19.02.2009
Guadeloupe
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15.02.2009
Bièvre d'Or
15:31 Publié dans Des tâches et des traits | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
12.02.2009
Donne nous ... (12) - Sortie de route

Pourtant je reste persuadé que je l’avais serré, ce putain de frein.
Je rentrais de chez une nana, l’Ipod vissé dans les oreilles. De temps en temps, petites expéditions, et Marie Ange elle faisait semblant de rien voir et rien savoir. Je crois qu’elle s’en foutait total. Certaines nuits, je mettais un tee shirt pour camoufler des traces trop voyantes et basta. Pas la peine de provoquer non plus.
J’t’assure à ce moment là, je bandais quand j’voulais.
Ma queue était branchée direct sur mon cerveau, via les yeux. Je voyais, je voulais, je bandais. Un truc du genre ouvrir une canette quand tu as l’idée que tu pourrais avoir soif.
La bagnole a glissé sur le chemin le long de la maison, elle a filé droit direct dans la piscine. La première margelle lui a fait lever le nez qui est venu se poser sur la margelle opposée. Les roues avant baignaient dans l’eau, en enfonçant la bâche.
Ca a été le bordel pour la sortir de là. Il a fallu trois tentatives, le premier camion grue ne passait pas sur le chemin, le deuxième n’avait pas la capacité de soulever la bagnole. Tu ne pouvais pas la tirer par l’arrière sinon le nez plongeait complètement dans l’eau, il fallait lui passer des sangles dessous et la soulever verticale.
Après ça Marie Ange a décidé de foutre le camp. Elle a cru bon d’expliquer, tout ça, et puis elle a dit que l’accident avait été la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase. Que ça aurait pu être dramatique et écraser un enfant. Si on en avait eu. J’ai ricané longtemps, je n’arrivais pas à m’arrêter, je hoquetais, la voiture qui fait déborder la piscine tu veux dire. Elle m’a jeté pauvre type et elle est sortie de la chambre, je l’ai même pas regardée, j’serais incapable de te dire comment elle était habillée.
On avait une baraque qui avait fait la culbute, tu vois les nouvelles résidences là.
Je l’ai vendue, le 4X4 aussi, puis j’ai pris cet appart, le truc typique de célibataire.
J’crois que j’ai essayé de devenir minéral.
A la boite, la promotion n’avait pas attendu que je sorte de ma dépression, on m’a recasé avec un bureau dans le fond. C’est à peine si je me supportais moi.
Je ne ressentais rien.
Machinal Machine Man.
Un jour, une étudiante m’a arrêté pour un sondage, à la sortie du centre commercial. Une fille avec des longs cheveux blonds, des yeux de velours, la nana top quoi, un petit cul d’étudiante et un débardeur d’une innocence étudiée, aussi.
J’ai décidé que je la voulais. Faut être volontaire, je me suis dit.
Ca a bien pris vingt minutes son questionnaire. Il était anonyme, mais je lui ai filé mon adresse et mon numéro de téléphone, avec mon pauvre sourire même plus carnassier.
Et elle est venue.
Mais j’ai bloqué. Pourtant je vais te dire, c’était une vraie blonde, elle était gentille, de bonne volonté, mais rien tu vois, nada, personne à l’appel. Ma queue avait décidé de faire sa vie, une vie de végétal.
D’abord l’étudiante m’a dit ça fait rien ça arrive, et je lui aurais bien répondu qu’est ce que t’en sais connasse mais je suis resté correct. Après, elle m’a dit faut que j’rentre, et je lui ai éructé c’est ça tire toi pétasse.
Le roi des gentlemen.
Puis Clarisse est venue pour l’aménagement de l’appart.
Elle est arrivée à l’heure. Petite, boulotte, les cheveux dans tous les sens, la quarantaine bien tassée. Elle a fait le tour de l’appart en notant des trucs sur son calepin. Je l’encombrais, chaque fois dans le passage, je ne savais pas trop où me mettre et je suis resté aussi muet qu’un porte manteau. A la fin, comme elle m’a dit qu’elle reviendrait présenter le devis et m’expliquer les démarches et elle m’a tendu sa carte. Je l’ai lue et je ne sais pas pourquoi, je me suis mis à beugler, haha, Clarisse Lelion, et je la regardais en louchant. Elle a répondu ben au moins vous savez lire. Et elle est partie en claquant les talons et la porte.
