23.09.2008

Dans la ville blanche

 

"Pour le voyageur arrivant par la mer, la ville s'élève, même de loin, comme une belle vision de rêve, se découpant nettement contre un ciel bleu vif que le soleil réchauffe de ses ors. Et les dômes, les monuments, les vieux châteaux surplombent la masse des maisons, tels les lointains hérauts de ce délicieux séjour, de cette région bénie des dieux."

Fernando Pessoa - Lisbonne

Demain, à cette heure là, j'aurais déjà arpenté quelques rues de la ville blanche, dans les pas de Pessoa, ou d'Antonio Lobo Antunes, qui a su écricre : "Je n'arrive pas à faire en sorte que l'écorce des choses cesse d'être moins importante pour moi que leur noyau." (Explication des oiseaux).

Je n'ai pas eu le temps de dire à Dorham que je le soutiens très fort face à Luce (qui après tout est très ordinaire), que je soutiens aussi Balmeyer dans sa lutte matinale contre la cafetière machiavélique, et que je suis admirative devant les descriptions de Zoridae sur Paname et sa Cour des Miracles et à tous les autres notamment mon Mtislav préféré que je les lis avec toujours beaucoup de plaisir.

Je rentre dimanche, en principe.

A bientôt !

 

Donne nous ... (8) - Colin (troisième et dernière partie)

 

La dialectique est réduite à sa plus simple expression et ça ne dérange pas Colin.

« S’il va à sa propre chute, il suffit d’attendre qu’il s’écroule tout seul, le système capitaliste ! » avait il lancé à un militant trotskyste du lycée, et l’autre avait répondu « Oui mais si je peux accélérer les choses en lui sautant dessus à pieds joints  … ».

Là, il existe deux débats. Faut il respecter une sorte de code de l’honneur et ne tuer un autre joueur que si l’on a une bonne raison –être un APK, un anti player killer – une raison telle que il fait partie d’une guilde ennemie ou il a tué auparavant un ami, où peut on jouer sans se préoccuper de morale et tuer qui on a envie quand on a envie – être un PK, un player killer ?

Doit on impérativement jouer rollplay et laisser ainsi le plus de place possible à l’immersion ou chacun fait ce qu’il veut à partir du moment où il paie son abonnement ?

Ce en quoi les guildes se partageaient suivant ces différentes conceptions, et entrer dans une guilde était une absolue nécessité si l’on voulait pouvoir progresser – monter le level du perso.

Colin avait envisagé de postuler chez Millénium, mais le CV à déposer, le parrainage à trouver, et surtout, la discipline quasi militaire de la guilde l’avaient rebuté. Les Mills sont formés en association, menés par Cédrix, un chef de guilde prof de maths dans la vie réelle – in real life, IRL. Colin pensait que Cédrix optimisait même ses petits déjeuners, pour plus d’efficacité. A un salon de jeu vidéo, les Mills étaient là, et Colin avait constaté que Cédrix était un grand type maigre, doté d’un début de calvitie, portant la tête dans les épaules, si bien qu’il avait toujours l’air de marcher en étant accroché à un porte manteau.

Néanmoins Cédrix est un grand chef de guerre, et grâce aux Mills, le serveur a été débarrassé des War Legend, une guilde d’allemands, des tueurs tous azimuts azimutés, tuant aussi bien d’autres joueurs expérimentés que des débutants – des tueurs de newbies.

L’autre grande guilde du serveur, les Inguz Morniëo – l’Alliance Ténébreuse en elfe – demandait également un niveau important, mais surtout, était totalement APK et Colin avait aussi peu envie de se limiter que d’être surnommé Bisounours par d’autres joueurs s’embarrassant moins de morale. Les Inguz sont menés par un informaticien qui incarne une barde, SacréCoeur. SacréCoeur s’était marié avec Saoryn, un moine de la guilde des Bannis, et le mariage avait rassemblé plus de 200 joueurs dans la magnifique cathédrale de Camelot, sur le royaume d’Albion, le serveur n’avait pas sauté, même au moment de la sortie de l’église, quand tous les mages, bardes, prêtres et autres jeteurs de sorts, avaient offert un immense feu d’artifice aux mariés.

C’est dire si les Inguz aimaient pousser le rollplay.

Finalement, Colin était entré chez les Faucheuses d’Ames, à la période où cette guilde avait ouvert son recrutement à des personnages masculins. Il fallait cependant garder son rollplay. Colin, qui avait découvert les films de Clint Easwood sur Iwo Jima et leur vouait un véritable culte, avait choisi comme nom d’avatar Nishi. Nishi était un des héros japonais des « Lettres d’Iwo Jima », le film du diptyque que Colin préférait. Il avait vécu à Los Angeles, été ami avec Mary Pickford et Douglas Fairbanks, et avait gagné une médaille d’or aux jeux olympiques dans l’épreuve d’équitation du saut d’obstacle en individuel, avec son cheval Uranus, en 1932. Après quelques hésitations, les Faucheuses d’Ames avaient fini par accepter Colin, croyant sans doute que le pseudo Nishi était d’origine elfe, et Colin se félicitait donc de ne pas avoir choisi Takeichi, le prénom de Nishi faisant nettement plus japonais.

Il espérait que lorsqu’il serait à niveau pour avoir un cheval, il puisse l’appeler Uranus sans que les leaders de la guilde n’y trouvent à redire sur le rollplay. Ils venaient de refuser l’entrée de la guilde à un druide qui avait comme familier un loup gris assez puissant nommé Boufchidor.

La veille, un groupe de guildes rassemblé autour des Inguz, - la Zerg Alliance – avait tenté de reprendre les reliques sacrées aux Mills, qui les gardaient dans un de leurs forts. La tentative avait fait long feu, puisque du haut des remparts, les Mills avaient balancé sorts et boulets de catapultes sur la troupe assemblée, et le terrain devant le fort était jonché de cadavres, les soigneurs et ceux qui ressuscitaient, bardes, druides, sentinelles, ménestrels, moines, clerc, chamans, thanes  -  on pouvait lire sur les canaux de discussion des guildes des appels à l’aide pathétiques « heal please ! » ou « tu peux me rez ? » - étaient débordés, des dizaines de corps étaient laissés à l’abandon et leur propriétaire partaient dignement récupérer leur vie à une pierre magique, - je vais au bind ! – loin du champ de bataille.

Pour remonter le moral des troupes, les leads avaient décidé ce soir d’aller tuer un monstre de légende, Légion puis de tenter le Dragon Suprême, Cuuldurach, dans un donjon sur le secteur des Abysses.

