Page d'accueil | lun 05 mai - dim 11 mai »

01.05.2008

Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour (2) - Antoine

Antoine prépare le manger que sa sœur Georgette lui apporte, un jour sur deux, pour ne pas qu’il meure de faim.

Il verse les lentilles saucisse dans une casserole au fond difforme, et la pose sur un feu de la cuisinière.

A coté, trône le Four à Microndes. Ses neveux lui ont offert de force. Antoine, pour l’inaugurer, avait réchauffé un plat recouvert d’un opercule en alu, ça s’était mis à crépiter pire que le bouquet final du 14 Juillet, mais il avait eu le réflexe d’appuyer sur stop. Puis une autre fois, il avait placé une assiette de pâtes à la sauce tomate, et ça avait explosé partout, plein de tâches rouges partout, qui avaient séché. Antoine ne les avait pas grattées, il trouve les ondes sournoises. Il n’y comprend rien dans les vitesses.

 

Pendant que ça mijote, Antoine décide d’aller pisser.

Il s’est rendu compte qu’il maîtrise de moins en moins ses émissions. Il prend des précautions d’avance. Ca l’occupe.

Il traîne ses charentaises dans le couloir.

Pendant qu’il y est, il examine les traces sur le papier hygiénique. Toujours du sang.

Ca lui est déjà arrivé, au temps de Simone. Il était allé voir le toubib, qui l’avait envoyé chez un gastrologue, ou quelqu’un comme ça. On lui avait fait un examen des boyaux. Vraiment charmant. Finalement, c’était des hémorroïdes.

Mais cette fois, Antoine a un cancer du colon.

Il ne veut pas le savoir.

Hors de question qu’il retourne se faire examiner les boyaux.

Plutôt crever.

Plutôt crever, qu’il dit à la cuvette.

 

Il retourne vers la cuisine.

Il n’a pas faim. Mais s’il ne mange pas un peu, sa sœur lui fait la leçon. Elle se prend pour leur mère. Elle se sent investie d’une mission. Enfin.

Lui il mangerait bien seulement un repas sur trois, par exemple. Mais elle surveille, elle voit la vaisselle, elle voit la poubelle, pour un peu, elle voit ses boyaux.

Elle essaie de lui refiler de la viande. Mais lui ça le dégoûte, alors elle ruse, elle fait des hachis, introduit des morceaux dans les légumes, dans les sauces.

Parfois, Antoine met des heures à digérer. La nuit, ça le réveille, il s’assoit sur son lit et sort d’un seul coup un rot énorme, tellement énorme que quasiment il en est fier. Et puis ça ne dérange plus Simone.

 

Il prend le pain, et le pose maladroitement sur la table en formica bleu. Comme la miche s’installe dessus dessous, il la retourne. Antoine n’est pas superstitieux. C’est juste qu’on ne sait jamais. On sait jamais, qu’il dit à la miche.

Avec son Opinel, il creuse une croix dans la croûte du dessus du pain.

Il prend la casserole et la pose sur un carreau décoré d’un dessin de thym et de laurier et s’assoit sur la chaise. Ca craque.

Ca craque les genoux, qu’il dit à son assiette.

Devant lui, l’assiette, une fourchette, son Opinel, une serviette de table à carreaux blancs et rouges serrée dans un rond en bois, un verre et le cubi de Faugères.

C’est du Faugères de la coopérative. Ça n’est pas qu’il est très bon, mais Antoine n’arrive plus bien à déboucher les bouteilles de vin. Et puis il ne va pas demander à sa sœur. Plutôt crever.

 

Ses médicaments sont au centre de son assiette. Trois différents. Antoine ne sait plus à quoi ils servent. Certains sont dans des flacons foncés comme des lunettes de soleil. Les flacons sont refermés par un chapeau qui a un trop petit rebord. Antoine ne peut l’ouvrir, la plupart du temps. Quand il y arrive, il met quelques cachets dans la poubelle, pour que Georgette voie que le niveau baisse.

Il renifle et passe sa manche sur son nez.

 

Antoine se demande s’il va aller à la pétanque.

