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12.07.2008
Chroniques d'Europe (18) - Solange, partie troisième
Sur la place de la Bastille , trône Le Génie de la Liberté , tout en haut de la colonne de Juillet. Il a longtemps été un simple papillon doré, pour mon frère et moi, lorsque nous levions la tête à nous tordre le cou, sur la banquette arrière de la voiture paternelle.
Dans des pulsions de vie brouillonnes, je poursuis ma mère de discours fiévreux, jusque derrière la porte des WC, et je m’accroupis dans le couloir. Je lui expose dans le désordre, que la société est vraiment pourrie, que les couples n’ont aucun avenir ni surtout aucun contenu, et qu’elle devrait sinon travailler, tout au moins se rendre utile dans les associations.
Solange fait du mieux qu’elle peut, c’est sa définition de base. Elle écoute Ménie Grégoire, lit Françoise Dolto et le Canard Enchaîné, se prive de film à la télé le soir pour m’éviter de soliloquer.
Je suis tendue comme un spaghetti jouant les serres livres.
Solange, qui a appris la réflexion dans la solitude et l’intimité dans les églises, a des réflexes d’étudiant et va chercher les réponses dans les livres.
Mais elle n’a aucune confiance en elle.
Pour la maison, elle reçoit un budget mensuel dont elle se sent tenue d’argumenter les augmentations sollicitées.
Elle n’a pas de chéquier et doit économiser sur la gestion courante pour acheter des cadeaux, y compris à Dany.
Ponctuels et justifiés, les cadeaux, limités aux occasions programmées.
Le superflu est une notion à l’usage exclusif des enfants, à Noël ou aux anniversaires.
Les cadeaux sont cachés dans l’armoire de la chambre parentale, paquets enveloppés de papier brillants et enrubannés de bolduc et je vais parfois les contempler en espionne.
C’est passé ses 63 ans, après le décès de mon père, que j’emmène ma mère devant un distributeur automatique, pour lui montrer comment se servir d’une carte bancaire.
Comme, mue par une idée de nécessité, Solange décide de passer son permis de conduire, elle obtient son papier rose au 5e examen. Pour ne pas qu’elle perde la main, Dany lui achète une vieille 2CV hoquetante que Solange prend en grippe. Mon père s’installe coté passager et l’encourage, tout en manifestant si peu de décontraction que Solange, nerveuse, renonce.
Mon père lui, est un bon conducteur.
Lors des départs en vacances, le soir, après le travail, il nous entasse dans la voiture familiale, nous emmène en fumant des Gauloises brunes et sans filtre à travers la France , dans la nuit. Ma mère s’endort en moins de 5 minutes et mon frère et moi passons la nuit tête bêche sur la banquette arrière.
Nous prenons notre petit déjeuner à Aubenas, ma mère et moi vomissons dans les lacets de Cassis, puis c’est au premier qui voit la mer, à travers les pinèdes, avant l’arrivée à Bandol.
Je me souviens d’une ID adorée car c’était presque une DS, une idée adorée car c’était presque une déesse.
Curieusement, il m’a fallu aussi cinq examens avant d’avoir le permis, je n’avais pas le compas dans l’œil m’a dit un examinateur, et je le lui aurais bien mis dans le sien, d’œil.
Une nuit, mon frère, en conflit avec une prof de math, descend à la cuisine, monte sur un tabouret en formica de couleur vive, ouvre la porte orange du placard au dessus du frigo, et trifouille dans la pharmacie.
Propulsée par un instinct aussi soudain qu’implacable, je débarque, et mon frère, gêné, bredouille qu’il n’arrive pas à dormir.
Le lendemain, il n’arrive pas à se réveiller.
Je fais mon rapport.
Solange appelle le médecin de famille et une conférence s’organise autour de la table du salon, pendant que mon frère va juste finir une longue nuit.
Je revois encore, ma mère en face de moi, le médecin entre nous, et mon père, plus loin, sur le canapé, en dehors et là pourtant, mais sans rôle défini. Disqualifié.
Dans la même journée, j’irai voir la prof en question. Impressionnée, elle s’engagera devant la jeune femme de 19 ans que j’étais, à réfléchir et modifier son comportement. Promesse qu’elle tiendra.C’est ainsi que j’ai vu le couple : un homme qui assure le matériel, Responsable de la Voiture , dépassé, infantile parfois, dans sa bulle souvent, souhaitant la retraite tout le temps.
Mon père a des passions soudaines et aussi éphémères que des bulles de savon : l’astrologie, la photo, la CB , l’ordinateur.
Sa vie est d’une simplicité hypnotisante : cadre maison de Dassault, départ le matin en voiture pour une autre banlieue – je reste encore émue de voir des femmes en robe de chambre aller ouvrir le portail des jardins du pavillon de banlieue, faire un dernier signe au mari qui Part Au Bureau, et refermer le portail sur leur journée – retour le soir, journal, infos – ma mère a réussi à bannir la radio pendant les repas – télé. Une totale confiance en ma mère pour tout le Reste. Evidemment.
Solange, sur qui repose la cellule familiale, angoissée à vouloir bien faire, somatisante.
11:05 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
10.07.2008
Chroniques d'Europe (17) - La chef
Ce commercial devenu patron a une tactique : celle de saouler de paroles n’importe qui.
