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17.05.2008
Chroniques d'Europe (8) - En Auxerrois
En descendant vers le sud, la ville est sur la droite, repliée en rond, préfecture d’une région de vins.
Et aussi d’une équipe de foot sur laquelle beaucoup d’espérances se cristallisaient.
C’est là que j’allais, 6 mois auprès d’un collègue en poste, poursuivre ma formation.
J’ai du passer des examens médicaux complémentaires et le cardiologue m’avait dit : « je vous enverrai les résultats à vous », j’avais acquiescé et il avait insisté : « à vous, pas à votre directeur, qui a appelé pour les connaître ».
C’est dire si j’étais dans de bonnes dispositions envers ma hiérarchie.
Le collègue auprès de qui j’apprenais, avait un accent d’ailleurs, et me faisait partager tout de ses connaissances.
Un fabricant de machines agricoles avait des difficultés économiques.
Les dirigeants voulaient licencier pour motif économique un tiers des effectifs. Ils ont déposé un plan social.
Ils devaient obtenir une autorisation de licencier pour motif économique auprès du directeur en présentant un plan social, et l’autorisation de licencier les représentants du personnel auprès de l’inspecteur du travail, comme aujourd’hui.
Dossiers laborieux, bouffeurs de temps, déprimants.
Ah ! Les critères de licenciement … La charrette était classée par ordre d’ancienneté, de charges de famille, d’handicaps, de valeur professionnelle et tout était mis en balance, discussions de marchands de tapis.
Les dirigeants de l’entreprise criaient à l’urgence, le Ministère auditait puis concluait qu’il y avait le feu, les salariés tombaient malades, certains suicides déjà, les syndicats menaçaient de saboter tous les matchs de foot, le Préfet voulait de l’ordre.
Devant le bureau de tabac, il était là. Sur un pliant, avec un bol à ses pieds, une mini palette en bois sur laquelle reposaient des journaux froissés, un cendrier Ricard. Là où la veille, j’avais remarqué un tracé à la craie d’un carré avec 4 petits ronds aux coins, un rond puis un autre moins important, et un rectangle le long du carré. « J’avais réservé » m’a-t-il dit par la suite.
En le voyant cligner un œil et examiner tout en fumant crânement sa roulée, le yupie de province qui tintinnabulait au son de sa gourmette, sa chevalière et sa chaîne en or, j’ai pressenti un évènement.
L’air endormi, il a allongé la jambe.
Le yupie est tombé en rougissant violet, et Zigzag s’est mis à hurler en tenant sa jambe.
L’autre s’est relevé en essuyant son pantalon. Zigzag a crié : « T’as pas honte, bousculer un handicapé !! ». Le yupie a bafouillé de vagues excuses, a fouillé dans ses poches, a déposé une obole dans le bol, et est reparti du plus vite qu’il pouvait, en boitillant, et sans même acheter son tabac.
Nous faisions des réunions et des réunions.
Mon tuteur pensait accorder les licenciements, convaincu de la réalité catastrophique de la boite.
Les salariés ont occupés l’entreprise. Des pneus brûlaient devant le portail.
Les patrons allaient de plus en plus à Paris, tenter de trouver des fonds.
Notre directeur, qui était de la région parisienne et pingre reconnu, profitait de ma voiture pour rentrer le week-end gratuitement.
Un vendredi soir, que je le trimballais, ce qui m’obligeait de surcroît à faire un détour, il pleuvait. Vraiment. Je le voyais pâlir dans les lueurs des phares. Il m’a dit : « mais l’aquaplaning, vous savez ce que c’est ? ». « Oui oui » j’ai répondu, en accélérant légèrement.
Après il prenait le train, alors il partait très tôt, le vendredi, et dans cette petite ville, qui n’avait pas vu le directeur à la gare à un moment ou à un autre ?
Le lendemain, avec un sourire en coin, j’ai mis quelques sous dans le bol de Zigzag.
Je lui ai dit : « pour soigner votre jambe ».