Pour me faire pardonner et parce qu’il fallait bien que j’avance dans ce putain d’aménagement, je suis allée lui porter un pot de jacinthes blanches, les roses en bouquet, j’ le sentais pas. Elle a rougi, j’étais content de moi, puis elle a dit oui mais vous n’allez pas vous en sortir à si bon compte, vous êtes obligé d’accepter un dîner chez moi.
Comme en matière diététique j’étais devenu balèze en comparaisons entre Marie, Knorr, Fleury Michon et Carrouf, j’ai lancé ça se pourrait. Comme on saute à l’élastique devant les copains de lycée qui disent t’es pas cap.
Je me suis dit que j’avais fait exprès de ne pas prévenir avant de débarquer, mais maintenant, je sais qu’il fallait que j’y aille sur un coup de tête, sinon j’y allais pas. Bleue était ma peur, ma couleur, mon étendard, mon étang d’art …
Je suis arrivée chez elle avec un Madiran, ça sentait la pomme cuite, et elle m’a dit, tu tombes bien, j’ai fait une tatin. Elle était en caleçon avec un long pull, et à ses pieds, elle avait des espèces de chaussons fourrés à tête de lapin.
Merci qu’elle a dit en prenant le Madiran, qu’est ce que tu veux, elle a ajouté en ouvrant la porte d’un vague buffet de cuisine qui a gémit, j’ai du Martini blanc et … du Madiran. J’ai opté pour le Martini.
J’étais là à le siroter, en face d’elle, dans la cuisine, il faisait chaud, et elle a sorti une botte de radis, a étalé une double feuille du journal d’info de l’agglo, et s’est mise à gratter et préparer les radis. Elle avait son vernis à ongles qui s’écaillait et ses doigts commençaient à rougir avec la peau des radis qu’elle grattait. Un chat est arrivé en miaulant, elle a mis un radis tout près en bord de table, il a pris son élan et il a attrapé le radis, a mordillé dedans puis il l’a regardée en miaulant avec des yeux plein de reproches, alors elle a mis une fane, et il a recommencé son manège. Au bout de trois feuilles consommées, il est venu roucouler sur mes cuisses.
Après elle a mis à bouillir une grande casserole d’eau salée, a plongé des spaghettis. Elle a fait dorer un oignon, le chat a fichu le camp. Elle a ajouté de la viande hachée, puis des tomates pelées et épépinées, et des herbes diverses.
Ca sentait bon, il faisait chaud et humide et je serai bien resté toute ma vie là.
On est passés à table dans le salon. De temps en temps, elle s’essuyait la bouche avec un Sopalin en guise de serviette en me souriant.
Elle m’a raconté un peu sa vie. Je me souviens d’un passage où elle m’a raconté le contrat qu’elle avait fait à l’hyper du coin. Elle était « surveillante de caddies ». Tu le crois ça ? Ils trouvaient que beaucoup trop de clients renonçaient à leurs achats en abandonnant le caddie en partie plein dans les allées. Clarisse devait tout remettre en place en rayon et rapporter le caddie, elle avait une prime suivant le nombre de caddies rapportés.
Elle s’est levée pour aller chercher la tatin.
Quand elle est revenue, j’étais vent debout, je bandais comme un âne, et putain, il n’était pas question qu’elle aille se rasseoir, parce que j’étais Moïse devant la Mer Rouge.
Elle a posé la tatin et m’a souri, puis elle s’est approchée, je l’ai choppée et on a fini la tatin tout au long de la nuit.
Alors tu vois, bidule est bandante, pas bandante … Tout ça c’est des conneries.
Et ma vie, elle n’a pas changé à partir de l’accident.
Elle a changé à partir de Clarisse.
Quand je lui ai raconté le 4 X 4 qui m’est passé dessus, elle n’a pas tiqué. Pour tout le reste, elle m’a dit, mais t’étais vraiment un sale con. J’ai de la chance de t’avoir connu que maintenant, qu’elle a conclu en enjambant le fauteuil roulant pour me grimper sur la queue.
Voilà comment elle est, Clarisse.
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09.02.2009
Donne nous ... (11) - Stratégies militantes

A force de faire naufrage, les navires britanniques coloniaux ont fini par repérer les îles basses sur l’horizon, dans l’océan Indien, et c’est en 1825 que le cartographe anglais William Owen a baptisé Europa du nom du seul navire qui avait réussi à ne pas sombrer.
Si vous regardez sur une mappemonde, Europa est la poussière de 7 km sur 6 entre le Mozambique et Madagascar.