Le rendez vous était au portail de Tir Na Nog, ou chacun attendait les autres membres de sa guilde, pour se constituer en groupe, avant de se télétransporter non loin du donjon – je prends le portail, je zone ! préviennent les voyageurs.

Colin est un peu en avance et ne voit pas ses amis de guilde. Autour, les joueurs comparent leurs équipements, tentent de draguer en lançant des bisous à la cible – slash kiss - tout en ne sachant pas trop à quel sexe réel ils ont affaire, vont vendre des trésors récoltés en tuant des monstres – je vais vendre mes loots – ou s’entrainent à faire des mouvements comme des sauts périlleux. Un d’eux ne parvient qu’à faire des sauts sur place tel un Zébulon qui bug, Colin a l’impression de voir le militant trotskyste sautant sur le système capitaliste.

Il va vendre 102 plaques d’obsidienne et 78 d’astérite pour 974 silvers et est tenté un moment de noter l’opération pour avoir la deuxième partie de l’équation à deux inconnues lors d’une prochaine vente, mais il rejette cette idée, agacé d’avoir la même manie des chiffres que sa mère. Manquerait plus que ça, de lui ressembler.

Il s’assoit contre un mur, indique sur le canal de guilde qu’il va être un peu absent – AFK, away from the keeboard – se lève et se dirige vers la cuisine en enjambant Pacha au passage.

Il sort un Coca du frigo et croise sa mère, qui lui jette un regard noir. Il lui indique qu’il ne dinera pas.

Un jour que Colin était pressé de quitter la table du diner pour retourner à un rendez vous de guilde - mais M’man, c’est important ! On m’attend ! – sa mère lui avait dit que c’était virtuel donc absolument pas important. Colin avait répliqué que seuls 2 % des échanges financiers mondiaux concernaient des marchandises ou des services, alors qu’est ce qui était important, hein ? et devant l’air abasourdi de sa mère, il avait ajouté perfidement « C’est Jospin qui l’a dit sur le 7-9 ce matin » portant ainsi l’estocade à l’adhérente du PS, fidèle auditrice de France Inter.

De retour devant son ordi, Colin pose la canette de Coca assez loin du clavier tant il se rappelle des conséquences dramatiques d’une noyade au Coca sur le fonctionnement du clavier, qui déjà contient un certain nombre de miettes de pizza et de cookies chocolat noisettes.

Les Faucheuses sont arrivées, et les leads demandent à tout le monde de passer le portail – go TP – puis, à l’arrivée de l’autre coté, pour ceux dont c’est le rôle, de mettre les améliorations sur les autres – buffs, please, plz – et voila tout le monde auréolé de lumières de toutes couleurs, de sigles momentanés au dessus des têtes – ici le Marteau d’Odin, là l’Etoile d’Azura, ou encore le Croissant de Behemot – ou de petites étincelles brillantes qui tournoient, qui jaillissent et qui semblent faire briller même les yeux.

Ca ne sert pas à grand-chose tout cela, puisque ça disparaît à l’entrée du donjon, qui est à dix minutes environ à pieds – les buffs partent quand on zone, il y en a toujours un pour le faire remarquer.

Mais on ne sait jamais, même si le niveau est suffisant pour affronter araignées, tritons, scorpions ou autres squelettes démantibulés, il n’en serait peut être pas de même en cas d’attaque d’afrits, de minotaures, de siabras, de gnolls, d’orcs ou autres fomoriens, sans parler d’une attaque surprise des Mills, qui commencent à s’ennuyer ferme sur le serveur à force d’être les plus forts.

Pour faire le chemin jusqu’au donjon, les leads demandent à ce que chacun suive, et se colle à celui de devant – stick ! retentit l’ordre des leads sur le canal de guilde – et parfois, un des membres en profite pour s’absenter en douce – en signalant ou pas AFK – c’est assez Interdit comme comportement, il faut prendre ses précautions avant – comprendre aller pisser avant, avoir quelque chose à grignoter avant, et autre interruption intempestive une fois l’action débutée.

Voilà la troupe d’aventuriers en route, toutes races confondues, les Celtes, Firbolgs, Lurikeens, Elfes, Trolls, Avaloniens, Highlanders, Nains, Sylvains, Kobolds, Frostalfs, Nécrites, Bretons, ils sont de peau bleue, marron, blanche, rouge, verte, ils peuvent porter de la maille, de la plaque, du cuir, ou que du tissu, ils sont de toutes tailles, ont des oreilles invisibles ou qui dépassent des casques, leur corps est à l’épreuve du feu, de la glace ou frêle comme une chips, ils peuvent respirer sous l’eau ou disparaître de la vue des autres, et ils sont guerriers, guérisseurs, mages, archers, assassins, prêtres, espions, ils se protègent avec un bouclier ou avec leurs propres sorts, ils peuvent courir plus vite que n’importe quel animal ou ennemis ou empêtrer l’ennemi dans un enchevêtrement de ronces, ils savent faire de l’alchimie, ou être forgeron,  ou être tailleur et coudre des habits aux propriétés magiques, ils peuvent fabriquer des armes ou miner, tous peuvent aller boire dans des tavernes, danser, dormir pour récupérer des forces, faire des quêtes auprès des gardes des villes, commercer, tuer des animaux, vendre leur peau, rechercher à devenir de plus en plus fort, acheter des teintures pour ses vêtements, porter des capes prestigieuses, des armes uniques dans tout le territoire, trouvées sur un monstre de légende, chacun peut se lier avec qui il veut, prendre un cheval pour traverser les terres, prendre un bateau, acheter une maison, apprivoiser un animal, acheter un sort, aller parler à la Reine dans le château de la capitale, et ils ont pour noms Belmanda, Holdhivyhet, Laif, Aldaya, Wynoe, Keelda, Dunadon, Tan Artabel, Diese, mais aussi, Pilgrim, Aragorn, Merlin et Legolas, mais aussi, CroixRouge, Ridiculous, Trollesse, Kradok, Buffy, Tapi, Machin ou Popof.

