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08.06.2008
Donne nous ... (5) - William (première partie)
Longtemps j’ai vécu hors de moi.
Car je suis trop de colères à la fois.
Je suis les yeux baissés d’Auweyida et les joues mordues de sa femme, Eigamoiya, debout au salut du drapeau allemand, hissé sur Nauru.
Mon peuple descend du trottoir pour laisser passer le missionnaire blanc des Liebenzeller Mission, qui a écrit la Liste des Choses Interdites : la polygamie, le pagne, les frictions à l’huile de noix de coco et les danses traditionnelles.
La dysenterie s’est abattue sur Pleasant Island, au nord est de l’Australie, 21 km² ravagés par la sérial killeuse.
Début du XXe siècle, et je hais les allemands.
La Jaluit Gesellschaft possède les sous sols mais une entreprise plus futée, la Pacific Island Company les lui achète pour 2 000 livres sterling comptant et creuse pour en extraire le phosphate.
Je suis la saignée de Nauru, commencée en 1906 pour quelques picaillons.
A l’ombre d’un vraquier je vois l’armée australienne passer sur le ponton de chargement du phosphate et prendre possession de Nauru en envoyant 6 hommes chez l’administrateur.
La Pacific Phosphate Company importe une main d’œuvre de 1 000 chinois et fait travailler de force une partie des 1068 nauruans.
Mais 1068 ça n’est pas assez, la survie de l’ethnie est menacée et les australiens inventent en 1919 un programme d’incitation à la reproduction, l’Angam Day. L’enfant nauruan né le 1500e sera honoré toute sa vie et ce jour béni sera fêté.
Je suis la mortification de l’Angam Day et la religion nauruane totémique abolie.
La Grande Guerre est finie et je hais les australiens.
L’Angam Baby est née le 26 octobre 1932 et s’appelle Eidegenegen Eidagaruwo.
A l’ombre d’un bunker japonais construit sur le sommet de l’île, le Command Ridge, je regarde l’aéroport se construire avec une main d’œuvre importée de 1 500 japonais et coréens et des travailleurs forcés nauruans.
Je suis la famine de Nauru et la déportation dans les îles Truk, à 1 600 km au Nord Ouest.
Je suis chacun des 737 survivants sur 1 200 déportés et je hais les japonais.
Les vainqueurs reprennent possession de Nauru et les australiens continuent à perforer l’île avec la British Phosphate Commissioners. Je suis chacun des muscles qui creusent dans la terre, et grâce à eux, l’exportation du phosphate rapporte 745 000 dollars australiens, dont 2% aux nauruans et 1% à l’administration de l’île. Je suis l’émeute de 48 et chacun de ses morts.
Je suis aux cotés de Hammer DeRoburt, un rescapé de Truk, lorsqu’il va déposer plainte à l’ONU pour spoliation contre les australiens qui paient le phosphate au tiers du prix pratiqué ailleurs.
Je suis à coté du pêcheur de poisson lait ruiné par l’implantation de l’élevage du tilapia du Mozambique.
Je suis Nauru aspirée, vidée, aussi inutile que des trous de gruyère, que les australiens envisagent de déménager sur d’autres îles près des cotes du Queensland.
Je suis aux cotés encore de Hammer DeRoburt lorsqu’il réclame en 1966 l’autodétermination complète. Que l’Australie nous accorde en 1968, le 31 janvier, au 22e anniversaire du retour des déportés de Truk. Que l’Australie nous accorde …
C’est l’âge d’or de Nauru et je crache sur la manne.
La British Phosphate Commissioners devient la Nauru Phosphate Corporation et le cours mondial du phosphate atteint des sommets.
Nauru est le second pays après l’Arabie Saoudite dans le classement du PIB par habitant.
Le soir devant ma fenêtre, j’énumère en mantra, le Civic Center, l’hôtel Menen, la station de télécommunication satellite, la Air Nauru , le gratte ciel Nauru House, le golf et les matchs de foot à Melbourne et pas d’impôt.
Je regarde par la fenêtre et je crache sur l’indépendance de Nauru.
Je suis la plainte déposée en 1989 devant la Cour Internationale de Justice à l’encontre de l’Australie pour destruction quasi-totale de la surface de l’île.