Au gré de l’histoire, Europa est française, même si ça n’a pas été très simple vu que Madagascar l’a revendiquée en se décolonisant. Mais maintenant, Europa fait partie des Terres Australes et Antarctiques Françaises, avec les autres Iles Eparses, comme Tromelin et les îles Glorieuses.
Ca donne des envies de voyage mais déjà, il y a zéro habitant, ça refroidit.
Les bandes de requins rivales prennent le tour de garde de l’île, les moustiques font brouillard la nuit, et le réseau d’eau douce n’a jamais été installé.
Histoire d’entretenir une présence, la France envoie régulièrement des militaires et des civils, ils peuvent s’exercer au tir et faire du tennis de table, du football et du volley, car c’est très plat comme relief, et surtout que la plongée est vivement déconseillée sauf si on fait un reportage sur les requins.
Une station météo est installée là bas, c’est comme ça que l’on sait qu’il règne entre 25 et 30 degrés pendant la saison des pluies, entre novembre et mai, et que la température peut descendre à 10 degrés la saison sèche.
La plage principale est la plage de la Station.
Le cimetière d’Europa contient 5 tombes, des colons qui se sont entretués à cause de vagues histoires de sexe.
Une piste d’atterrissage survit, dans la forêt d’euphorbes, après avoir été déplacée plusieurs fois, faute d’avoir respecté le POS et évité la zone inondable. Elle dessert les liaisons avec la Réunion, d’où viennent les 14 militaires français du 2eRPIMa, relevés tous les 30 à 45 jours.
Depuis 2002, les milieux autorisés réfléchissent sur le classement des Iles Eparses en Réserve Naturelle Protégée, mais ça presse pas trop car en réalité personne n’envisage d’aller menacer l’écologie des Iles, et encore moins d’aller contrôler et verbaliser en cas d’infraction.
Nous ne le savons pas assez, mais c’est grâce à l’admirable travail de JY Le Gall, P Box, D Chatral et M Taquet, résumé dans leur célèbre rapport « Estimation du nombre de tortues vertes femelles adultes Chelonia Mydas par saison de ponte à Tromelin et Europa, Océan Indien, 1973-1985 », que l’on a une idée de l’activité pondeuse des tortues vertes.
Avec des méthodes très élaborées, et une approche stochastique par l’utilisation des données marquages-recaptures multiples, ils ont pu conclure : « La variante importante du nombre de femelles fréquentant associée à ces estimations provient de la technique d’extrapolation spatiale. ».
Concrètement, sur Tromelin ils ont estimé que 850 à 1 100 tortues vertes venaient pondre par saison, tandis qu’elles sont 2 000 à 11 000 sur Europa.
Mais peut être les savants devraient ils plus écouter les tortues.
Parce que technique d’extrapolation spatiale ou pas, elles ont leur mot à dire, même si elles ne peuvent pas dire Je.
M’ont appelée Tohu-Bohu.
Me demande s’il n’y a pas légère atteinte à dignité, ai observé des ricanements.
Enfin. Ne pas se plaindre.
La maison n’est pas mauvaise.
C’est juste la fumée de leur algue. Se rendent pas compte. L’autre fois, failli plonger dans le lagon Obao de la baignoire.
Parfois me sens lasse. Très lasse.
Trimballer une carapace d’1,15 m, des années et des années. 142 kg et 63 ans de maturité sexuelle.
Ca avait mal commencé n’importe comment.
N’aimais pas l’eau.
Suis née sur la future Plage de la Station. Même pas un individu, juste un œuf parmi 198 autres. Puis les autres fournées de la génitrice. Six fois comme ça, et 8 641 tortues mères, en train de creuser, pondre, ensabler, avancer d’un mètre ou deux, pondre, simuler un trou de ponte, creuser encore, et encore. Frénétique, l’activité. Plus de 6,6 millions d’œufs. Ca rend modeste.
Ca faisait 53 jours que ça durait, ce barnum, quand l’hélicoptère est passé au dessus de la plage. Les pales ont balayé tout à la ronde. Une omelette géante verte.
Ai entendu dire que le Génocide a fait 5 964 442 victimes.
Des noyées, des écrasées par des plus grosses adultes, des moulinées par les pales, des projetées dans les arbres, des crises cardiaques.
Ai fait partie des Survivantes, balancées à l’abri d’un rocher.
Loin de l’eau.
Ca tombait bien. Pas l’intention de me mouiller.