Il n’a pas trop envie.

Déjà son pote Marcel, un tireur de haute réputation, le Roi des Carreaux, son pote Marcel n’y est plus.

Il avait résisté des mois et des mois à sa femme, qui voulait déménager dans une maison pour vieux. Puis il avait cédé. Deux semaines avant d’y entrer, il est mort. Sacré Marcel.

Et puis ses jambes se rappellent à lui.

Antoine était réparateur de machines à écrire au Crédit Lyonnais. Les machines à écrire, ça le connaît. Les Olivetti, les Japy et les Olympia, il les réparait à la pelle. Un jour, il était dans l’ascenseur de l’agence régionale avec tout un chariot de machines. Ca pesait le poids d’un âne mort. A cinquante centimètres de sa fin de course, l’ascenseur a lâché. Bing ! Le chariot est venu percuter Antoine et lui a fracturé les deux jambes.

Quand Antoine avait fini de déjeuner avec Simone et qu’il allait retrouver Marcel pour jouer en doublette, et même si le temps était humide, il ne les sentait pas, ses jambes.

Là, ça n’est plus la même sérénade. Et les autres l’agacent. Toutes ces considérations sur les boules, les Obut c’est mieux, non c’est les Boule Noire, les JB … Faut les voir, avec leur ramasse boules, Antoine il craque des genoux, mais jamais il ne se servira d’un ramasse boules. Ca fait trop pédé.

Ca fait trop pédé, qu’il grommelle à son verre en vidant le fond.

 

Parfois, Antoine traîne derrière l’immeuble, au coin des chats. Il leur refile le frichti de Georgette. Ils ont l’air d’apprécier, eux.

Antoine arrive en retard au boulodrome, et il dit qu’il ne s’est pas aperçu de l’heure.

Alors les autres lui disent « t’es un peu cariclot » et lui, il laisse dire.

 

Antoine sort son paquet de Drum du tiroir de la table.

Il se roule maladroitement une cigarette.

Une fois, alors qu’il jardinait dans le potager, il a entendu ses neveux dire à leurs copains que « l’Antoine, il en fume», la preuve, les coquelicots du jardin et puis il avait fait l’Indochine. Ca prouve.

Antoine, qui comptait se débarrasser des fleurs, les avait laissées. Mais le Faugère lui suffit.

C’est juste qu’il aimait bien l’idée d’impressionner les minots.

En crachouillant des brins de tabac, Antoine regarde le cadre où figure la photo de Simone. Il retourne tout le temps le cadre, ça lui porte trop peine de voir Simone. Chaque fois, Georgette la remet à l’endroit, elle est choquée. Antoine lui, ne veut pas que Simone le voit.

 

Antoine tire sur la tige.

Il est de plus en plus malhabile avec son papier et son tabac à rouler.

Mais il est hors de question d’acheter une machine ridicule à rouler, là. Et encore moins des cigarettes toutes faites. Ca fait trop pédé. Plutôt crever.

Plutôt crever, qu’il dit au cadre de Simone.

 

   

Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour (1) - Thomas

Thomas fait des raies dans sa purée puis les efface. C’est trop nul les raies. Il creuse une grotte au bord du cratère. C’est la maison de l’explorateur, celui qui ira chercher de nouvelles terres avec son chien. A cause des meutes de la faim, il doit chercher des nouvelles terres.

« Thomas, dépêche toi de manger avant que ça soit froid ! » lui jette sa mère, et le pied de Thomas part en pendule cogner contre Pacha. Même pas fait exprès. Pacha se pousse et fait tomber le tabouret et il s’en va en baillant l’air de rien, la queue hochant.

« Mais qu’est ce que tu fais là toi !! ». Sa mère dispute le chien mais jamais il lui répond. Souvent sa mère parle sans qu’on lui réponde mais pas toujours. Thomas a fait la liste dans sa tête. La voiture ne répond pas mais lui obéit. Pacha ne lui répond pas. Son père des fois non. Des fois, il bouge la porte très fort et dit « fais chier ».

Quand sa mère l’appelle Thomas, c’est que C’est Pas le Moment.