Alors il m’a tendu un autocollant sur lequel on voyait en ombre chinoise rouge sur fond blanc un handicapé en fauteuil roulant, brandissant une pancarte « Handicapés Libres et Méchants » et en dessous, en lettres noires, « Tout le monde vieillit. Nos intérêts sont les vôtres ».
J’ai levé un sourcil. Il m’a dit : « rejoins le HLM, tu verras, on se marre ! ».
« A quoi faire ? » j’ai demandé.
« Ben là, on fait un guide de la ville pour qu’elle change les trucs qui vont pas. Pour l’instant, on autocolle les voitures sur les places pour les handicapés, mais après, on va tester les trottoirs ».
« Ah bon ? Et comment ? ». Je suivais.
« Y en a qui prennent des semelles en cartons et d’autres des talons pointus et on regarde si les trottoirs vont. C’qui va pas, on le note et on le dit à la mairie. Si ils réparent pas, on le mettra dans le guide ».
« T’as qu’à venir, samedi » qu’il a ajouté.
Et il m’a indiqué le lieu de rendez-vous.
Une collègue adoratrice de chats m’avait prêté sa maison, pour changer du foyer des Jeunes Travailleurs.
C’étaient en dehors un peu de la ville, et dans cette maison en bout d’impasse, des milliers de petits chatons sont nés. Enfin, c’est l’impression que j’ai eue.
Le soir, au milieu des miaulements des petits acrobates et des coassements des grenouilles, j’attendais telle Pénélope, un amoureux dilettante.
Il fallait rédiger un mémoire de stage. J’ai commencé à raconter le dossier de l’entreprise d’engins agricoles.
Le temps passait, le désespoir social gangrenait une partie des habitants de la ville.
Le Préfet s’énervait et pressait le directeur de refuser les licenciements, pour des raisons d’ordre public.
Cela posait un problème. Mon maître de stage, lui, voulait accorder pour les représentants du personnel.
Je ne rentrais pas tous les week-ends.
Je suis allée au rendez-vous du HLM.
Le président de l’association, Jeannot, était un type d’environ 35 ans, un brun nerveux et bègue. Il avait un bras atrophié. Adolescent, il avait escaladé un portail mais par une manœuvre maladroite, s’était retrouvé empalé par un bras. Il était resté plusieurs heures ainsi, sans que quiconque lui porte secours.
Plusieurs autres personnes étaient là, avec Zigzag. A mon avis, plus animées d’une adoration pour Jeannot que d’une volonté militante farouche. Encore que …
Ils se sont distribué des espèces de chaussures trafiquées, et ceux qui n’en avaient pas se mettaient des cailloux dans les chaussures.
Chaque fois qu’une portion de trottoirs était bosselée, pas plane, pas assez large ou même crottée, la bande descendait sur le bitume, arrêtait les voitures et distribuait des autocollants tout en expliquant ce qu’ils faisaient. Au grand ahurissement des conducteurs.
Les piétons étaient aussi dotés de documentation.
J’ai beaucoup ri, c’était autorisé car compris dans l’action militante.
Je n’ai pas regretté d’être restée en ville.
Les décisions devaient être prises.
Lors d’une réunion dans le bureau du directeur à ce sujet, le Préfet en personne a appelé et exigé du directeur qu’il refuse les licenciements. Il était hors de question que les syndicats perturbent l’ordre public et les matchs de foot en particulier.
Mon tuteur est sorti en claquant la porte.
Le directeur a refusé les licenciements et pour ne pas avoir à le dire en personne aux dirigeants de l’entreprise, s’est enfui vers Paris. Mais les patrons de la boite lui ont couru après et l’ont rattrapé sur le quai de la gare.
La semaine d’après, le bilan de l’entreprise a été déposé et l’ensemble des salariés licencié.
J’ai intitulé mon mémoire « l’inspecteur du travail doit il être le contrôleur de l’emploi ? » et j’ai eu 14, même en racontant le coup de fil du Préfet.