Les Survivantes du Rocher sont restées entre elles. De temps en temps, un fou à pieds rouges, une sterne ou une frégate venait jouer son petit prédateur. Fallait juste éviter de sortir trop le jour. Pas faire les malins.
Notre communauté est passée à un peu moins de 200 000 tortues.
Au loin, on voyait le reste de la plage, et les vagues des tortues Survivantes du Bord de l’Eau faire des allers retours dans l’eau poisseuse.
Nous non. Nous copinions avec les flamands roses de passage.
Ca aurait pu continuer comme ça longtemps.
Mais au bout de 6 à 7 ans, il a fallu que certaines envisagent de se reproduire.
Ai commencé à convaincre quelques copines, puis nous avons fondé un Mouvement de Tortues Vertes.
La théorie, c’est que les ressources naturelles n’étant pas illimitées, la reproduction de l’espèce menaçait la survie. Ca rendait les opposants hystériques, surtout les mâles.
Nous avons étayé la théorie. Nous avons détaillé les nombreux inconvénients de la ponte, à savoir creuser seule des heures durant, poser les 5 à 6 kg d’œufs sans soulagement, les recouvrir sous le regard bovin des mâles, recommencer et recommencer, tout ça pour voir sa progéniture se précipiter dans l’eau à la moindre occasion, sans aucune reconnaissance. Sans parler de l’explosion des besoins alimentaires.
« Mes sœurs », ai dit dans le discours appelé Discours du Rocher, « mes sœurs, vous êtes manipulées !! Quel besoin, quelle nécessité de vous laisser faire par ces mâles lubriques, et même priapiques, qui vont vous coller des jours et des jours de corvée, tout cela pour satisfaire une pulsion animale ? ». « Dites non à l’idéologie du déterminisme, refusez l’eau, la copulation et la pondaison !! ».
Et ça a marché.
Les mâles dépités sont partis chez les Survivantes du Bord de l’Eau.
Mes sœurs ont cessé de pondre.
Suis tombée dans un traquenard.
Avais bien senti des mouvements dans l’ombre, mais pensais pas que des mâles allaient m’agresser ainsi.
Ils me sont tombés à plusieurs dessus, et ils m’ont renversée.
Puis ils sont repartis en couinant de joie, pendant que roulais en galipettes vers la forêt.
Me suis arrêtée sur le dos.
Décidée à ne pas survivre à cette humiliante position de soumission.
La Station météo venait d’être construite, de plus en plus d’Humains fréquentaient notre île.
Depuis quelques temps, il fallait échapper aux Compteurs, qui nous plantaient une plaque métallique dans la patte avant droite avec des numéros dessus. Sans respecter notre intimité.
Ca n’était pas sans poser quelques problèmes de courants.
Certaines de mes sœurs prétendaient que la lutte principale devait être d’échapper au recensement. Envisageant même de plus en plus ouvertement d’admettre des « balades vers l’Eau ».
La politique commençait à me fatiguer sec.
« En plus ça caille, merde, fait chier !! » qu’il a dit le gamin avec un fort accent breton.
Et en me shootant dedans.
Me suis retrouvée sur mes pattes, et perdue d’affolement, me suis mise à courir vers la mer.
Devais gémir, parce que le môme m’a ramassée en disant « oh pardon ».
Puis il m’a embarquée dans le phare, où son père était, et il lui a demandé s’il pouvait m’emmener au retour de l’été, à la maison.
Rentrée dans ma carapace, ne maîtrisant plus rien, me suis envoyée de l’adrénaline.
Vis à Plouguerneau depuis.
Le gniard est devenu grand père. Vois que les Humains aussi, peuvent pas s’empêcher de se reproduire.
M’ont creusé une piscine d’eau de mer, mais n’aime toujours pas l’eau.
M’ont mis au régime.
Parfois, ai la nostalgie.
Sais bien qu’il y a la mer pas loin.
Alors me dis, ai toujours mon radar magnétique. Tant pis s’il faut nager.
Le Rocher me manque.
22:07 Publié dans Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
07.02.2009
Donne nous ... (10) - Covent Garden
- Je ne pensais pas que ça en arriverait là.
Il plante un morceau de viande rouge tremblotant dans un pot de sauce rose en soupirant.
J’ai des a priori contre ces restaurants où la direction oblige les serveuses à porter en uniforme, une mini jupe. Lors du coup de fil, j’avais tenté une suggestion pour la Torre de Belém, mais imperturbable, il était resté. Adeus carne de porco Alentejana, vinho verde et pastel de nata. Bonjour la viande rouge.
