« lun 12 mai - dim 18 mai | Page d'accueil | lun 26 mai - dim 01 jun »

24.05.2008

Chroniques d'Europe (10) - Raoul, partie seconde

Raoul disais-je, était devenu libre penseur.

« Ne confondons pas les bien-pensants avec les gens pensant bien. Les premiers sont seulement des non pensants » écrivait il dans « Propos subversifs ».

Participant à des groupes de publications se nommant « contre courant » et « cahier de contre courant », il a écrit au cours des années 1924 à 1926, outre ses Propos subversifs, «  la Rhétorique du Peuple » et « l’amour, la femme et l’enfant ».

Ces publications, dans des éditions « groupe de propagande par la brochure », qui éditaient aussi Bakounine, par exemple, sont recensées par les centres de documentations anarchistes.

 

« Les gens malhonnêtes crient à la lèse liberté quand on les contraint à respecter celle des autres ».

Raoul n’aime pas les notables, écrit que les indigènes coloniaux ont été enrôlés de force, explique que « le meurtre étant un acte de violence et d’autorité ne saurait être anarchiste », car, « Plus parfaitement évolué, l’attenteur n’eut pas commis son acte ».

Il aurait aimé que fut gravé sur sa pierre tombale : ma terre … - Pourquoi pas aussi ton ciel, ton soleil – Pauvre fou dangereux !

On le comprend, il n’estime pas les médecins et trouvait qu’il n’est pas une boutade de Molière à l’adresse des médecins qui ait perdu un atome de son actualité.

« On affirme qu’il y eut un âge sans prêtes, sans soldats, sans médecins. Ce n’est pas impossible : j’ai bien un chien sans puces » ironise t il, en ajoutant des s où ils n’avaient pas lieu d’être en leur absence.

A propos du vote, il dit : « comment les défenseurs du suffrage dit universel ne comprennent ils pas que le peuple se désintéresse dudit suffrage parce qu’il ne lui est pas assez facile de contrôler si ses élus sont fidèles au mandat qu’il leur a confié ».

Trouvant que l’on rit trop du juge qui dort à l’audience, décide en fonction de sa digestion, car cela est une grande angoisse, il est contre la peine de mort.

Il raconte une anecdote : une femme accusée d’avoir assassiné son mari, et dont le crime ne faisait pas doute, a été acquittée par les juges pour ne pas être condamnée à mort. Ce dont Raoul se réjouit. Mais pour la même affaire, le juge demande à un témoin « levez la main droite et dites je le jure ». Le témoin répond : « Monsieur le Président, je vais vous dire tout ce que je sais être vrai, mais, je suis comme la France , sans religion. Ma conscience ne me permet pas de commettre un acte religieux auquel je ne crois pas. Comme je suis un honnête homme, réputé véridique, je vais vous dire sur la foi de ma réputation … ». Raoul raconte : monsieur le Président se fit conciliant, puis ironique, puis menaçant. Le témoin est actuellement en prison.

En 1924, Raoul défend la contraception ! La loi de 1920 punissait les manœuvres abortives de 3 000 francs d’amende et 2 ans de prison. Et de la même amende mais d’un emprisonnement de 3 ans quiconque aura indiqué ou conseillé un procédé anti-conceptionnel.

Raoul fait des conférences contre la loi du 30 juillet 1920. Il raconte : « mon seul contradicteur, le Dr J., affirma en invoquant l’autorité de son titre de docteur en médecine, qu’il n’y a pas d’autre précaution anticonceptionnelle qu’une variété d’onanisme répugnant qu’il exposa dans un langage grossier. Il m’était facile de le confondre, de prouver qu’il mentait, je n’avais pour se faire qu’à exposer les soins d’hygiène absolument efficaces et inoffensifs que prennent les eugénistes, mais la loi, qui ne punit pas le médecin qui ment, m’aurait frappé de trois ans de prison et 3000 francs d’amende en sus … ».

Bien sur, la Grande Muette en prend pour son grade : toujours les mêmes traditions de bêtise et de lâcheté, il y a des milieux rebelles à tout progrès, constate t il.

 

Raoul Odin, pour éviter à son fils Raphaël la conscription, portée de 2 à 3 ans en 1913, s’enfuit avec lui au Costa Rica, à San José, puis au Panama. Il s’est mis à élever des poulets.