Là par exemple, C’est Pas le Moment.

Thomas avale sa purée. Purée caca boudin.

Il n’a jamais mangé de boudin mais il sait qu’il n’aime pas ça. Il sait que c’est du sang d’animal. La crème de marron non plus il n’aime pas, même si c’est pas du sang, mais ça colle trop la langue.

Thomas dit qu’il veut deux petits suisses à la fraise en dessert et sa mère lui pose devant avec la petite cuillère cadeau du magasin de surgelés. Son manche est rouge et tout en virages et c’est la sienne, de petite cuillère. Il préfère les petits suisses en tube ou ceux avec une paille mais sa mère ne veut pas en acheter.

Thomas finit son verre Tintin, rote et dis pardon et sa mère dit « tu peux sortir de table ».

 

Dans le couloir qui mène à sa chambre, Thomas longe le mur droit de coté, face à l’autre mur, mais sans regarder les masques. Il fait des pas chassés, il en faut cinq pour passer les masques. Les masques c’est des figures que ses parents ont rapportées de leurs voyages. Mais Thomas se méfie. Il serait presque ami avec la tête ronde et les yeux plissés qui rient, la moustache rigolote, et les cheveux roses qui pendent de chaque coté et qu’il n’a jamais osé toucher. Les autres sont vaguement inquiétants. Un tout blanc est décoré de paillettes dorées, et plein de tissus blanc et argenté, un autre est marron foncé, il fronce les sourcils, il a une barbichette pointue, on dirait des poils de noix de coco. Thomas a déjà mangé de la noix de coco mais pour faire plaisir à son père parce que ce n’est pas très bon. Il y en a un autre moitié marron moitié blanc, la bouche est du coté marron mais est peinte en blanc, et il a un bout de tissus comme du sac de pommes de terre qui lui sert de barbe et un autre enroulé qui lui sert de chapeau.

C’est surtout parce qu’ils n’ont pas d’yeux que Thomas se méfie. Déjà que des fois on leur vole leurs rames, Thomas ne veut pas que les figures soient en colère pour leurs yeux.

 

Thomas appuie sur la poignée de la porte des WC. Elle est un peu dure et fait mal aux doigts.

Il rentre et ne touche pas au verrou, sa mère ne veut pas. Il s’assoit sur la cuvette et regarde les dessins du carrelage par terre. Il cherche l’ours familier, et la corvette qu’il a repérée récemment. Maintenant il peut la voir, avant il ne savait pas ce que c’est, une corvette.

Il tire un peu fort sur le papier, alors il prend le grand bout. Il se lève, s’essuie et regarde les traces. Le fait est que ça n’est pas du tout le même sale que dans le nez. Les différentes sortes de sale sont un Mystère qu’il n’a pas encore résolu. Il étale un peu de trace sur la paroi de la cuvette, et ça fait une fusée.

Vite, il se reculotte, tire la chasse, et repart.

Il va jouer à la fusée avec ses Playmobil.

 

Thomas aborde l’après midi comme on entre dans une nouvelle saison.

 

Dans l’après midi, Thomas sortira de sa chambre brusquement et ira chercher un Mister Freeze à l’orange, au citron, ça pique trop.

Ils sont dans le tiroir du haut dans le congélateur, et Thomas doit se mettre sur la pointe des pieds pour regarder dedans. C’est dangereux parce qu’il risque de se coller les doigts, alors il touche le moins possible à autre chose, et pique directement sur le bâtonnet.

Il repart un peu excité, sans refermer bien la porte du congélateur.

 

Plus tard encore, les joues de Thomas seront toutes poisseuses et si sa grand-mère était là, elle lui dirait « mais tu pègues Boutchou » et sa mère lui dirait d’aller se laver. Après, sa grand-mère lui ferait des bises très fort, en disant « on en mangerait on en mangerait » et Thomas dirait « me dévore pas me dévore pas » et même s’il sait que ça n’est pas pour de vrai, il se méfie. Il est content de connaître le mot « dévore ». Son autre grand-mère, elle, ne l’embrasse pas comme ça, mais s’appuie un peu sur son épaule et dit « c’est mon bâton de vieillesse ça ! » et Thomas trouve qu’un bâton c’est bien, et il se voit aider sa grand-mère à marcher,  quand elle sera très vieille. Et si on l’attaque, il pourra la défendre, comme il est un bâton.