 

La lutte contre Légion et Cuuldurach a duré deux heures un quart et Colin a des douleurs qui le lancent le long des trapèzes et doit secouer de temps en temps sa main droite qui se crispe sur la souris. Mais au bout de tout ce temps, les monstres de légende ont enfin abdiqué et se sont écroulés avec le bruit de la tour de Babel se couchant sans grâce, et ils ont fait trembler le sol des grottes envahies par les troupes obstinées, trembler le clavier, trembler la main de Colin, et l’écran a semblé vacillé, et sur les fenêtres de dialogue ont défilé les listes d’objets de quêtes lâchés par les monstres, des épées, lances, hâches, marteaux, masses, fouets, des glaives, des chaines, des cimeterres, des claymores, couteaux, crochets, rapières, bâtons, arcs, arbalètes, avec leurs noms de légende, Invocateur, Absorbeur, Perforant, Epineux, Embrocheuse, Empaleur, Moissonneuse, Pourfendeuse, le Bâton Saumatre de l’Evêque Avide, l’Arbalète de la Terreur de Basalte, la Baguette Maudite des Ténèbres, et, des équipements de protection, vêtements magiques, bijoux, colliers, anneaux, bracelets, des boucliers, qu’ils s’appellent targe, pavois, rondache ou écu, des bottes, ceintures, jambières, casques, gants et capes élégantes et colorées.

Tous ces trésors devront être partagés entre les participants, d’abord distribués entre les chefs de guilde qui vont les donner à leurs membres suivant les besoins de chacun, et sont autour d’un campement improvisé dans le recoin d’une salle d’un niveau intermédiaire du donjon, les chefs des Inguz, des Cohortes du Valhalla, des Bannis, des Faucheuses d’Ame, des Messagers d’Ankavos, ainsi que quelques Carpe Mortem, guilde de morts vivants, qui ne dialoguent qu’en vous sifflant des mots incompréhensibles derrière vous, et se plaisent à rendre mal à l’aise tout le monde, en faisant des grands bruits de succion continuels.

Colin a souhaité se contenter d’une épée qui a pour nom Buveuse d’Ame, tant les tractations l’ennuient, et puis, il est fatigué.

C’est là, en remontant tranquillement après avoir évité les Furies, espèces de fées volantes très agressives, les Spraggons hurleurs qui sont totalement stupides, presque arrivé au portail de sortie du donjon, qu’il s’est fait agressé par un Mill, un troll appelé Grozbaff.

Peut être le troll a-t-il été surpris, toujours est il qu’il a asséné à Colin un coup de masse à pointes qui a failli le faire chuter de sa chaise, masse qui devait être enduite d’un poison à diffusion lente, car Colin n’a pu se relever que pour retomber, et puis il est mort, et là, autour de son cadavre, le troll s’est mis à danser, puis à faire des bras d’honneur à Colin, et des signes de victoire en levant les bras au plafond du souterrain, et Colin entend ses borborygmes, et dans le salon à coté, sa mère qui tourne les yeux mi clos sur Black Magic Woman, musique improbable programmée par France Inter, un rictus aux lèvres, et Thomas, qui prend son deuxième et dernier bain de la journée, compte les bulles qu’il parvient à faire la tête sous l’eau au fond de la baignoire, et Pacha, au milieu de son couloir, fait un rêve étrange et pénétrant, agite un peu les pattes et gémit, et bave un peu, d’une langue pendante et alanguie, et là, Colin perçoit nettement le rythme de son réveil, le vent qui passe à travers la mauvaise isolation des fenêtres, et le ronronnement du ventilo de l’ordinateur, persistant, apaisant et s’imposant.

 

 

14.09.2008

Donne nous ... (8) - Colin (deuxième partie sur trois)

 

Colin avait finalement perdu contre Ricky, un petit homme à casquette, jeans usés et cigarette fichée au coin de la bouche, qui avait battu Christian, un grand noir en pantalon marron foncé et chemise bleue, qui pour saisir les pièces, se baissait à peine et les plaçait dans un geste d’une élégance ironique, puis Ricky avait aussi battu Hafid qui avait pourtant accumulé ses pièces autour du roi adverse en déclamant « dans la série Clouage ! » puis, enfin, Ricky s’était vu mettre en déroute par un Jackie Chan anorexique, abrité derrière des lunettes de soleil opaques, vêtu d’un sweat noir sur lequel trônait une étoile rouge et qui poussait ses pièces d’un pied habillé de chaussures vernies noires à bout pointu et boucle en alu. N’empêche, il avait réussi à emporter la Dame de Rickie bêtement, et les commentateurs s’étaient excusés auprès de Rickie, « non mais un joueur comme toi, on ne pouvait pas te prévenir », puis en douce, « il a affuté son jeu le Rickie, il prépare mieux ses parties », et Colin qui avait entendu, pensait que Rickie n’avait pas un jeu si moisi que ça, auparavant.

Colin s’était décidé à partir au moment où des gouttes de pluie grasses, indécises et indolentes venaient s’écraser au rythme proche d’un message en morse, sur les peaux moites des joueurs et de leurs spectateurs.

En passant, Colin s’arrête au Star Kebab, le meilleur Kebab de la ville, échange le sandwich contre de la monnaie tout en extirpant de sa poche son portable qu’il consulte avec un hochement de tête. Après, il marche à grandes enjambées et croque dans le pain en rattrapant habilement morceaux de viande, salade et sauce blanche.

 

En entrant dans l’appartement, Colin claque la porte, il aperçoit sa mère dans la cuisine, et elle lui jette « il faudrait qu’on voit pour ton dossier » mais Colin lui répond « je peux pas là » tout en se collant le portable sur l’oreille, sa mère hausse les yeux au ciel en maugréant « pffffffff, faudrait pas que tu perdes une seconde sans tes copains », elle qui est de la génération qui a inventé la pub « Tatoo, gardez le contact avec votre tribu».

Sa mère est technicienne au service des Mesures du département Prévention des Risques Professionnels de la Caisse d’Assurance Maladie. A longueur de journée, elle mesure dans les entreprises, la quantité de décibels, le nombre de poussières de bois par centimètre cube, la pression qui s’exerce sur des bras de chariots automoteurs, les surcharges électriques éventuelles, la lumière du jour qui filtre jusqu’au poste de travail, tout ce qu’il est possible de mesurer pour quantifier un risque. Sa mère est une Balise incarnée.

Depuis que Colin est en vacances en même temps que l’été est arrivé, elle est plus nerveuse. Sa mère ne supporte pas qu’on soit en vacances quand elle travaille.

Mais Colin, qui vient d’avoir son bac S sans aucune difficulté, a décidé d’être vacant, pendant cet été. Cela crispe d’autant plus sa mère qu’ils ont un contentieux sur l’avenir de Colin.

Colin, qui a découvert en début d’été les jeux de rôles massivement multi joueurs sur Internet, a indiqué un peu au hasard à ses parents qu’il ferait bien développeur de jeux vidéo. Sa mère s’est mise en quête des écoles d’informatique sur le coin, et c’est des réponses aux inscriptions dont elle aimerait l’entretenir.