Plus tard, son fils aîné, Daniel, marié à Irène et ayant eu deux filles, Mireille et Dora, les a rejoint.

Rachel, née en 1903, était restée avec sa mère puis la famille s’est reformée en France.

Contre son avis de son père Raoul, elle a épousé un des employés du magasin d’optique, André, en novembre 1925.

 

Finalement, Raoul avait raison. Le couple Rachel André n’a pas fonctionné. Rachel était une parfaite oie blanche et André était atteint d’un phimosis.

Il ne se passait pas grand-chose entre eux de charnel.

Et puis un jour, le frère d’André lui a expliqué qu’un geste chirurgical simple pouvait résoudre son problème.

Du coup, Dany, mon père, est né en juin 1927.

Peut être par hasard, car André a recherché l’amour ailleurs, a eu une maîtresse qu’il a aimée et a souhaité divorcer.

Divorce refusé avec la dernière énergie par Rachel, ce qui provoquait des colères homériques d’André, qui battait son fils avec sa ceinture et l’enfermement progressif de Rachel derrière ses volets. Ils vivaient dans les anciennes colonies françaises d’outre mer, paradis perdu de mon père, qui s’est engagé dans l’armée à l’âge de 18 ans, pour fuir l’atmosphère délétère du foyer familial, et accessoirement, apprendre un métier ce que sa jeunesse dorée passée au Club des coloniaux avait omis de faire.

Le jugement de divorce a fini par être prononcé par le tribunal civil de Tananarive, en juillet 1948, aux torts et griefs du mari.

Plus tard, sa maîtresse adorée est venue à l’enterrement d’André, à la grande indignation de Rachel.

 

Raoul Odin avait écrit, en 1924 : « L’étreinte pour l’étreinte ; simplement parce que deux chairs qui se sont frôlées en passant ont senti vibrer en elles le frisson du désir. Non seulement cela n’a rien de méprisable, mais cela possède sa beauté. Cette beauté, vous avez le droit de ne pas la comprendre ; mais la beauté se suffit à elle-même et n’a point besoin d’être comprise ».

 

22.05.2008

Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour (4) - Claudine

 

Pas sûr qu’elle va supporter ça longtemps.

C’est au fond d’un jardin pas entretenu, après un portail qui grince, dans une maison de ville.

La salle d’attente est commune avec celle de sa mère, une psychiatre. Il faut attendre au milieu de gens qui se mangent les petites peaux autour des ongles ou battent des pieds au rythme d’un mille-pattes atteint de Parkinson.

Elle est obligée de regarder fixement des posters, qui classent les aliments suivant un code couleur abscons. Mais peut être que c’est mieux que d’attendre au milieu d’autres grosses.

La secrétaire a des cheveux gris devant le visage, des lunettes rondes et traîne des charentaises. Et puis, la figure poupine et le ventre rondouillard, ça ne donne pas vraiment confiance, et Claudine doute. Mais il présente l’avantage d’être conventionné.

Elle a du remplir pendant deux semaines un petit cahier d’écolier qu’elle avait ressorti d’un tiroir à oubliettes, avec ses carreaux et sa marge rouge, et que je te note tout ce que je mange.

Et après, il faut présenter le cahier au diététicien qui l’étudie et commente, comme on détaille le menu d’un restaurant à toques. D’un air pénétré il avait consulté l’écran de son ordinateur et lui avait établi un programme alimentaire limité à 1400 calories jour, en lui demandant ce qu’elle aimait, entre les haricots verts vapeur ou les choux de Bruxelles ou les escalopes de dinde et le jambon. Avec les feuilles des menus, il y a les recettes et la liste des courses à faire. C’est un programme scientifique.

Claudine a acheté des tas de boites pour congeler, et a passé deux jours à cuisiner, pour ne pas se servir du temps qui manque comme excuse. Un investissement à ne plus faire marche arrière.