Je suis la dignité foulée aux pieds dans le porte monnaie renfermant les 107 millions de dollars australiens négociés hors tribunal, ainsi que les 2,5 milliards de dollars australiens sur 20 ans pour restaurer le centre de l’île, les 12 millions de dollars du Royaume Uni et de la Nouvelle Zélande pour la perte des terrains agricoles.
Je crache sur Nauru, qui s’engage alors à cesser les procédures judiciaires.
Je hais la belle putain sans fard qui a rampé aux pieds de l’occident blanc. Pleasant Island n’a plus à vendre que ce qui la fera entrer en enfer : ses voix à l’ONU pour Taiwan, ses voix à la Commission Baleinière Internationale pour le Japon, des camps d’internement pour les émigrés de la Solution du Pacifique des australiens, le blanchiment de l’argent sale et des faux passeports.
Je hais la putain malade de l’Occident, qui traîne son diabète type II, son surpoids qui la bâillonne, son cœur spongieux et sa mâle espérance de vie à 58 ans.
Je m’appelle Eamwidamit et j’ai la peau cuivrée qui luit dans le noir et un sourire carnassier.
Un jour dans un bar, un homme m’a traité de nègre. Mes poings sont devenus mauves et ses dents sont devenues rouges.
J’ai quitté cette ville et maintenant, j’habite ici. Je m’appelle William et c’est plus simple.
(à suivre)
21:39 Publié dans Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
07.06.2008
Rêve de Toussaint
Je suis un pédopsychiatre réputée, spécialisée dans le nourrisson.
Deux cas m’occupent plus particulièrement : un bébé de trois mois qui vit dans une télé et qui communique via l’écran, et un autre bébé, que personne n’a jamais vu, et qui vit dans un photocopieur.
Je m’intéresse au photocopieur : il y a des trous partout, avec quelques fois une lumière verte qui sort, et même un rétroviseur dans un coin.
Je prends ma voix de pédo-psy, et m’adressant à l’habitant, je lui dis : tu peux me dire par où tu nous vois hmmm ? Là ? Là ? Ou là ? J’essaie d’introduire mon regard par chaque interstice. Je pense fugitivement que les rayons laser ça n’est pas bon pour les yeux.
Pas de réponse, bébé est muet ?
J’ai alors une idée du genre de celle qui ont fait ma réputation de pédo-psy intuitive : et si je mettais en communication les deux cas ?
J’arrive donc avec le photocopieur devant la télé, postée comme une idole sur un podium. Devant, plein de femmes et un petit tapis. Elles me disent : ah ! Il faut retirer les chaussettes absolument !
Je me mets pieds nus, approche le photocopieur, et commence à le démonter. Je vois une serviette rose vif, sur laquelle repose une fourmi, pas une grosse non, juste disons une taille de grosse puce.
La fourmi se couche sur le coté et me dit : je suis vraiment fatiguée maintenant.
Je vais voir les parents, style dans Urgences quand il faut annoncer une mauvaise nouvelle. Je me trouve face à deux femmes.
Elles me disent : nous sommes très inquiètes car des cas comme cela ne vivent pas très longtemps.
Je réponds : vous savez, il n’a pas vraiment la physiologie d’un être humain. Les insectes sont bien plus résistants. En fait c’est une fourmi.
Elles me remercient pour leur avoir parlé comme à des adultes.
Entre le rideau à motifs oranges rouges noirs et blancs et le bord du mur, je vois la pluie qui martèle.
Les branches de l’arbre en face prennent des mines de gargouilles.
Je me dis qu’il va être agacé par ses draps qui n’arrivent pas à sécher dehors.
Il est 11 heures mais en fait 10.
Il ouvre des yeux ronds de comme quand il était enfant, et me dit : tu as bien dormi ?
22:54 Publié dans une mutine fait toujours la maligne | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
Chroniques d'Europe (14) - Solange, partie première
De ses souvenirs, elle retient les regrets de ne pas avoir connu Maria Augusta insouciante ; la peine, la sueur, le sang et les larmes annoncées ; le manque d’intimité.
Elle garde une adoration pour son père, Félix, le travailleur loyal et sérieux, l’amoureux de Maria Augusta.
Petite fille menue, solitaire et secrète, elle se réfugie dans les églises pour pouvoir penser.