Mais dans la stricte intimité du cerveau de Colin, rien n’est réellement envisagé.

Le père de Colin dirige une petite entreprise à la fois immobilière et de gros œuvre. Il spécule plus ou moins sur des terrains qu’il viabilise, puis prend les marchés et sous traite ensuite.

Pour se faire de l’argent de poche, Colin a parfois travaillé le weekend avec son père, à refaire des appartements de particuliers, la peinture, le papier peint et un peu l’électricité. Mais son père ne veut pas le mettre sur de plus gros chantiers. Pas question d’avoir des emmerdements avec l’Urssaf ou l’Inspection du Travail, qu’il dit.

Depuis cinq mois, le père de Colin est parti pour vivre avec sa maitresse, qui a 28 ans. La mère de Colin essaie de garder sa dignité et fait de gros efforts pour ne pas injurier son père devant ses fils, mais au téléphone avec ses copines, elle pleure et dit qu’elle sent bien qu’elle est détruite et elle appelle la maitresse, la Pouf.

Et voilà que la Pouf est enceinte, mais Colin évite d’y penser, ça le dégoute un peu cette idée, et il trouve son père ridicule, à faire son beau, ridicule, à vouloir pouponner à son âge, pitoyable à se remettre au jogging, il aimerait avoir un père normal, qui entre du boulot et se met les pieds sous la table et à qui on demande l’autorisation pour sortir le soir, éventuellement, on se prendrait une baffe de temps en temps, mais ça serait plus Cohérent.

Une fois comme ça, profitant qu’ils étaient réunis dans le même périmètre, il avait annoncé à ses parents qu’il aimerait bien faire un CFA de peintre en bâtiment pour faire du décor en trompe l’œil. Il avait vu une vidéo de la Chambre des Métiers du Bâtiment sur ce métier, et ça l’avait fasciné, ce métier entre l’artiste et le manuel, et le résultat, qui offrait un choix quant à la réalité que l’on souhaite affronter. Mais ses parents s’étaient exclamé, en chœur et exceptionnellement dans une communion qui aurait pu être touchante si elle n’avait pas paru aussi obscène à Colin, quoi (avec des majuscules), mais c’est à Lézignan Corbières (avec des italiques), c’est après Narbonne (re italiques), plus de 100 km tu te rends pas compte (avec un nombre incalculable de points d’exclamation).

Colin avait avancé, déjà perdant, qu’il y avait un hébergement, mais ses parents lui avaient raconté le merveilleux avenir qu’il pouvait avoir en faisant une école plus qualifiée, moins loin. Enfin même si elle était loin, ils pourraient envisager une voiture et le permis et vraiment, c’était dommage après un bac S qu’il aurait sûrement, de ne pas envisager mieux pour son avenir.

Alors Colin tentait d’envisager mieux.

Depuis quelques semaines donc, Colin évite régulièrement sa mère, notamment lorsqu’elle lance « il faut qu’on parle », et il évite son père qui ne sait pas comment lui dire qu’il veut parler « entre hommes », et la Pouf qui se tient déjà le ventre en le caressant comme si elle était enceinte de huit mois au lieu de deux.

 

Colin contourne le chien Pacha allongé de tout son long à l’entrée du couloir qui mène vers les chambres, et évite de justesse son frère Thomas, qui marche dans l’obscurité, en crabe, le long du mur opposé à celui où sont exposés les masques africains que ses parents ont rapportés de voyages. Thomas est tout nu et seulement équipé de lunettes de nage, car à sept ans, il vient de découvrir les joies que procure la plongée et a décidé de s’exercer à ouvrir les yeux derrière ses minis hublots dans la baignoire familiale. Il arrive qu’à l’occasion d’une douche rapide, Colin marche sur un Play Mobil ayant servi de trésor à repérer lors du bain de son frère. « Regarde, il faut mouiller pour ne pas qu’il y a de la buée » lui a dit Thomas, en étalant de la salive visqueuse avec des doigts assez poisseux et néanmoins attendrissants, n’importe comment, tout chez Thomas émeut Colin, particulièrement ses mains miniatures, une émotion douloureuse, il a envie parfois impulsivement de prendre les doigts de Thomas, de les mordiller, de les embrasser, de le submerger de conseils de prudence.

 

Colin fait un signe à la Cousteau à Thomas, l’index et le pouce joints en O et les autres doigts formant une aile, Thomas répond avec un sourire immense d’une bouche dans laquelle quelques dents manquent et fait un signe que ok tout va bien en levant un pouce un peu tâché de chocolat.

 

Colin entre dans sa chambre en faisant claquer la porte suffisamment fort pour que sa mère pousse un « rahlala », s’assoit devant son ordinateur et tout en l’allumant, sort son portable et tape un texto qui dit « ready ».

 

 

Chroniques d'Europe (27 et dernière) - La vie en carnets

Je n’ai pas fait attention au moment, mais à l’origine, c’était une boite à couture, cylindrique et douce, puis c’est devenu cette boite en carton fort décoré pastel, rectangulaire, dans laquelle est rangée à portée de mains, toute une intimité télévisuelle.

Des mouchoirs en papier et des limes à ongles, des crèmes, pour les mains, les pieds. Des chaussettes, des critiques de films. Des gants fins pour garder la crème sur les mains. Du vernis qui fortifie. Des petits ciseaux. Une pince à épiler. Un stylo.

Et des petits carnets à spirales, à petits carreaux.

C’est la fin du deuxième. Le troisième lui, ne sert qu’aux notes rapides. Griffonner en vitesse un nom au générique qui défile, un bout de dialogue. Le troisième est secondaire.

Le premier va de 1970 à 1993. Le deuxième de 93 à janvier 2008.

Le premier est décoré de petits cœurs orange et rose sur fond blanc, le deuxième est un écossais vigoureux et sombre.

L’écriture de ma mère est une écriture d’écolière, ronde et régulière, par moments fugaces légèrement heurtée, avec des soupçons d’angles, on peut deviner un passage dépressionnaire, des entrées d’air maritime.

Le carnet 70-93 porte en deuxième page de couverture, et en travers, cette interjection : « Enfants de ma patience ! ». En 70, j’avais 13 ans et mon frère 10, ma mère 34.

Sur la troisième de couverture est scotché un découpage d’un dessin tiré du Canard Enchaîné et représentant un Jacques Prévert fragile et parigot, sur fond jauni, un mégot pendant au bec, des yeux tombants, son oreille gauche n’est pas finie, on a l’impression que Jean-Marie Kerleroux n’a pas osé trop le préciser, par un respect immense. Il a signé K. Il est né aussi en 36.

