ça n'arrive guère aux bons textes, je crois, ou disons le nombre de commentaires n'a pas lien avec la qualité du texte, a fortiori littéraire, a fortiori long, a fortiori pas gai, mais on s'en fout.)

Ecrit par : marie-georges profonde | 19.03.2009

"(Crouler sous les louanges, ça n'arrive guère aux bons textes, je crois, ou disons le nombre de commentaires n'a pas lien avec la qualité du texte, a fortiori littéraire, a fortiori long, a fortiori pas gai, mais on s'en fout.)"

Disons que ça arrive encore moins dès lors qu'il s'agit de narration, de récit. La matière blog n'aime pas ça. je ne sais d'ailleurs pas pourquoi, car à la longue, j'ai beaucoup de mal à vraiment m'intéresser à autre chose. En tout cas, c'est ce qui m'intéresse le plus... en fait...

Ecrit par : Dorham | 19.03.2009

Moi je le trouve excellent ton texte.. j'ai même un petit goût de déjà vu/ lu ? je me trompe ?
de toute façon, tu es super bien renseignée et ça colle aux tripes..
tant qu'à l'image pour illustrer ! alors là, j'aime tout autant. La contempler suffit à me faire rêver...

Ecrit par : soleildebrousse | 19.03.2009

Dorham : sur la question de la "gaieté", il faudrait y revenir. En fait, je ne suis pas sûre que déprimer un peu plus les "proches" (ceux qui lisent / sont touchés par les écrits) soient vraiment "utiles". Et je ne suis pas sûre que le "boulot" de celui qui écrit ne soit pas plus "généreux" lorsqu'il essaie de faire de ses "messages" quelque chose de plus "digérable" - à défaut d'acceptable - pour ses lecteurs.
Il y a tout une marge entre cet "effort" et Sébastien.
Mais ces pensées jetées en vrac mériteraient d'être développées.


Soleil : merci ! (non pas de déjà écrit en tout cas ! L'accident du travail relaté étant récent)
Oui, les recherches documentaires (sur exactement où on en est avec les RFID et sur les cocktails) m'ont pris du temps !
La photo m'amuse aussi beaucoup, elle est à l'opposé de ce que sont ces bars et à la fois, colle très exactement avec les propos, enfin, je trouve !

Ecrit par : Audine | 28.03.2009

Ah oui excellent, même excellent++. Le plus drôle est que je me suis demandé : "Mais où va-t-elle chercher tout ça ?" et puis après : "je n'oserais jamais demander si c'est vrai. Ca fait grand n'enfant, dis madame elle est vraie ton histoire ?" Et puis tu apportes la réponse avec un commentaire, tu prends soins des clients, ici !

J'aime bien ce côté making-of, je fais un texte, et je donne certaines clefs en commentaire pour faire un contrepoint. J'ai envisagé de le faire, mais je n'ai pas encore osé.

Il y a un côté nouvelle "flash", rapide, sans fioriture, avec esquisses de personnages, à l'essentiel, je trouve ça vraiment très réussi.

Ecrit par : balmeyer | 28.03.2009

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