Je ne suis pas la puissance invitante, et puis, dix ans que je ne l’ai pas vu : on fait des concessions à moins.
La serveuse qui s’occupe de notre table est maigre, les cheveux rassemblés en pelote d’où sortent des baguettes chinoises et des mèches raides et pelucheuses. Elle a des gestes brusques et a déjà éjecté de la table d’à coté, un quignon de pain, en passant un chiffon serré nerveusement. Elle maugrée « tombera pas plus bas ». « Il y a du monde » je lui dis bêtement. « Et encore, le samedi, c’est pire, c’est Hiroshima ! » me répond elle avec de grands yeux écarquillés.
J’ai des douleurs partout, suite à une chute de vélo, et chaque matin, je découvre de nouveaux bleus sur des endroits de mon corps dont je ne soupçonnais pas l’existence. Sur une longueur de trente centimètres de mon bras droit, s’étale un hématome géant, qui m’empêche de couper du pain, porter quoique ce soit, ou me coiffer. Non que j’ai besoin de me coiffer tellement. Mais c’est très difficile de se laver les dents avec la main gauche, pour une droitière.
Peut être qu’on devrait s’entraîner. Je veux dire, à faire des trucs avec la main qui n’est pas la main maîtresse ?
En choisissant un osso buco, pas trop dur à découper, je me vois brusquement, en train de faire cet exercice idiot et agaçant, de coordination gestuelle, une main tournant en rond sur le ventre, l’autre tapotant la tête. Je sais que je ne serai jamais batteuse. L’idée me fait pouffer.
- hein ? qu’il dit Claude. Et je réponds rien, rien.
Le Graves commandé me rend moins critique sur son pavé frites.
Puis, l’apéro m’a un peu saoulée.
Ca n’est pas que je sois jalouse. Mais s’il existait un diplôme d’auto satisfecit, Claude en serait l’inventeur.
La maison chic, la piscine choc, les enfants exemplaires, à études dont l’intitulé nécessite une traduction, une femme parfaite, finalement, une distance impressionnante avec la bande de la fac. Et puis, un départ en Angleterre, au service d’une multinationale de la City, au poste des Relations Humaines.
- Je lui serai éternellement reconnaissant, à Catherine, de son attitude.Tu comprends, c’était pas facile pour elle.
- Et puis, c’est la mère de mes enfants, qu’il ajoute d’une bouche empâtée.
Je le trouve un tantinet emphatique, Claude, le Graves n’a pas que du bon.
Cette amorce de reddition au milieu de la success story me rend plus attentive.
Je réalise qu’il me raconte une liaison extra conjugale avec une petite anglaise.
- je crois que tu ne peux pas comprendre, que les femmes elles peuvent pas comprendre ça. A la fois, je la désirais comme un malade, et à la fois, elle était … Elle avait cette manie de me lécher les oreilles. Je déteste ça. Mais tu vois, je supportais, en grinçant des dents. Et j’y retournais. Il y avait quelque chose de délétère entre nous.
Ca avait été délétère, jusqu’au jour où Cindy était venue faire un scandale à la légitime frenchie.
C’est là, si j’ai bien suivi, que Catherine avait été très digne.
- tu te débrouilles pour qu’on rentre à Marly le Roi le plus vite possible. Tu dors dans une autre chambre, plus jamais tu ne m’approches. Quand les enfants seront partis, on divorce. Avec pension.
Hiroshima avait déposé devant nous les plats commandés.
J’avais tiré sur mes manches longues dans un geste inconscient.
L’atmosphère avait subtilement viré.
- pendant ce temps là, la Plastics Ltd a souhaité s’inspirer de la politique du Ministère du Travail et des Retraites, sur Lambeth et Harrow.
Tout en tentant d’avaler d’un air naturel mes spaghettis enroulés autour d’une fourchette tenue de la main gauche, je prends des notes mentales. Purée, Lambeth et Harrow, il faut que je replace ça à l’occasion.
Les pâtes étaient un peu trop cuites.
- tu veux qu’on commande une deuxième ? a demandé Claude en m’exhibant sous le nez deux centimètres de fond du Graves.
Oui je voulais bien.
- ils pourchassent la fraude aux allocations. Alors ils ont mis en place un programme informatique. Le même que les assureurs. Le programme analyse les micros tremblements de la voix dus au stress. Si tu es stressé, c’est que tu fraudes. Et puis, ils balancent une campagne publicitaire contre les benefit thieves, ces voleurs d’allocations, et on entend régulièrement « savez vous qui vous suit ? » ou « quelqu’un, quelque part, est peut être en train de vous signaler ».