Elle se présente au premier rendez vous de quinzaine et va passer le temps dans les toilettes pour éviter un homme à tête d’asperge et compassé comme un porte manteau qui compte tout haut probablement les malheurs de sa vie. Le docteur Poupon - elle l’appelle in petto le docteur Poupon, car il s’appelle Docteur Poulpeau - la fait monter sur une machine où il faut poser les pieds sur des empreintes dessinées et elle se penche pour lire le résultat mais lui se précipite en sortant de derrière son bureau, non non il ne faut pas se pencher. Claudine reste quelques minutes troublée d’un poids aussi variable suivant la position de sa tête, si bien qu’elle ne perçoit pas tout de suite les compliments, elle a perdu deux kilos deux cent pendant ces quinze derniers jours, dont deux de graisse. Elle demande bêtement mais comment elle sait que c’est de la graisse et le Poupon lui explique tout content d’être utile, qu’il y a des impulsions électriques qui ne passent pas de la même façon suivant que c’est de la graisse ou de l’eau mais Claudine finalement s’en fiche.

Comme elle ne se réjouit pas assez, il lui dit mais vous réalisez, c’est comme si vous aviez laissé derrière vous deux litres d’huile et Claudine imagine des traces d’escargot adipeux et trouve ça vaguement dégoûtant.

Et c’est là qu’elle s’est dit je ne suis pas sûre de pouvoir supporter bien longtemps.

 

Elle rentre chez elle après ça, de nouveau décidée à reprendre le contrôle pondéral.

Claudine a suivi deux stages de formation dans sa vie et assez récemment. Du premier intitulé « accueil du public difficile », elle a appris qu’il vaut mieux planquer les agrafeuses hors de portée des gens énervés, comme tout objet pouvant se lancer. Elle a aussi obtenu qu’une sonnette alertant la direction soit installée sous le bureau derrière lequel le public est reçu.

Ca n’évite pas le lancer de crachat – une fois, une femme lui a craché dessus – mais ça rassure un peu. Claudine travaille dans un service d’ouverture de droits pour les personnes handicapées. Une autre fois aussi, un homme voulant la persuader de la réalité de son handicap, a retiré sa prothèse et a posé son moignon de jambe sur le bureau. Claudine range dans le placard du bureau d’accueil un flacon de produit désinfectant, des lingettes, et quelques comprimés contre la migraine, la tension, l’arthrose cervicale et les règles douloureuses. Elle y aurait bien ajouté une bouteille d’alcool pour les moments de faiblesse morale. Souvent, elle revoit cet homme qui lui avait mis sous le nez un classeur dans lequel était rangé, sous pochette transparente, l’ensemble des compresses classées chronologiquement, qui avaient servi à panser une plaie, elle ne savait plus où.

 

Le deuxième stage, « maîtriser son temps », l’a beaucoup intéressée, malgré un intitulé qui lui laissait penser qu’il s’agissait d’accepter d’en faire de plus en plus. Mais Claudine s’était bien amusée pendant ce stage là. L’intervenant prévu au départ s’étant désisté sans prévenir, il avait été fait appel à un type un peu lunaire, qui faisait 5 minutes de méditation avant de les faire entrer dans la salle de formation. Et puis il s’était mis à leur parler d’analyse transactionnelle, de triangle de Karpman, de processus de deuil et de contrôle sur sa propre vie. Claudine depuis se promène avec une nouvelle grille de lecture, et apprécie la magie de son application qui lui semble universelle. Les stagiaires avaient aussi fait des exercices bizarres et distrayants. Un dessin représentant un petit bonhomme derrière des barreaux leur avait été présenté et chacun devait trouver sa suite. Claudine avait imaginé que le bonhomme arrivait à les briser, après beaucoup d’efforts. Après, il fallait aller mimer la scène imaginée avec l’aide de chaises, et Claudine avait pris énormément de plaisir à mimer l’incapacité de bouger une seule chaise puis à en balancer une brusquement en poussant un cri, sur le sol à travers la salle. Elle avait perçu la peur chez les autres stagiaires, et l’amusement chez le formateur. Finalement, la suite officielle du dessin était que le petit bonhomme courrait partout avec des barreaux dans les mains, devant lui.

 

Claudine a un Objectif Positif. Elle ne se soumet pas à un régime, elle fait du Contrôle Pondéral.

Le Frigidaire déclame pompeusement : il convient de veiller à prendre soin de soi et ne pas absorber de calories vides. Une bonne hygiène alimentaire est la meilleure garantie d’un équilibre mental et d’une insertion sociale plus épanouissante et …

Claudine sait qu’en réalité les frigidaires ne sont pas aussi solennels et elle claque la porte du haut – en bas, c’est le congélateur – en emportant un yaourt nature zéro pour cent de matière grasse.