 

Ses Playmobil aussi collent un peu.

Mais ça n’empêche pas la fusée de décoller ahah.

Thomas pour vérifier, met dans sa bouche un chef de chantier à casque jaune qui fait un signe à la fusée.

Il a bien un goût d’orange.

 

 

Chroniques d'Europe (3) - Cadi

Alors que je discutais avec elle de l’évolution des moeurs et que je remarquais que nos années d’étudiantes avaient été une parenthèse bénite, Cadi m’avait répondu « oui, on a eu de la chance, ils n’avaient pas encore inventé le Sida » et ça m’avait laissé un rire amer et désenchanté.

J’ai fait sa connaissance sur les berges du Lez, au temps où il y avait encore de la place et pour les joggeurs, et pour les promeneurs de chien, et pour les vélos.

Assise en tailleur sur un banc de pierre, je croquais les chiens et leurs maîtres, le but étant d’arriver à trouver des lignes de ressemblance entre les deux.

Elle est arrivée, taille Twiggy, une chevelure rousse flamboyante retenue par une paire de lunettes de soleil d’un noir absolu et un crayon à papier planté dans la masse, accompagnée d’un chien de la taille d’un poney nain, taché de blanc et marron, les oreilles de velours tombantes, un torse puissant, et qui avait tendance à prendre des poses style mannequin pour « Chasse Pêche et Traditions » à chaque piaf qui passait.

Près de mon banc de planque, elle a sifflé entre ses dents et a appelé : « Braque ! », et l’autre gros balourd est arrivé au triple galop, on sentait qu’il retenait la bave qu’il avait envie de répandre.

En levant un sourcil, j’ai dit : « Georges ? ». Elle m’a répondu « hein ? » en retroussant légèrement sa lèvre supérieure.

J’ai réitéré : « Georges Braques, le peintre ? » en souhaitant être à un millier de kilomètres de là, environ.

Elle m’a dit : « ben heu c’est un Braque italien ! » l’air de me prendre pour une abrutie totale pour qui elle avait un peu de compassion.

« Et aussi le diminutif de braquemart » avec un coin de son sourire qui remontait jusqu’aux yeux.

Forcément, de rire j’étais obligée.

Nous avons donc pris l’habitude de nous retrouver près des berges et de nous raconter nos vies.

Je trouve Cadi drôle, mais pas tout le temps. Ou plutôt, parfois, je ne lui montre pas. Je l’ai surnommée 37°2 Le Matin, mais pour rien au monde je ne lui avouerais, ou alors avec une vérification au radar de l’absence de fourchette à 1 km à la ronde.

Une fois, qu’une vieille à roquet s’était plainte des reniflements de Braque au train de son Médor, Cadi était montée en mayonnaise en une seconde et demie, et avait lancé une diatribe contre la vieille, sur la base de « ça va tu vas pas nous en chier une pendule à treize coups à ressort en bois » pour conclure par un « vas téter les cafards ! » du plus bel effet.

Elle est comme ça, Cadi, assez spontanée dans le fond.

Dans un  moment de faiblesse, elle prétexte ses origines siciliennes comme cause de son tempérament volcanique. Et elle assure qu’elle a vu plus de morts que la moyenne des gens, non pas tant des cadavres de la Mafia – ce que dans un accès d’imagination débordante j’avais aussitôt supposé – mais en visitant les Catacombes des Capucins de Palerme. « Huit mille cadavres hein, et en bon état ! » qu’elle s’écrit.

Cadi vit sans homme, car au bout d’un moment, elle s’ennuie, elle leur fait « l’hôtel du cul tourné » et ils filent « comme un pet sur une toile cirée ».

D’un strict point de vue juridique, Cadi pratique la prostitution.

Des petites missions de secrétariat en intérim ne suffisent pas à assurer un train de vie suffisant pour Braque et elle.