- Quoi ? j’ai dit en évitant habilement d’envoyer des postillons d’osso buco.
- Il y a un numéro d’appel qui permet de dénoncer les fautifs.
- Ah bon ? j’ai fait spirituellement. Mais comment ils réagissent, les syndicats, les gens ?
- Ils sont pragmatiques, a répondu Claude.
En sifflant d’un trait son verre de vin.
- Plastic Ltd a voulu s’équiper du même système, pour détecter les arrêts maladie simulés et j’ai été sommé de me renseigner. Moi, j’ai bloqué. Je sais pas pourquoi parce que tu vois, je pense vraiment que c’est pas bien de tricher. Mais cette histoire de programme qui t’appelle au téléphone et analyse ta voix, c’est pas passé.
- Je leur ai dit qu’il était impossible d’acquérir des droits sur le logiciel, a poursuivi Claude.
Pendant ce temps, Hiroshima élevait la voix quelques tables plus loin.
Elle faisait face à deux types vêtus de chemises prêtes à craquer. Aux pieds de la table, des assiettes et des plats étaient déposés. Les types expliquaient qu’Hiroshima avait mis trop de temps à venir débarrasser. Elle était à bout d’arguments. Subitement, Hiroshima a mis un pied dans une assiette, s’est penché vers eux, et a dit lentement « plutôt crever que ramasser vos merdes ». Puis elle a fait demi tour, et est repartie vers les cuisines. Le chef des serveuses s’est mis à se ronger un ongle. Puis il s’est précipité vers la table en balbutiant surtout, pardonnez nous, c’est absolument scandaleux, que puis je faire pour, et des tas d’excuses, et il dansait d’un pied sur l’autre, n’arrivant pas à se décider à ramasser les assiettes au sol, ne sachant plus. Hiroshima est ressortie des cuisines en jeans, a traversé la salle, et est sortie du restaurant.
Les conversations ont repris.
- déjà le service médical est chargé d’appeler régulièrement les salariés en arrêt maladie. Ca s’appelle l’aide au retour au travail. Une fois, le poste d’un salarié en arrêt suite à une chute dans l’entreprise, a été changé le temps qu’il garde son bras dans le plâtre. Pas de déclaration d’accident du travail, pas d’indemnisation des jours d’arrêt.
- Je ne sais pas s’ils m’ont cru, pour l’histoire du système informatique a ajouté Claude en rayant la nappe de traits parallèles dessinés par les dents de sa fourchette machinalement.
J’hésitais pour le dessert. Je tanguais entre la fin d’un repas, les profiteroles ou le carpaccio d’oranges.
- un jour, je me suis retrouvé sur le quai du métro, assis sur un banc. Et j’ai laissé passer plusieurs métros. Et je me disais, Claude tu claudiques, tu claudiques Claude. En boucle. Le lendemain je suis allé voir un psy. Ca faisait sept ans que je n’avais pas vu un médecin.
- Mon boss, tu sais ce qu’il a fait ? Il a fait appel à une société de détectives. Huit cent livres par jour. Alors j’ai commencé à avoir des rapports sur mon bureau. Machin coupait sa haie en arrêt pour sciatique, Bidule vend des voitures au noir, Truc a pris un train pour la cote avec une femme. Mon boss avait un objectif : leur mettre ça sous le nez pour qu’ils partent sans histoire. Pas de procès, pas d’indemnité. Un syndicat a fait un recours devant le tribunal. La décision a été que la boite n’enfreignait pas les droits de l’homme ou la protection des données personnelles car elle protégeait l’activité et les intérêts de l’entreprise.
- Je suis allé le voir, et j’ai négocié mon départ. Voilà dans quelles conditions je suis revenu en France.
Finalement, nous n’avons pas pris de dessert et lorsque nous sommes sortis, l’air frais nous a fait du bien.
Claude m’a dit :
- tu sais pas la meilleure ?
- hmmm nan
parce que je me méfiais un peu.
- Catherine est restée à Covent Garden malgré le départ des enfants. Elle a une liaison avec son coiffeur.
Nous avons marché un peu jusqu’à sa voiture, puis je suis rentrée à pieds.
J’ai longé le Lez, et je me suis demandé quelle allure ça a, un coiffeur anglais.
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Qu'ils mangent de la brioche
09:41 Publié dans Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note