Il y a des cartes découpées de journaux aussi, mais le vieux scotch ne colle plus trop. Les cartes représentent les Balkans et le Moyen Orient.

Lire les Carnets d’affilée convoque l’Histoire et quarante ans de la vie de ma mère. Quarante ans de la vie d’une jeune femme qui a du apprendre seule, avec une farouche volonté de connaissance. Une libre penseuse, l’image même de la Libre Penseuse. Issue de l’immigration portugaise, pas d’encyclopédie à la maison. Une fréquentation de la bibliothèque municipale de l’Haÿ les Roses du temps où elle collait au dispensaire de la mairie et alignait des livres sur trois murs. Une écoute des émissions de radio. Ménie Grégoire, Daniel Mermet, Dolto. Un si grand désir de savoir. Et de bien faire. De comprendre, l’éducation, comment et pourquoi, les guerres, le progrès, notre inconscient, le féminisme.

Les colonies françaises sont racontées, les massacres malgaches de 47 – qui ont fait fuir de Tana la famille de mon père – l’Indochine et l’Algérie, avec les ratonnades d’octobre 61, et Charonne le 8 février 62. Ma mère note « au moins 200 morts dans la Seine, les corps couverts de sang ».

Elle liste aussi les socialistes traites au peuple, Ramadier qui a chassé les communistes du gouvernement, et Jules Moch, qui a réprimé durement les grèves de 47.

Ma mère écrit qu’après 14 – 18, le défilé des vainqueurs sur les Champs Elysées a pris trois heures mais qu’au même rythme, celui des morts aurait pris 11 jours et 11 nuits complètes.

En écho, elle note une inscription d’un monument aux morts érigés à Saint Paul les Dax, où elle fait sa cure annuelle, et qui rend hommage aux fusillés de Fourmies, le 1ier mai 1891.

La comptabilité est claire en janvier 93 : il y a de par le monde, 26 guerres actives et 70 points chauds dans lesquels il est estimé qu’un conflit armé va se déclencher dans les 18 mois.

A la douleur du monde, ma mère ajoute des explications.

Elle liste les psychanalystes, Freud, Adler, Jung, Reich et note leurs théories. Inscrit la différence entre projection et identification et ce qu’est la psychorigidité.

Elle recopie des passages sur l’inconscient, le rôle des parents, de l’éducateur. Comment doit être la tension artérielle suivant les âges de la vie, la diététique du cerveau et comment marchent les neurones et leurs synapses, le calcul du poids de santé, ce qu’est le sommeil paradoxal. Pourquoi il est difficile d’être un adolescent. Les espérances de vie dans le monde, en 1913 – 43 ans en France, 38 au Portugal.

Toute l’histoire du féminisme est dans les carnets, plusieurs fois. Plusieurs fois la date de 1965, année où les femmes ont le droit d’ouvrir un compte bancaire sans la permission de leur mari. J’avais 8 ans.

L’histoire du Zaïre aussi, du Soudan, notamment lorsqu’en 1988, aucune information n’est donnée sur les 250 000 personnes tuées au Sud Soudan. A l’époque, note ma mère, la France de s’émouvoir sur le sort des baleines prises dans les glaces.

Ma mère recopie la liste des causes de la hausse des troubles mentaux : bruit, entassement, information, alimentation, hygiène de vie, consommation, administration trop loin du peuple, compétition.

Il y a une brève histoire du jazz aussi, et le nom et la biographie de quelques musiciens.

Beaucoup de films, des listes de cinéastes japonais, et aussi de l’est, mais aussi anglais. Certains films reviennent plusieurs fois : Freaks, Le Trésor de la Sierra Madre, Ozu, Kurosawa, et tous les films sociaux anglais. Tavernier, bien sur. Kieslowski et le Décalogue, qui l’a beaucoup impressionnée.

Et puis elle cite à n’en plus finir.

Rostand, Nietzsche (Si tu veux le repos, crois. Si tu veux la vérité, cherche et souffre.), Proudhon, Pascal, Paul Valéry, Montaigne, Simone Weil – La Condition Ouvrière – Marcel Aymé (Nos bonnes actions sont souvent plus troubles que nos pêchés), Corneille, Gorki, Camus (Là où la lucidité règne, l’échelle des valeurs devient inutile), Beaumarchais, Shakespeare, Bernanos, Sophocle, Balzac, Socrate, Jules Renard, Aragon, Charles Peguy, Fourier. Et encore Paul Valéry : « on entre en soi-même armé jusqu’aux dents » - « l’homme éternellement porte plainte contre inconnu ».

Et encore, Jean Giono, Cesbron, Jakez Hélias, Graham Greene, Suzane Kepes (une des fondatrices du Planning Familial et sa gynéco), Gide, Cocteau, Rabelais.

Il y l’histoire de Thomas More, 1478 – 1535, né à Londres, Chancelier, et décapité – par faveur du roi, sinon c’était la pendaison – pour ne pas avoir voulu admettre la puissance spirituelle du Roi. Gardez mes amis des faveurs du Roi, aurait il dit avant sa mort.

Puis il a été nommé Saint par l’Eglise, mais longtemps après.

Ma mère a noté des proverbes, juifs, arabes, africains.

Un proverbe portugais : « Braga prie, Porto travaille, Coimbra étudie, Lisbonne dépense ».

Beaucoup d’annotations sur Bouddha.

Sur l’Islam.

Une remarque de De Gaulle : « Aucune illusion n’adoucit mon amère sérénité ».

Ma mère note aussi les noms de Billie August et de Jean Marboeuf.

Puis, qu’au début des années 50, 90 % des ménages n’avaient pas de réfrigérateur, de machine à laver, de chauffage central ; 80 % pas d’installation sanitaire, et 70 % pas de WC à l’intérieur.

Remember.

Une observation du Préfet Grimaud qui a succédé au sinistre Papon : « les jeunes de mai 68 étaient cultivés. Ils ont retrouvé d’instinct les souvenirs et les pavés de leurs ancêtres de 1830, 1848 et 1871 ».

Il y a des listes repères aussi, des capitales des pays africains, des pays baltes.

Et puis l’histoire du Casablanca, commandé par le commandant l’Herminier, le seul bâtiment à ne pas s’être sabordé à Toulon en novembre 42, et à s’être réfugié en Corse, pour donner son armement aux résistants.

Tavernier de nouveau, avec à coté : « la vie et rien d’autre ».