C’est comme la balance de la salle de bain. Elle se met à mépriser les objets hostiles.

T’es obsolète carrément, elle dit à la balance, même pas tu sépares la graisse de l’eau.

Un jeu d’enfant, un jeu d’enfant pourtant, Claudine chantonne pour narguer la balance.

Il ne faudrait pas que ça devienne obsessionnel non plus.

Une phrase déjà hante souvent Claudine, c’est on est ce que l’on mange.

Peut être a-t-elle trop d’imagination, mais parfois, ses cheveux sont du foin de cœur d’artichaut, ses pieds ont des allures d’abricots secs, sa peau est sucrée, ses ongles se déguisent en chips, son cœur est saignant.

 

Claudine s’est inscrite sur un site de rencontres amoureuses.

Elle a tout renseigné bien la fiche, le profil, elle aurait même renseigné la face. Sauf le poids. Il n’y avait pas « en évolution constante », ni même « sous contrôle ». Mais comme elle n’a rien mis, les hommes font des circonvolutions embarrassées à n’en plus finir pour essayer de savoir. Claudine fait semblant de ne pas comprendre, alors ils sont obligés de devenir de plus en plus précis, de plus en plus pressants et Claudine se fâche, mais enfin, ça n’a pas de sens, écrit elle, mais elle sait bien que ça en a un.

Un jour, un dentiste qui avait mis une photo de lui avec 15 ans de moins, sur laquelle il montrait la blancheur de sa dentition, et où il portait autour du cou un collier de fleurs hawaïen, avait réussi à obtenir d’elle un rendez vous, sans enquêter sur son poids auparavant. Claudine avait accepté, puis non, et le dentiste lui avait répondu furieux haha en effet, je n’avais pas vu votre fiche, mais c’est bon, aussi large que haute.

Une autre fois, un homme l’avait invitée à déjeuner dans un restaurant d’hôtel quelconque et malgré sa chaîne en or autour du cou et sa chemise ouverte sur un torse bronzé dès l’hiver, dans une espèce de masochisme fataliste, Claudine l’avait suivi sur le parking pour un après midi promis au stupre. Arrivée devant une Ford Mondeo noire dans laquelle trônait un chiwawa ébouriffé et mutique, derrière une plaque d’immatriculation indiquant « titi », et sous une plaquette de déodorant accrochée au rétroviseur sur laquelle la silhouette d’un couple en levrette était barrée d’un sens interdit commenté par un « défense d’entrer », Claudine avait fait demi tour sans un mot, pendant que Titi bredouillait ben alors ben alors.

 

Claudine lit Meat Me au lieu de Meet Me.

Au matin, elle prend à pleines mains son ventre et voudrait un long couteau de boucher et couper dans le lard. Elle crache sur la glace de la salle de bain. Parfois, avec des ceintures de robe, elle se saucissonne à se couper le souffle et gifle la chair, meat me meat me.

Parfois le Contrôle craque et elle enfourne du pain aux olives avec du chocolat au caramel et elle boit deux verres de vin et elle plonge la cuillère à confiture dans le pot de Nutella, peut être même elle va ouvrir une boite de foie de morue. Non pas qu’elle aime spécialement ça, notez. Le soir, au point où elle en est, elle tasse avec des tisanes sans sucre, mais après, elle n’en finit plus de ne pas digérer, bien fait bien fait.

Regarde toi grosse vache, toi et ton petit malheur de déborder de partout.

 

Néanmoins, certains matins elle arrive pimpante au bureau.

Le bureau est dans un immeuble au centre ville, près de la gare, et souvent défilent en plus des personnes handicapées, les errants, en quête de chaud, en quête d’eau, en quête de gens à qui parler.

Claudine arrive tôt, c’est elle la première, elle est chargée d’ouvrir les portes, le portail d’accès au parking. Le parking est partagé par des responsables du temple protestant voisin. Parfois ils entendent une chorale, et parfois, un violon dont le son arrive d’un appartement de l’immeuble de l’autre coté. Les responsables du temple voudraient ne pas partager le parking. Ils aident à s’occuper des clochards qui campent devant la porte du service, lorsqu’il faut vraiment les évacuer. Un jour, un responsable du temple est arrivé et avait oublié les clefs du portail, que Claudine n’avait pas encore ouvert. Il a réclamé un peu sèchement son ouverture à Claudine, qui lui a répondu « je ne suis pas le gardien du temple » et elle a été très fière de sa réplique. Je ne suis pas le gardien du temple, c’était drôle.

