21.12.2008
De l'inculture comme une oeuvre d'art
Evidemment, défnir les frontières de l'inculture est infiniment impossible et l'on pourrait y passer au delà de sa vie. Ses jours, ses nuits, en Saint Jérôme au lion, courant halluciné, et là, ça, je ne sais pas, et là, mon Dieu, le coeur étreint par cette chanson bétasse de Gabin, je sais que je ne sais pas. Au pied le lion puisque je te dis que ça n'est pas la peine, reposons la plume et renonçons même à avouer l'errance, le vertige immense, et zut pour cette question idiote.
Et puis en définitive être inculte, même peu, si peu, mettons, permet d'avoir tout à découvrir.
Et toc.
Au collège où je faisais partie du club théâtre, j'ai joué Scapin dans ses fourberies. Il y avait aussi "Le petit Prince" et j'étais amoureuse du Renard.
En juin, je vais assez assidument au Printemps des Comédiens, c'est dans un amphithéâtre en plein air, on est assis sur des bancs en bois dur, et parfois, des échardes traversent le tissu léger des vêtements. On arrive avec nos couvertures parce que pour rester trois heures immobile, c'est nécessaire.
Certains apportent des coussins fessiers, c'est malin. Je n'ose pas encore, c'est comme hésiter à prendre un petit pliant pour la plage ou à porter des sous vêtements Damart, je résiste à l'abandon de la jeunesse triomphante, indolore et insouciante des désagréments dus aux échardes de bois, aux grains de sable sournois ou aux courants d'air délétères.
L'été dernier, j'ai vu Michel Bouquet dans l'Avare. Il était malade, et nous passions d'une fesse impatiente à l'autre discrètement, attendant avec anxiété de savoir si le spectacle allait être annulé ou non. Et il est arrivé, il était un avare pathétique, touchant et plaintif, on pensait qu'il était avare de sa vie qui fuyait. Presque on avait envie de lui dire non mais prends la, ta cassette, retourne te coucher sur ce lit d'un blanc de deuil qui trône sur la scène, tu vas attraper mal Papy. Ca ne vaut pas le coup de te mettre dans des états pareils, allez, je te fais une tisane. C'est dire le degré d'empathie.
Quelques temps après, Béjart est passé au festival Montpellier Danse, où il avait été acclamé pendant un quart d'heure, par une foule au garde à vous, soutenu au bord de la scène par un danseur à chacun de ses cotés, une foule en dévotion totale.
Pareil pour Michel Bouquet, une admiration, une chaleur sans borne.
Je n'en aurais jamais fini avec le cinéma. Tu es là, tu t'installes, le noir se fait, et ce qui se passe devant toi t'envoies dans une autre dimension.
Ce qui fait que mon inculture au cinéma est à la hauteur de mon amour pour lui.
Certains films m'ont tellement marquée à vie qu'il ont modifié ma chimie corporelle.
Parfois, tu es là, dans le film, cette femme, c'est ta soeur, ce paysage, ton paradis perdu, cette sensation est déjà une drogue dont tu es en manque, cette musique grave des sillons dans les circonvolutions de ton cerveau reptilien.
Le film finit, la lumière t'agresse et tu subis une perte irrémédiable.
Mais c'est ainsi que tu peux avoir plusieurs vies.
Quant aux livres, c'est du cinéma raconté, celui dont tu es l'unique et éphémère réalisateur.
La même étendue d'in-culture, les mêmes possibles infinis.
Pour ce qui est de la géographie, je peux dire que j'ai plusieurs fois visité le 7e ciel, mais je suis infichue de situer les six autres.
Pour ce qui est des maths, il y a les équations. Mais à quoi ça sert les équations, des formules magiques que des garçons à lunettes se promettent de transmettre dès leur plus jeune âge pour compenser leur solitude sociale.
Hier, j'ai mangé de la salade de méduse, qui n'était pas si translucide que ça, et je n'ai repéré aucune ventouse de patte.
Comme quoi on peut en découvrir tous les jours.
Néanmoins, je ne suis pas intriguées par les vers blancs de Koh Lanta, pulpeux et élastiques, et même si un jour j'arrivais à dominer mes relations avec l'eau - je suppose que je pourrais m'entrainer déjà en ne suffoquant plus sous la fine pluie des brumisateurs d'eau d'Evian - non vraiment, je ne rendrais aucun service à mon équipe avec ces histoires de vers blancs.