Je la soupçonne surtout de céder à la facilité : elle change moins souvent de mission avec sa clientèle qu’avec ses boites d’intérim.

La première fois qu’elle m’avait raconté qu’elle s’était spécialisée dans la clientèle sado-maso, j’avais tenté en vain de prendre l’air blasé pour me trahir rapidement avec un : « mais t’as pas peur ??? ».

Alors elle m’avait expliqué qu’en fait, les rites sado-maso sont tellement normés, que sa clientèle est bien plus plan-plan qu’une clientèle tout venant.

« Pour te dire » qu’elle poursuit, « j’ai un client régulier, monsieur J. Lui il veut dominer. Il fabrique des colliers de chien en cuir, et chaque fois que je vais le voir, son truc, c’est que je me balade à poils avec. Il me fait la cuisine et tout ça, et moi, pendant ce temps là, je suis installée sur un tabouret haut, avec son collier. De temps en temps, on va sur le fauteuil et il me donne une fessée. Je repars avec 150 euros si c’est avant 2 heures du matin, et 300 si je passe la nuit. Je crois qu’il prend du viagra ».

« Y a des contraintes quand même, par exemple, faut être vachement épilée, et pas porter de slip. Tu sais, le trip d’être toujours dispo … ».

J’ai fait mine de savoir.

« J’en ai un autre, lui, il est soumis. On a rendez-vous à une terrasse de café. J’apporte un string dans mon sac, je les achète par 3 à 5 euros, à Leader Price, plus c’est rose et rococo et mieux c’est et moins cher c’est. On boit un verre, puis il pose l’argent de l’addition plus 100 euros pour moi. Je lui tends le string, d’une taille en dessous la sienne. Il va aux toilettes et le met. Après, sur le Net, il me raconte ce que ça lui a fait et tout ça et comment il arrive à cacher ça à sa femme. Moi, suivant son attitude, je lui invente des récompenses ou le plus souvent, des punitions. Par exemple, s’épiler les mollets avec de la cire, porter les chaussures de sa femme … ».

Cadi est assez distrayante.

Bon évidemment, je ne dessine plus beaucoup, sur les berges du Lez.

 

Chroniques d'Europe (2) - Parede

Cependant il y a eu de l’amour.

J’ai le souvenir de mes parents enlacés dans la cuisine, se serrant l’un contre l’autre, moi qui viens me coller, mon frère, la Tour des Câlins et un mantra en bruit de fond, hmmmm uuum.

Le bidet aussi la nuit, drôles d’heures pour se laver les pieds.

Mon père regarde ma mère, dans la voiture, à ses cotés, et lui fait, « chat » en lui caressant légèrement la cuisse gauche.

Les mythes familiaux, quand on passait sous un pont, « baissez la tête », un exorcisme des peurs de mon petit frère, froussard à lunettes.

Les glaces dans le soir rafraîchi des vacances d’été, Bandol.

Qu’est ce qui a oxydé tout ça, la trop grande nostalgie du paradis perdu de mon père, les tentatives de contrôle de ma mère, la déception par l’autre, les rôles que l’on prend sans pouvoir s’en échapper.

Est arrivé le temps où la Dépression a rôdé. Chacun a accusé l’autre de l’héberger.

Un jour mon père errant, atterri dans la cuisine et regarde machinalement par la fenêtre. Ma mère croyait avoir marqué son territoire. Elle lui a dit « tu sais, il y a la même vue de la fenêtre de ta chambre ».

Forcément, après, j’avais besoin de prendre l’air pour respirer et vice versa.

Parede n’avait de commun avec Orsay que le jardin autour d’une maison.

Sur un coup de tête, j’ai pris Gare d’Austerlitz, en 24 à 26 heures de train, tu as le temps de faire connaissance avec au moins le compartiment avant d’arriver à Lisboa.

Tu partages ton saucisson et tes boissons, et puis, tu tries les invitations, j’avais décliné celle d’une jeune fille à loger dans Lisbonne même, pour accepter celle de Buenaventura, violoniste uruguayen de 24 ans mon aîné, accompagné de son petit garçon de 8 ans, Tiago,  qui vivait dans une grande maison sur la côte vers Cascais, m’avait il expliqué en espagnol.