Claudine s’occupe de la distribution du courrier au sein du service, également.

Ce matin, il y a encore une lettre de Damia.

 

 

20.05.2008

Chroniques d'Europe (9) - Raoul, partie première

Evangéliste en Algérie, Raoul Léon Alphonse Odin a fait selon La Volonté de Dieu, 8 enfants à sa femme, Philippine Fanny Appy, à partir du 9 juillet 1896, date de leur mariage.
Il fallait ça pour assurer, de 8 je t’ôte 5, et Ismaël, Eve, Frank, Sarah Gemina et Samuele ont succombé qui de la grippe espagnole, qui de faible constitution, qui du mauvais sort.
Je retiens 3, la famille a gardé Daniel, Rachel et Raphaël.

C’est vers les années 20 qu’on le retrouve opticien, au 9 boulevard Arago, Paris 13e.
C’est là qu’en novembre 1922, Augier, moustache en avant, débarque et lui demande de remplacer les verres cassés de son binocle.
Raoul lui fait un examen de la réfraction oculaire et lui délivre des verres.
Quelques temps plus tard Augier revient le voir et lui expose qu’il a une gêne. Raoul le rassure, tout cela n’est qu’une affaire d’adaptation. En effet, Augier revint par la suite pour lui commander un deuxième pince-nez.
Forcément, Raoul n’étant pas le seul opticien de la place, il avait des confrères jaloux. Dont un conseille à Augier de consulter la doctoresse Bonsignorio. Qui lui fit part que tout de même, il y avait des médecins et des vendeurs de verres et que la distinction n’était pas faite pour les chiens. Non mais ho.
Augier, aussi remonté qu’un ressort de pendule par la bonne d’un vicaire qui a 40 ans d’ancienneté, a déboulé dans le magasin de Raoul et lui a fait un tel scandale qu’il a fallu l’aide d’un agent de la force publique pour l’en expulser.
Mais la terrible doctoresse Bonsignorio n’avait pas dit son dernier mot. Elle persuada Augier « dans son intérêt et surtout dans l’intérêt du Syndicat des Oculistes », de rapporter l’affaire au docteur Cosse, président de ce Syndicat. Qui conseilla à Augier de porter plainte auprès du Procureur de la République et se porta partie civile au nom du Syndicat des Oculistes.
Le juge décida d’instruire l’affaire, nomma un expert en la personne de monsieur le professeur De Lapersonne. Est il utile de préciser que cet expert oculiste était membre du Syndicat des Oculistes ?
Allez hop ! devant le tribunal correctionnel, le Raoul, comme disent les patrons vexés, avec les voleurs et les violeurs.
Le 21 février 1924, Raoul fut condamné à payer 500 francs d’amende et 1 000 francs de dommages et intérêts au profil du Syndicat des Médecins Oculistes de France, pour exercice illégal de la médecine.
Ce qui fut confirmé en appel le 24 mars 1925 avec tout de même une diminution de l’amende à 100 francs et des dommages et intérêts à 500.
Dans les dossiers des avocats, on peut voir que « l’élément substantiel du fait délictueux qui lui est reproché », c’est d’avoir examiné un de ses clients à l’ophtalmoscope, pour déterminer la mesure de sa réfraction par le procédé de la skiascopie.
Ben tiens, qu’il a répondu Raoul, bien sur que j’ai fait ça à Augier, et même à tous et même, je revendique le droit pour les opticiens de pouvoir pratiquer cet examen.
Et Raoul de dire : y a-t-il faute professionnelle ? Monsieur le professeur de Lapersonne écrit « il ne parait pas s’être rendu compte des difficultés que présente le cas de monsieur Augier, et il n’a pu, par conséquence, lui fournir des verres appropriés à sa vue ».
La belle affaire ! Monsieur le professeur de Lapersonne néglige lui-même d’indiquer les verres qu’il aurait prescrit ! Et d’ailleurs, le sieur Augier porte encore sur son nez les verres prescrits, alors ?
Y aurait il faute morale ? Les oculistes de la place reprochent à Raoul une publicité agressive : il distribue des buvards imprimés, parlant « d’examen des yeux à la chambre noire ».
Le texte exprime la réalité des faits, s’exclame Raoul, il ne peut rien avoir d’abusif dans une réalité aussi simple ! Estime t il, touchant de confiance en la logique des choses.