Pour le vin, je fais confiance à Nicolas.
Aujourd'hui, chez Nicolas, j'ai vu un client acheter du Clos de l'Olivier, un Bordeaux, parce qu'il allait à un repas d'anniversaire chez un Olivier.
Il y avait du monde dans l'échoppe, et pendant que le vendeur assurait que le Clos de l'Olivier allait très bien aller et que le nombre de clients devenait critique, je papotais avec le père du vendeur, venu aider pour les vacances. Il m'a dit ah moi aussi je suis de l'Hérault, je suis de Béziers, C'était un charmant vieux monsieur, on sentait qu'il faisait tout ce qu'il pouvait pour être agréable, presque on avait envie de l'emporter.
Si je devais reprendre des cours, apprendre de la Culture, ça serait en histoire et en géographie, mais aussi, j'irais aux Beaux Arts du 3e Age, si ça existait.
J'adorerais savoir quelle artiste était en devenir en moi, cachée, mais toujours vivante.
09:31 Publié dans une mutine fait toujours la maligne | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note



Commentaires
Bravo ! (le coup du Damart, excellent, même ma belle-mère m'en a offert deux très jeunes parce que je bossais dans une chambre froide !)
Mais : "Quelques temps après, Bouquet est mort"... il y a un bug ? Il est mort ???
Ecrit par : balmeyer | 21.12.2008
"J'adorerais savoir quelle artiste était en devenir en moi, cachée, mais toujours vivante."
Mais cet artiste là ne me semble pas si caché que ça... ben alors !
Quant à Bouquet, pareil que Balmeyer...
Pour Raimu, je savais mais Michel Bouquet...
Ecrit par : Dorham | 21.12.2008
Septième ciel ? Ouh, je suis gêné, là... Très bon texte en tout cas, l'attente valait le coup.
Ecrit par : Mathieu L. | 21.12.2008
(debout, mains jointes) magnifiiique !!
D'abord, merci pour la dédicace (je suis flattée voire je me pavane toute seule) et le Saint-Jérôme qui, comme tu sais, m'empêche de bouquiner tranquille. Tu crois qu'il est adepte de lecture rapide, qu'il lit son livre en trois minutes (y'a un sablier) ?
Je vois que toi, tu as trouvé le temps d'écrire et tant mieux pour nous !
Je reste marquée par ta question sur les six autres ciels. Je vais chercher.
Et j'ai vécu la même chose que toi hier en achetant du vin sicilien à un vieil Italien. Il soignait son paquet cadeau avec amour, j'ai eu envie de l'emberlificoter dedans au bolduc.
Ecrit par : Marie-Georges Profonde | 21.12.2008
Bouquet est bien vivant. Je l'ai vu aussi dans l'Avare
Tu ne confonds pas avec Noiret qui était en tournée pour une série de lectures avec Anouk Aimée (Love letters) ?
Ecrit par : Duga | 21.12.2008
OOOps zut, j'ai cru que tous les vieux bonshommes magnifiques mourraient une fois qu'ils étaient passés par Montpellier, tant mieux pour Michel Bouquet.
Je ne sais pas pourquoi, j'en étais persuadée !
Marie Georges, l'image de Saint Jérome m'a beaucoup trottée dans la tête, depuis le coréen.
(oui je sais les autres, MG et Zo et moi on se comprend, c'est des conversations de filles)
Mathieu : et alors, les autres ciels, ils sont où hmmmm ?
Dorham : ben heuuuuu laissez là sortiiiiiiiiiir de là, l'artiste ! (je parle à la société en général là, non pas à la Société Générale, mais l'autre, la commune)
Balmeyer : le jour où on découvre les Damarts on devient adulte je crois. Où du moins, on accepte de basculer du coté des gens rationnels.
Duga : ben je ne sais pas avec qui je confonds, avec un mort mais lequel ???
Pour Michel Bouquet, je vais corriger, des fois qu'il lise mon blog, honte à moi, et en plus, je ne veux pas lui faire de peine !!