La maison était habitée par sa femme, une violoncelliste qui n’avait pas trop l’air de se formaliser de mon arrivée, une dentiste, une chienne qui était blessée et que Buen soignait, seul à ne pas être dégoûté, et, Batatinha et Choco Pipo, les deux clowns officiels de la télé portugaise. Deux punks inséparables, avec un charme fou.

Buen faisait les courses et la cuisine, m’emmenait prendre le petit déjeuner au café, s’occupait de Tiago, et me faisait entrer pour assister aux répétitions de l’orchestre de Lisboa.

J’ai arpenté les sept collines de Lisbonne pour m’en imprégner à jamais.

Du coup, j’ai chopé la saudade, et ça n’est pas que les vieux 45 tours d’Amalia Rodriguez que ma mère passait parfois – Una Casa Portuguesa, gravée indélébile – qui me remontent des effluves. Avec compulsion j’achète des sardines que je fourre au four, et mords à pleines dents, et me rappelle les femmes en noir assises dans la rue, qui t’en proposent pour si peu de « «’scudes » dans les quartiers hauts de l’Alfama. Le bleu des azulej’, le train de Belém, les carrosses, le café où Camoes s’invite éternellement, Grandola vila morena, les fresques restantes de la révolution des Œillets, pas si lointaine, et les pastels de nata.

Il a bien fallu rentrer, Buen m’a envoyé des lettres remplies de pétales de roses. Et puis il a débarqué un jour, il venait voir son fils comédien qui était un peu plus âgé que moi. J’ai juré craché à la Préfecture que je l’hébergeais, le nourrissais, et je le transportais, Versailles Paris 18e. Je crois qu’il n’a pas supporté, Parede était trop loin, et un embouteillage sous le tunnel de Saint Cloud l’a décidé à prendre la fuite.

N’empêche, j’ai beau savoir, que les années sont passées et l’Exposition Universelle aussi et encore des incendies, n’empêche.

 Il y a eu de l’amour et des jours légers.

 

 

Chroniques d'Europe (1) - Orsay

Née le 25 mars 1957, j’ai du me demander des millions de fois pourquoi il avait fallu que mes parents me prénomment Europe. Une fois que je m’étais plaint des moqueries des autres auprès de ma mère, elle m’avait répondu « ils auraient pu te traiter de Rom ! », ce que j’avais mis des années à comprendre.
Néanmoins, à 17 ans, j’ai annoncé que je partais vivre en communauté avec un ricanement hystérique dont je ne suis pas spécialement fière aujourd’hui.
Une maison immense située au bout d’une ligne de RER, près d’un parc boisé où cogitait une armée d’ingénieurs maniant des matières fissibles.
Je me rappelle les bandes de soie tendues en travers du salon, et que chacun peignait en passant, et qui finissaient en abats jour, du plus pur style Zabriskie Point.
Au grenier, logeait un manager d’un groupe de musique baptisé Secret Garden. L’étage était hanté par un couple de postiers, qui s’était auto envoyé de la poudre blanche par courrier lors d’un voyage en Inde, et qui rapportait des champignons hallucinogènes dont on faisait des tisanes ou des omelettes à 4 heures du matin, au retour de leur travail.
J’étais amoureuse d’un étudiant en géographie éjaculateur précoce, lui-même amoureux d’une autre fille qui me rendait malade de jalousie, mais qui, assez sainement, prenait ses distances avec la villa.
J’étais allée me renseigner à Beaubourg sur cette fragilité sexuelle, mais je crois me souvenir que les remèdes étaient surtout de l’ordre de la psychologie, alors je tentais de l’hypnotiser en vain, les progrès se mesurant en nombre de secondes inférieur à 10.
Cette histoire d’amour a fini par finir, lorsqu’il m’a traitée de petite bourgeoise, alors que je jonglais entre un travail à mi temps, les études et mon amour pour lui. Trop était trop.

 

 

 

 

Toutes les notes