 

 

Là entre le canapé et le fauteuil, dans la boite rectangulaire, sous le lampadaire halogène basse tension, les carnets à spirales, les objets les plus extraordinairement émouvants que je connaisse, un trésor, ce de quoi je suis aussi faite, sous la chair.

 

 

 

FIN

 

13.09.2008

Chroniques d'Europe (26) - Les volets ouverts

Fanny a rapporté d’une balade en vélo avec ceux de la Villa, une espèce de chat velours noir corbeau, d’environ 2 à 3 mois, les yeux soucoupe vert d’huître, dégingandé, des pattes allumettes, à l’arrière plus hautes que devant. Face à la Duchesse, il s’est hérissé et s’est mis à crachouiller des postillons ridicules, et elle, elle est partie d’un air dégoûté. Au dessus d’un bol de nourriture, il a poussé des cris de joie, commentant abondamment ce premier festin. Après, Le Voyou roucouleur a décidé d’arrêter sa croissance à l’adolescence, histoire d’être toujours aussi adorable et m’a adoptée comme mère de substitution.

 

A un portail d’échange, la Moniale a croisé un guerrier breton d’une guilde ennemie, accompagné par son ami, un nain rose, borgne et primaire. Le guerrier s’est mis en tête de séduire la Moniale. Un temps où lorsque deux guildes ennemies se rencontraient, elles s’entretuaient.

La Moniale s’est laissée séduire.

 

J’ai écrit le roman de la Moniale. Un roman de désespérance, de mai 68 avorté au monastère, de vicaire shooté, de sexe tabou, de mise au ban.

Pauvre Moniale, contestant les autorités religieuses, tentant de propager des techniques psychanalytiques, et maintenant amoureuse d’un guerrier ennemi.

 

Pendant deux mois, Nassim m’a raconté l’ambiance du cyber café où il travaillait au noir, et la perdition des joueurs addicts. Et aussi lui.

Tous les deux, aussi paumés existentiels. Largués. La Moniale avait des rendez vous secrets avec le guerrier et faisait son portrait au pastel pendant qu’il posait. Puis j’envoyais à Nassim le dessin dans un carton, sans même avoir entendu le son de sa voix.

 

Je poursuivais le destin de la Moniale par écrit, puis ai lancé des messages d’adieu, et la Moniale a disparu, partie on le suppose avec le guerrier.

 

C’est qu’un jour, Nassim et moi nous sommes rencontrés. Un cadeau de la vie.

 

Du jour au lendemain, tout a changé.

Les volets étaient fermés contre les reflets sur les écrans, les écrans allumés en permanence, pas de musique, juste le jeu, et puis rien d’autre qu’un autre monde.

Du jour au lendemain, tout le contraire. J’étais connectée ailleurs.

 

Aujourd’hui encore, il m’arrive d’avoir une nostalgie poignante, de celle qui tord les boyaux, pour ces mondes. Pour ces endroits, bizarrement, surtout.

 

 

Il y a huit ans maintenant, je rentre dans un cyber café pour la première fois en compagnie de Cadi.

Nous nous sommes fait expliquer comment se connecter sur Internet Relay Chat.

Il fallait trouver un pseudo. Cadi a choisi vite fait et s’impatientait. J’hésitais. Un blanc. D’un seul coup, pour moi, le choix du pseudo avait de l’importance.

Alors ? Qu’elle me dit. Ta grand-mère, par exemple, comment elle s’appelle ?

Odin, mais faudrait féminiser … que j’hasarde.

Bon, ça sera Audine qu’a dit Cadi.

 

 

 

07.09.2008

Donne nous ... (8) - Colin (première partie)

 

 

Des entrées maritimes étaient annoncées mais rien ne se passait d’autre qu’un air saturé de pluie immobile.

Sur l’esplanade, un couple passe en discutant vivement, et elle lui dit la robe plus le sac, ça fait 60 euros donc 30 chacun, ça va quand même, mais le sac … et lui répond elle n’en a pas besoin et elle ajoute, elle en a déjà une kyrielle.

Kyriell, ça ferait un bon pseudo, pense Colin, qui pousse nonchalamment du pied un pion en plastique blanc pour l’avancer de deux cases sur l’échiquier géant peint sur le sol, face au musée, un pseudo de sorcier un peu efféminé, habillé tout en noir, Kyriell et ses diablotins.

Sur un des bancs qui longent l’échiquier, un homme accompagné de son gamin s’est installé, mais il ne suit pas la partie, il est plongé dans le Canard Enchainé, il a un sourire tordu, et le gamin s’ennuie, il doit avoir trois ou quatre ans, alors, quand il en a assez de courir après des pigeons aussi arrogants que miteux, il attrape le bas du journal et le froisse, et il dit voilà, il est tout fichonné maintenant et son père lève les yeux sur lui avec la résignation des Bourgeois de Calais.

Colin enfonce ses poings un peu plus dans les poches d’un sweat noir détendu et moelleux, ça tire la capuche qui s’étage sur des sourcils broussailleux, les bords du sweat viennent cacher le haut des jambes maigres et nerveuses, terminées par des baskets débordés par des lacets enserrés à l’intérieur, plus de velcros depuis la maternelle, trop la tehon, les velcros.

Il est beau et de la grâce éphémère de ces adolescents portant un regard lucide et ironique sur le monde et se plaçant, un pas de coté, comme je vous aime douloureusement mais comme vous êtes vains.

Il joue contre Pilou, le gagnant prend les blancs dans la partie suivante, des parties rythmées par deux pendules cote à cote qui marquent les sept minutes imparties à chacun des joueurs, qui après chaque mouvement sur l’échiquier, viennent appuyer sur un buzzer, et une minute avant la fin, un gyrophare bleu tourne.

« Etat d’urgence pour les noirs ! » ou pour les blancs, annonce alors théâtralement Hafid, l’animateur. Hafid a souvent des poses de baratineur de foire.

A la fin des sept minutes, la grande aiguille fait tomber un drapeau.

« Parce que, mesdames et messieurs, le gagnant peut être en très mauvaise position, et néanmoins voir le drapeau de son adversaire tomber et ainsi remporter la partie. Il ne s’agit pas seulement de jouer intelligemment, il faut réfléchir vite ! Les échecs de plein air allient ainsi la réflexion et la rapidité ! ».

« C’est pour ça que c’est bien » ajoute Hafid moins fort, avec une œillade vers deux jeunes filles stoppées quelques secondes devant l’échiquier, qui agitent des milk shakes à l’aide de pailles roses et sophistiquées de virages, mais le clin d’œil d’Hafid les effarouche et elles s’en vont.