La nuit, elle partage un lit d’adultes avec ses deux sœurs. Une fois, un élastique se baladant par là a pris des allures de ver de terre et elle a crié.
Solange a peu de relations avec les deux aînés. En revanche, Mimi, quatre ans de plus qu’elle, la materne d’autant plus qu’elle se sent moche et stupide – avant qu’elle ne devienne très belle et douée d’un sens pratique, d’un courage et d’une capacité d’amour rares.
A l’école, pour faire remarquer à quel point Mimi est idiote, les enseignants font venir dans la classe sa petite soeur pour qu’elle réponde aux questions qui laissent Mimi coite. Mais Mimi n’en veut pas à Solange pour autant.
Les bonnes sœurs de la zone étaient hyper actives.
Il y avait catéchisme, bien sur, et aussi des œuvres sociales, le verre de lait plus de dix ans avant Mendès France, et même des camps de vacances, d’où une fois, Solange est revenue avec la gale.
Il fallait aussi convaincre Maria Augusta de lâcher ses petits.
Parfois, elle va à la sortie de l’école d’André, chasser les filles qui lui courent après.
Elle refuse tout en premier réflexe. Il fallait des délégations de bonnes sœurs.
C’est comme ça qu’elle a fini par accepter tout le bien qu’on lui dit de sa dernière, et qu’elle aille, à l’autre bout de Paris, poursuivre sa scolarité dans une école de dessin industriel. Que Solange n’aime pas plus que ça, d’ailleurs. Mais comme elle n’aime pas plus les métiers dévolus aux femmes de son entourage, à savoir la couture et aussi la couture …
Solange est raisonnable.
Puis elle trouve un travail, à la sortie de l’école, à la Thomson. Elle donne toute sa paie à ses parents.
Elle écoute des femmes raconter la faillite de leur mariage, elle regarde un grand rouquin qui lui fait la danse du ventre au milieu d’un cerceau et essaie de la séduire avec son scooter.
Elle va à la bibliothèque.
Sa sœur Alzira, trop hâtivement mariée, a une fille.
Solange trace des lignes sur du papier millimétré.
A la cantine, elle préfère manger à une table d’ouvriers, qu’elle trouve bien plus sympathiques que les techniciens, et aussi plus drôles.
Elle remarque Dany, qui a 28 ans, est assez mignon, pas très grand, et qui va régulièrement écrire ses mécontentements culinaires dans le cahier de doléances.
Il se débrouille pour devenir un ami.
Il la fait rire.
Et elle est aussi un peu impressionnée, par sa culture, sa finesse, son milieu.
Et puis à force, de patience, un jour, Solange s’aperçoit qu’elle est amoureuse.
Alors, elle sort une feuille de papier, dessine deux colonnes, un coté pour un coté contre, et aligne les arguments.
22:40 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
04.06.2008
Chroniques d'Europe (13) - Rachel
Des enfants de Raoul, ne restaient que Raphaël, Daniel et Rachel.
Raphaël finira sa vie au Costa Rica, en octobre 46.
Daniel viendra habiter à Marseille, avec sa femme Irène et ses filles, Mireille et Dora.
Mireille était grande, brune, affligée d’un goitre, rêveuse, distraite et totalement inefficace. Dora était petite et ronde, adorait faire la cuisine, avait été un an dans une école américaine à San José et savait donc parler anglais. Elles ont travaillé dans un bureau de tabac confiserie, avenue du Prado, mais sont restées célibataires, à vivre près de leur mère.
Rachel, la mal mariée à André, l’employé de Raoul, menait ses affaires d’optique mieux que ses affaires conjugales, et est ainsi rentrée en 47, s’installer à Bandol, à 50 km de son frère.
Les magasins d’optique avaient prospéré de la Réunion à la Martinique en passant par Madagascar et la Guadeloupe.
So n fils, Dany, avait passé un an de sa vie auprès de ses grands parents paternels, entre deux installations coloniales.
Les parents d’André l’ont accueilli à Bergerac. Sylvain, le père d’André, avait épousé en première noce une femme rendue infirme par la guerre de 14, et avait refait sa vie avec la « belle grand-mère » de Dany, qui avait déjà deux filles, qui se sont révélées être des pilleuses intéressées.