Histoire d’imaginer un peu, je regarde s’il y a présence d’une alliance.
Je finis par ne plus le prendre au téléphone, et lui dit « vous parlez trop ».
Il me met dans les pattes un directeur.
Le directeur, à moitié chauve et efféminé, arbore un pansement en travers du crâne.
Je me demande sans y croire si c’est un salarié ou son boss ou bien ?
Il me raconte qu’il a été idiot. Il s’est levé de son lit trop brusquement, et il est tombé, pris d’un malaise vagal, et même que ça aurait pu être bien plus grave.
Depuis, je fais gaffe, si j’ai envie de faire pipi au milieu de la nuit.
Je me souviens, d’un trajet en bus où je n’arrivais pas à éviter un homme noir pas trop mal mis, avec une mallette à la main, qui parlait tout le temps sans que l’on ne comprenne ce qu’il disait. L’incommunication personnifiée.
Il y a Brigitte aussi, qui fait du secrétariat mais surtout de la présence bavarde sur les étages.
Elle porte des chapeaux rouges, a tenté d’élever un escargot dans son tiroir de bureau – mais il a pris la fuite, un jour, et laisse un cactus devant ou sur son écran d’ordinateur pour capter les ondes à sa place.
Elle, on comprend ce qu’elle dit. Le plus souvent, des vitupérations. Contre les caillaisseurs de bus, contre ceux qui travaillent moins qu’elle. Elle distribue des bonbons dans les couloirs et même des sucettes dans un discours où se côtoient faux intérêt pour l’autre et généralités critiques à la limite du vulgaire.
C’est un bloc d’énergie inutile.
Le matin elle vient à pieds et une fois, baladeurs sur les oreilles, je tombe sur elle, à la sortie de la résidence là, juste derrière.
A peine je fais un pas en parallèle aux siens qu’elle m’explique pourquoi les français sont des cons, et ses mots me vrillent la tête. Je bifurque prétextant un achat à la pharmacie. Et me trouve un chemin d’alternative pour la prochaine fois où les heures de nos trajets correspondent.
Il arrive qu’elle soit violente alors personne n’ose lui dire qu’elle mine. Elle est capable de venir vociférer sous votre nez, vous polluer de postillons, de menacer finalement.
Une fois, au bout d’un jour et demi de photocopies faites à notre étage et de considérations indignées sur le fait qu’elle paie des impôts donc qu’elle a le droit de l’ouvrir, alors que tout le monde s’en plaignait, après être allée vérifier que les autres photocopieurs étaient en état de marche, je lui ai demandé de répartir sa présence sur les étages.
Mais elle préfère notre photocopieur. J’ai insisté. Elle a hurlé qu’elle laissait passer tout le monde. J’ai rétorqué que ça n’était pas le problème. Déjà elle faisait un boulot qui n’était pas le sien et elle était bien gentille, qu’elle a continué. J’ai surenchéri en suggérant fortement qu’elle soit gentille ailleurs. Elle a dit personne ne se plaint. J’ai dit tout le monde. Elle s’est énervée parce qu’elle ne gêne pas. Je lui ai dit Brigitte tu parles 24 heures sur 24.
Elle a décidé de refuser dorénavant de faire des photocopies.
Quelques temps après, je l’ai entendue, il était 18 heures 30, parler à notre photocopieur.
Mais bon, ça dérange moins.
Etre chef est une position de solitude.
Qui réserve parfois des désillusions sur les autres.
Et il faut accepter de ne pas être aimé.
Là où je me suis le plus félicité d’avoir gardé une distance respectable avec la petite trentaine de collègues d’un service que j’encadrais, c’est lorsqu’une pointeuse chargée de gérer nos horaires variables – mais dont la base minimale hebdomadaire était tout de même restée fixe … a été installée devant mon bureau.
La machine fait un bip devant chaque badge qui passe.
Alors que des années avant un militant CGT avait déclaré qu’une pointeuse était sensible aux chewing-gums, j’ai toujours été étonnée par l’absence de sabotage.
En revanche, j’ai du expliquer que chacun devait pointer avec son badge, et qu’une collègue ne pouvait être déléguée pour passer quatre badges. Tout au moins devant mon nez, précisais je in petto.
J’ai du aussi expliquer que les prises de sang au labo d’à coté ne se faisaient pas après pointage et sortie discrète par l’escalier de secours mais avant – l’imagination des agents n’allaient pas jusqu’à me représenter dans l’escalier de secours.
Un type bossu, d’extrême droite, méprisant, a soutenu à mon directeur qu’il ne comprenait pas pourquoi j’affirmais qu’il arrivait parfois une heure après son heure de pointage. Mon directeur lui a alors demandé s’il m’accusait d’inventer, et pourquoi ? Mais lui connaissait la raison, puisque j’avais dit qu’il était raciste et que je ne l’aimais pas.
Malgré tout, le pire a été un matin d’arrivée, derrière la voiture d’une agent. Qui s’est arrêtée au milieu de l’allée, est allée pointer, puis est ressortie pour aller garer sa voiture dans le parking souterrain, sur les heures de travail, donc.
Une femme de vigneron, et de vigneron qui vend. A temps partiel.
Plus le temps avance, plus je préfère le silence.
20:49 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note