« You want to play ?” interroge Hafid en direction d’un touriste qui échange vivement avec sa compagne et Hafid adopte un curieux mélange d’accent, parigot, marseillais et arabe. « Fifty centses fore ol ze game » et impatient : « c’est pour promouvoir le truc ! », puis, « you cane have ouane drink », il précise, en exhibant une canette d’Orangina. Le touriste décline la boisson et fouille dans sa banane pendant que sa compagne lève au ciel des yeux abrités derrière des hublots vert foncé.

Un instant distrait, Colin jette un œil en bordure de capuche, il s’attend presque à entendre Hafid ajouter « c’est pas cher, cinquante cents et tu joues, mon frère ! ».

Le touriste sera donc le prochain adversaire du gagnant. Pilou vient d’aller taper sur la buzzer d’un pas élastique, tel un chameau en overdose de caféine.

Colin cultive sa nonchalance.

Pour roquer, il retire les mains de ses poches, saisit le Roi par le bout de corde passé dans l’anneau qui surmonte chaque pièce géante, pousse sa tour avec le pied vers le centre de la rangée, et replace le Roi à ses cotés, fait quatre pas les mains dans les poches, en ressort une pour appuyer sur le buzzer, et va se replacer derrière sa base les yeux fixés sur les cases.

« Les blancs se mettent à l’abri » commente Hafid.

Pilou doit avoir sensiblement le même âge que Colin. Il est grand, dégingandé, porte les cheveux longs noués en queue de cheval, un teint rougissant, les poches pleines de papier à rouler, de paquets de tabac informes dont les miettes s’échappent, tels les postillons d’un tuberculeux.

Un jour, Colin a vu Pilou faire une démonstration du roulage de cigarette « à l’envers ». Pilou avait roulé une fine cigarette, avec tout le bord gommé du papier qui dépassait, auquel il avait mis le feu, puis il avait fumé en pérorant, « comme ça, les bords sont soudés, on fume moins de papier et pas de colle ».

Colin l’avait trouvé un peu frime.

Colin lui, ne fume pas, ça fait perdre trop de temps, et il n’a rien d’un hippie de blé.

Il pense qu’il va gagner sur Pilou, qui se laisse trop facilement déstabiliser. Il l’a entendu se plaindre d’Hafid, qui systématiquement le taquine en s’exclamant dès les premiers coups de Pilou, ça y est, tu as perdu ! et annonce toujours à la cantonade, le pauvre, il va prendre une pâtée !

Hafid n’est pas du genre à négliger les détails psychologiques qui peuvent mener à la victoire.

Lorsqu’il prend du matériel à l’adversaire, y compris des simples pions, il les garde tant qu’il peut sous les bras, les accumule façon ogre, et roule des yeux en paradant sur l’échiquier et en chantonnant « Je remplis mon garde manger ! », ce qui fascine les enfants spectateurs, qui se mettent à guetter le sort des pièces coincées sous les bras d’Hafid dans un mélange de joie païenne et angoissée.

La plupart du temps, Hafid le clown perd.

Mais Colin ne l’a jamais battu hors des yeux du public.

Hafid préfère le théâtre à la victoire, mais son honneur serait perdu en cas de défaite sans théâtre.

Loin du public, Hafid joue les yeux rivés sur l’échiquier et aligne ses prises sur le bord, sans un mot.

Colin réprouve vaguement cette dichotomie d’attitude.

C’est qu’il tente d’élaborer une théorie, la théorie de la Cohérence.

Pour Colin, le monde irait bien mieux s’il était cohérent, si même les gens commençaient à être cohérents.

Ca leur éviterait d’avoir des vies de mites alimentaires.

 

 

 

 

 

06.09.2008

Chroniques d'Europe (25) - L'Avatar

 

De l’appartement au 5e, orientation nord-sud, sans entrée maritime, j’aperçois la mer, en horizon, d’un balcon terrasse qui fait le tour.

Le sol est en parquet, et la propriétaire est la veuve d’un juge, une petite vieille très bourgeoise, qui s’excuse du bout des lèvres de me faire venir en plein cagnard, et s’étonne d’un sourcil de ma crédibilité financière de fonctionnaire.

 

C’est toujours ça à mettre dans la colonne « pour », le soleil au petit déjeuner et en hiver.

 

La colonne d’à coté est à titrer « déconvenues » en un seul mot.

 

Ma fille vit obstinément dans le but de repartir.

L’équipe dirigeante en place au boulot dépasse la vilaine caricature d’une province en cercle fermé, comploteuse et intéressée.

L’ambiance est aux chômeurs au soleil, à la pêche à la dorade, à la débrouille de crise larvée, à la politique de Don Camillo et de Peppone, mais sans la religion et le communisme.

Tout ce que j’aime.

 

J’apprends à savoir ce qu’est le machisme.

Je ne pensais pas pouvoir haïr certains comportements masculins à ce point.

 

Ma chef, qui résiste à coups d’arguments juridiques à servir les copains et les coquins, finit par partir en dépression, chassée de la direction par une bande de buveurs ne supportant les femmes que consentantes, sur une table de cuisine – et l’anecdote n’est pas une vue de l’esprit.

Le boss finit par m’exiler dans un service plus loin, ce qui est une chance pour moi.

 

Je déménage, achète en centre ville, travaille beaucoup.

 

Un jour, j’emmène Fanny goûter le restaurant végétarien et nous passons, place de la Comédie, dans l’animation de la journée SPA. Dans la foule et au milieu des cages où roupillent des chiens et des chats abrutis, une petite chatte blanche, grise et beige griffe et crache sur tout ce qui vient l’importuner. Au retour, nous remportons donc la Duchesse dans un carton, tenu par une Fanny empourprée et planante.

 

Le père de ma fille, dans la région, vient la chercher, puis dit qu’il vient et ne vient pas puis ne dit plus rien puis déménage à la cloche de bois avec sa femme et son fils, pour revenir au pays des betteraves.

 

C’est à Sitges, paradis des homosexuels de la grande banlieue de Barcelone, que c’est devenu perceptible.

Fanny est restée devant la télé. Sur le bord de plage, seule, je pressens l’obscurcissement.

Les remblas, elle a apprécié mollement. Je me mettrais à genoux pour Gaudi, elle s’en fout.

Nous rentrons et le reste de l’été se passe.

 

A la rentrée de 4e, sans avoir atteint ses 13 ans, Fanny décide au bout de 3 semaines, de rester dans sa chambre.

Le médecin de famille à bout de ressources, nous dirige sur une pédopsychiatre à la fin d’un mois traversé en pilotage automatique, sans bien comprendre où commence la réalité.