Ecrit par : Audine | 21.12.2008
On peut être inculte en morts. Ça va bien avec le sujet.
Ça me rassure, je me dis que j'irai voir Bouquet sur les planches avant qu'il soit dedans.
Pour les conversations de filles, tu m'étonnes qu'on a parlé de mecs (Ah, Saint-Jérôme !)...
Ecrit par : Marie-Georges Profonde | 21.12.2008
Vous venez de lancer « l'inculte des morts » : ça devrait suffire pour passer à la postérité.
Sinon, vous ne voulez pas descendre chez Nicolas, voir s'ils ont un "Clos de l'Irremplaçable" ? Je déjeune avec elle dans une demi-heure...
Ecrit par : Didier Goux | 21.12.2008
Pour le cinéma, maintenant que tu l'as écrit, je sais que je pense la même chose...
Je suis très loin de partager certains points de vue, en particulier la dernière ligne. D'ailleurs, j'ai bien aimé ton travail d'orfèvrerie...
Ecrit par : mtislav | 21.12.2008
"mais aussi, j'irais aux Beaux Arts du 3e Age, si ça existait."
Il y a des cours d'histoire de l'art dans les universités du 3ème age ou équivalent.
Il y a aussi des cours d'astronomie, rapport aux cieux qui te sont inconnus.
Je ne te parle pas des cours de maths dont je ne vois pas bien le rapport avec la solitude sociale. Même si en maths, on s'adresse souvent à des inconnues ou au plus grand commun diviseur.
Faudra que tu m'expliques si tu le veux bien
Duga
Le zéro de l'infini
Ecrit par : Duga | 22.12.2008
Duga : la remarque sur la solitude sociale était faite avec, présente à l'esprit, le (subjuguant) livre de Jonathan Franzen, "La zone d'inconfort". Il y fait un récit précis, cruel et nostalgique de son enfance, notamment. Il raconte que petit, le fait d'être d'une part mal habillé et pas très beau, et d'autre part bon dans les matières scientifiques, contribuait à sa solitude sociale.
Et puis, qui ne garde pas présent à l'esprit les histoires de garçons à lunettes, bredouillant face aux filles, brillant scolairement, mais qui étaient très seuls ?
Mais, je le concède, ça n'est pas automatique !
Ecrit par : Audine | 23.12.2008
Etaient ils isolés parce que bons en maths ou une autre matière, ou bien étaient-ils bons en maths parce qu'ils ne plaisaient pas aux filles ? Une sorte de revanche ou une façon de se réfugier dans les études faute de pouvoir se consacrer à la drague ou au flirt.
Finalement, il n'y a que les bons en gym qui plaisaient aux filles.
Cela dit, je veux bien admettre que les disciplines scientifiques ayant un caractère plus théorique que les autres, influent peut-être sur le caractère ou les attitudes de leurs disciples. Et pourtant, elles donnent beaucoup de clés pour la compréhension du monde, de l'environnement immédiat ou lointain, sans pour autant les donner toutes bien entendu.
Ecrit par : Duga | 23.12.2008
"Finalement, il n'y a que les bons en gym qui plaisaient aux filles."
Meuh non...
Look étudié. Petite veste en velours, jean et Clarks en daim, un poche dans la poche extérieure de la veste qui dépasse. Petites lunettes chaussées puis déchaussées. Musique mélancolique dans le baladeur, petite mine taciturne et carnet à griffonner toujours sur soi.
ça aussi, ça marche très bien sur les filles...
Pas le même genre de filles, mais ça marche très très bien...
Ecrit par : Dorham | 26.12.2008
Autres temps, autres moeurs. Un peu avant les années 70, y avait pas de baladeurs et pour le reste je ne sais plus. De toutes façons, même fringué comme un milord, je ne suis pas sûr que l'étudiant en électrotechnique n'aurait pas été rapidement supplanté par un littéraire récitant des poèmes à l'oreille d'une dulcinée.
20 ans après, l'électricien prend sa revanche car lui au moins, sait réarmer un disjoncteur, changer un fusible et réparer un grille pain.
Ou la revanche de Merlin Gérin sur Verlaine.
Duga
Contacteur poétique
Ecrit par : Duga | 26.12.2008
Ecrire un commentaire