Je n’ai jamais su, pourquoi Zigzag s’appelait Zigzag.
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15.05.2008
Chroniques d'Europe (7) - En Champagne
Le test avait viré au rose – rose pour une fille, bleu pour un garçon, haha – et je suis restée toute la journée allongée, malade d’avoir à l’annoncer à ma mère.
Allo Maman ? Bobo.
« Et qu’est ce que tu vas faire ? » qu’elle m’avait demandé, et ça m’avait glacée jusqu’aux tripes, devant mes yeux, une faiseuse d’ange de ses récits.
Le truc c’est qu’il mentait. Il mentait tout le temps, tout le temps.
Je ne le connaissais pas bien, et aujourd’hui, je sais que je ne voulais pas vraiment, peut être, le connaître.
Alors je n’avais pas voulu voir. Que le désir d’enfant.
Il partait le matin pour aller travailler, il avait fait des arts martiaux, il s’était acheté une voiture.
Plus mon ventre grossissait et mieux c’était parce que plus il me cachait la vérité.
Au boulot, j’avais des malaises, des étourdissements dans des fours à verre, des vertiges en haut des silos à grain.
Des rêveries à n’en plus finir.
Un matin que j’allais voir une sage-femme pour mal de ventre, ils m’ont hospitalisée. Six mois et demi de grossesse, c’était trop un petit fœtus pour les contractions.
Quand je n’étais pas là, c’était pire.
Pendant l’hôpital, il prenait un chien, qu’il m’amenait discrètement, qui pissait partout, qu’il rendait. Il oubliait de m’apporter une brosse à dents.
J’ai été absente longtemps du bureau, la directrice régionale, une vieille fille en mini jupe de cuir noir et qui menait les directeurs à la baguette avait refilé mes primes à mon collègue.
Lors de l’entretien, elle m’avait dit « personne ne vous a demandé de faire un enfant ».
Elle est née.
Quand elle a eu 11 jours, je suis allée voir les grands parents de son père.
Qui ont tellement ri. Fallait il que je sois bête pour croire tout ça, il n’avait jamais fait de judo de sa vie, l’école était un vague souvenir, il n’avait aucun diplôme et tiens d’ailleurs il ne travaillait pas et puis il n’avait rien de rien.
Je suis partie habiter un 9e étage d’un HLM avec vue sur les champs de betteraves.
Il était tellement perdu que j’ai fini par lui ouvrir la porte.
Je ne savais plus moi. La mythomanie, est ce que c’est dangereux ? J’avais peur qu’il se casse, et j’accumulais mes failles.
Je lui avais mis un marché en main tout de même : plus un seul mensonge, même pas pour dire que tu as descendu la poubelle alors que non.
Dans l’appartement, il chassait les cafards.
Un vendredi soir, un télégramme pour lui.
Je l’appelle pour qu’il passe à la poste, il revient en me disant que son père était mort.
Le lundi matin, au bureau, un organisme de crédit m’appelle : « vous vous êtes portée garante pour une chaîne Hifi à crédit, aucune mensualité n’a été versée, nous vous demandons de payer l’intégralité ». Je m’étonne de ne pas avoir été informée. Ils me disent, mais si, nous avons envoyé un télégramme.
Je suis allée le chercher à l’autre bout de la ville, je lui ai dit de me donner ses clefs, de descendre, là, tout de suite, maintenant, et de ne plus jamais chercher à entrer là où je vivais.
Il n’a pas trop voulu, au début, puis j’ai pris la direction du commissariat.
J’étais froide et décidée.
J’ai fait changer les serrures de la porte d’entrée.
Ca n’est que quelques jours après que j’ai eu la curiosité d’aller voir à la cave.
J’ai trouvé des courriers personnels commentés, des photos abîmées, des objets cassés.
Toutes les fêlures.
Quelques temps plus tard, je suis revenue en région parisienne, elle n’avait pas 2 ans.
22:33 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note