Le Syndicat des Oculistes, pour nuire à Raoul, en suggérant une assimilation malveillante, a produit une lettre circulaire émanant d’un « Institut Général d’Optique et d’Acoustique ». Cependant, et nul ne s’en est ému, cette pièce est une publicité d’une maison où les examens de la vue sont faits, soit par des médecins, soit sous le contrôle direct de ceux-ci. Si l’on compare le buvard d’Odin avec la circulaire de ces médecins, ironise l’avocat de Raoul, celui-ci apparaît d’une discrétion saisissante !
L’avocat conclue : il ne s’agit pas d’une question de fait, mais d’une question de principe, qui dépasse considérablement la personne d’Odin. On l’imagine, déclamer, à grands renforts de manches, ainsi que ne peuvent que déclamer les avocats : c’est à la loi et à la loi seule, à trancher le conflit entre oculistes et opticiens !

D’une façon plus technique, Raoul milite.
Il pense que les médecins soignent les maladies, et les opticiens corrigent les anomalies de la réfraction.
Il prend le temps d’expliquer : les maladies ont un caractère évolutif, elles aboutissent à la guérison ou à la mort – c’était un homme sans demie mesure que le Raoul – tandis que les  «anomalies de la réfraction ne sont que des anomalies de structure ayant un caractère fixe et permanent, ou des impotences fonctionnelles ». Pas de guérison mais compensation par des appareils appropriés.
Les verres correcteurs ne sont pas un traitement, ils ne modifient pas l’organisme, contrairement aux agents thérapeutiques, dont l’effet est instantané et temporaire.
Pas un sujet affecté d’irrégularité focale n’a perdu la vue ou contracté une maladie du fait qu’il aurait été mal corrigé par un opérateur compétent.
Ce que disent les juges irrite Raoul : et voilà, ils ont décidé que les irrégularités focales sont des maladies et que les verres sont des remèdes !

Comment procède t on à l’examen des yeux ?
Deux méthodes : la subjective, vous savez là, le tableau qu’on vous fait ânonner ; l’objective, mesures physiques du système optique du sujet.
L’examen de la réfraction est une opération facile surtout avec la méthode objective : il y a un énorme gaspillage de travail collectif à n’employer que des oculistes à cette besogne.
« C’est aussi déraisonnable que si l’on exigeait que tous les typographes fussent licenciés ès lettres » fulmine Raoul.

Raoul insiste : il faut utiliser les deux méthodes pour mieux corriger les irrégularités focales. Les juges, eux, n’autorisent de se passer du médecin que dans un cas : le choix personnel par l’intéressé lui-même …

Fiction juridique ! s’exclame Raoul. Comme un astigmate pourrait il déterminer sans aide de l’opticien, la nature, l’axe, le degré de son astigmatisme !

Il souligne l’intérêt public : l’astigmatisme des chauffeurs est la cause de la plupart des accidents automobiles ! Le fait de pouvoir passer librement chez l’opticien peut amener à détecter un astigmatisme. Tandis que s’il faut payer un médecin …

Pour finir, Raoul constate : « l’arrêt en somme, autoriserait les opticiens à employer des moyens primitifs qui demandent un assez long apprentissage et un tour de main délicat sans donner de précisions sérieuses. Mais il leur interdirait les procédés scientifiques, simples, presque automatiques, qui mènent à des résultats surs. Ils pourraient faire leur métier mal. Ils ne pourraient pas le faire bien ».

Comment le souci de la santé publique pourrait il servir de base à un paradoxe aussi surprenant ?


Raoul, devenu libre penseur, n’était pas au bout des paradoxes.


Et il ne savait pas, qu’une loi de financement de la Sécurité Sociale allait autoriser, le 21 décembre 2006, une délégation des ophtalmologistes aux opticiens et orthoptistes. Partielle certes, mais devenue indispensable pour remédier à la pénurie de professionnels que connaît le monde des oculistes.
Et mettant ainsi un terme à la guerre entre oculistes et opticiens, dont l'arrêt fondateur fut l'arrêt Odin.

 

Toutes les notes