En tout cas, de cette année à Bergerac, Dany dira par la suite qu’elle a été le plus beau moment de son enfance.
Amoureux fou de sa tante Hélène, la sœur de son père, de 13 ans son aînée, il gardera par la suite une tendresse particulière pour sa cousine Françoise. Laquelle Françoise deviendra une des responsables du plus grand centre catholique français d’hébergement des hautes autorités religieuses étrangères, lors de leur passage en France.
La maison de Rachel s’appelait la villa Pétraka, et était située à Pierreplane, haut quartier à l’écart du centre de Bandol, auquel on accédait par une route bordée de pins, de pierres blanches non taillées, de ronces et de baies, et sur laquelle régnait une armée de cigales stridentes.
L’immense maison était partagée avec un couple, Tatie et Dado, Dado semant la terreur avec son fichu caractère.
Le couple était pieux et économe, des plaisanteries discrètes et perfides circulaient sur le contenu de leur assiette, ornée par une tranche de saucisson et un demi cornichon.
Rachel avait gardé de son père un athéisme joyeux, et parfois, lorsque l’ORTF passait la messe, elle chantonnait « mon chapeau, où est mon chapeau ? » au moment où le curé se tourne dans tous les sens.
Autour de la maison, un grand terrain en espaliers était un monde d’aventures sans fin.
Le Haut était resté sauvage, empli d’amandiers et de broussailles, et longeant la voie de chemin de fer sur laquelle passaient des michelines reliant Marseille à Toulon.
Aux abords immédiats de la maison, Rachel avait placé beaucoup de plantes grasses, mais aussi un figuier, des palmiers, et s’était obstinée à faire fleurir des roses.
Puis, des allées très ordonnées offraient tous les arbres fruitiers de la création et en Bas, le compost au fond, et des fraises et des tomates en veux tu en voilà.
Les ronces de la voie ferrée défendaient des cassis, des mures, des groseilles, des framboises, et étaient paresseusement fréquentées par des couleuvres des pierres, cherchant le soleil.
Au rez-de-chaussée, il y avait une buanderie, sous une grande terrasse d’où l’on voyait la mer. Tous les jours, une femme de ménage cuisinière, Paulette, venait. Elle avait des yeux noirs et un sourire malicieux et un mari alcoolique. Plusieurs fois par semaine, un jardinier aidait les roses à survivre. De temps en temps, une coiffeuse venait refaire la mise un pli bleue de Rachel.
Rachel possédait des meubles de bois massif, rond et doré et brillant, des poignées en dorure ; une horloge rectangulaire, avec des portes dentelées et décorées à la feuille d’or, s’ouvrant sur des oiseaux de porcelaine derrière des aiguilles qui laissaient passer un oiseau criant coucou régulièrement.
Des reproductions de tableaux de maîtres ornaient les murs, dont une, au dessus de son lit, d’un tableau de Monet, une jeune femme à ombrelle au milieu de champ de coquelicots.
Rachel avait des wagons dans son portefeuille de titres financiers ; des tapis, des fourrures, du parfum délicat, l’art de la manucure, les règles des jeux de société, des vêtements de marque.
Elle était gaie et aimait manger.
Et dans les lacets de Cassis, en arrivant à Marseille, elle écalait des œufs durs en jetant par la fenêtre des petits bouts de coquille beige.
Avec l’héritage de son père, Dany, encore en uniforme et au retour en France, s’est acheté un appartement rue du Faubourg Saint Martin, à Paris. Et une voiture.
Outre de l’avoir éloigné 5 ans de l’atmosphère pesante du foyer familial, l’armée lui avait appris un métier, technicien en électronique.
Comme des dizaines d’autres, il s’est embauché à la Thomson – avant que Papy Marcel ne débauche les techniciens et cadres de la Thomson pour monter l’empire Dassault.
C’est là qu’un jour de piquet de grève, il a observé, assise sur des marches, absorbée dans la lecture d’un livre, une jeune femme brune. Elle-même avait déjà remarqué ce type qui écrivait toujours ses mauvaises humeurs sur le cahier de doléances de la cantine.
Jamais content celui-là, elle a pensé.
Lui s’est inscrit illico au club de patinage artistique qu’elle fréquentait.
00:17 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note