Je surveille les poubelles, pour savoir de quoi elle se nourrit.

Je ne veux plus entendre parler de schizophrénie, et l’angoisse me colle aux pores.

La pédo-psy fait entrer Fanny dans un service de pédo-psy.

Des fantômes d’enfants se tiennent aux murs, branchés sur des tuyaux. Des gamines tentent d’avaler des flacons de vernis à ongles qu’elles brisent. Des ombres bleues se dessinent sur les peaux.

Je n’ai pas le droit de la voir, dans un premier temps.

Son père, prévenu, ne trouve pas mieux que de lui faire parvenir un courrier dans lequel il glisse des photos de sa nouvelle née.

Je m’engueule avec le psychiatre, et je regarde ses chaussettes où dansent des mickeys.

Puis je cède.

 

Vers Pâques, Fanny peut entrer dans une Villa foyer, pour 8 adolescents en mal de vivre. Enfin c’est moi qui dis comme ça. Ils sont entourés d’éducateurs et de psychologues, c’est une vie communautaire.

Moi ça fait un bail que j’ai écrit le déclinatoire de mes compétences. En une colonne.

 

Un jour que j’arrive devant la Villa, je vois Fanny me faire des signes, derrière des barreaux placés là récemment pour éviter que les ados se jettent par la fenêtre.

Les failles se creusent.

 

Tandis que Fanny va nettement mieux et qu’une réintégration scolaire est envisagée – dans un collège privé – je me perds.

Je me connecte sur Internet fermement décidée à disparaître du monde présent, et deviens un Avatar.

Je rencontre plein d’internautes, sors, et plane.

Je réduis mes heures de sommeil. Puisque ce qui compte est de dormir des cycles entiers, je tente de réduire mon nombre de cycles à deux et de vivre avec 4 heures de sommeil.

Je me souviens d’un entretien auquel j’ai assisté, les yeux ouverts, assise sur une chaise, en dormant.

Une copine me conseille de consulter.

La psychiatre, chez qui aucune larme ne sort, me file un traitement et m’arrête trois mois.

 

Fanny est revenue.

Mon père est mort.

J’ai rencontré un internaute branché jeux de rôles.

J’ai perfectionné mon Avatar.

 

J’ai longtemps été une petite lurikeen. Ce sont des elfes miniatures, insupportablement bavards, malicieux et vifs. Ils sont assez doués pour la magie. J’avais pour métier « empathe ». C’est un mage qui est capable de manipuler les esprits. Je provoquais des troubles du comportement, de la confusion, des douleurs chroniques. Je faisais partie d’une guilde, que j’avais montée avec mon compagnon. Nous étions connus sur le serveur.

La maison était une sorte de cyber café.

Fanny passait et repassait à coté de deux zombies.

Plus tard, passés d’un serveur à un autre sur Dark Age of Camelot, je suis devenue une moniale de race bretonne – pas d’histoire d’oreilles pointues, une taille normale.

J’ai fait partie d’une grande guilde également.

J’étais une moniale en avance. Déjà branchée psychanalyse, j’avais un confessionnal avec divan dans une partie du château royal. Je connaissais l’homéopathie. J’étais douée au bâton et savais guérir mes amis.

 

Ca a duré 3 ans comme ça.

Dans la colonne des « pour », un Avatar peut mourir mais il sait comment ressusciter. Il a de la magie pour se défendre. Les combats physiques ou moraux avec les autres sont des combats de pixels.

Nous riions beaucoup.

Je poursuivais mon traitement.

 

J’étais sortie du Cinquième Cercle, celui des coléreux.

J’étais un Avatar.

Plus de corps, plus de bleus, la peau rentrée.

 

 

04.09.2008

Chroniques d'Europe (24) - le 5e cercle, partie seconde

 

Peut être j’ai loupé une marche.

 

Au début, quasi idyllique c’était.

Nous nous prélassions dans les boucles de l’Oise, je m’écrasais du chèvrefeuille à même la peau, je dansais le rock and roll et buvais à l’amour retrouvé.

 

Un jour, dix ans avant, je me balade sur les Champs Elysée et puis je rentre dans l’office de tourisme de Bulgarie. Tout ça parce que j’aime bien les poupées et que Sofia c’est joli pour un nom de ville.

Au bord de la Mer Noire, j’ai rencontré Lulu et ses trois copains.

Ca n’était pas un vrai diminutif mais plutôt un surnom et puis moi, ils m’ont appelée Corinne pour la peine que je ressemblais à la chanteuse de Téléphone. Il parait.

Nous traînions en bord de mer, Lulu marchait d’un pas souple et portait un sweat à capuche.

Nous avons loué deux voitures et nous sommes partis vers l’Ouest, Sofia.

C’est Patrick qui aime conduire. Même s’il boit. Parfois il manque nous mettre dans le fossé des montagnes bulgares, parfois il pleure dans mes bras. Lulu n’y trouve rien à redire.

Dans les voitures et sur les routes de Bulgarie, nous chantons à tue-tête « anti social » parce que aussi Trust, même si j’aime moins que « parlez dans l’hygiaphone ». De temps en temps nous nous arrêtons chez des vieux bulgares fripés qui nous offrent des myrtilles et à qui nous laissons des sacs plastiques Fnac, faute de cadeaux plus représentatifs.

A Sofia, nous petit déjeunons de sodas et de gâteaux secs et nous promenons en photographiant les 35 ans d’une démocratie populaire fêtée dans une solennité triste. Drapeaux et jonquilles, incongrus alibis d’une joie factice.

Pendant quelques mois, Lulu et moi avons été inséparables, mais sans endroit à nous.

Nous fréquentions des fêtes, dormions dans des duvets pour une personne à même des carrelages, écoutions beaucoup de musiques. Ils m’emmenaient voir Trust – quelle horreur – et dans des expéditions d’une journée en vélo à travers les forêts de la région parisienne.

Et puis, j’ai cru bon de passer à des choses plus sérieuses.

Du style un concours.

 

Alors je ne sais plus bien, le bottin sûrement, j’ai appelé Lulu dix ans après.

Il vivait dans un appartement de banlieue sud et jouait du saxo.

Je me souviens des retrouvailles avec la bande, une belle journée de randonnée à vélo, forêt de Rambouillet et le cœur qui bat à l’approche, et Patrick qui pédalait en rond et me dit « alors tu as fini par l’avoir, ton concours ».

Cette fois là, on était trois, avec ma fille, et deux logements, séparés par une bonne cinquantaine de kilomètres.

Le week-end on était deux, lui et moi, souvent, ma fille chez mes parents.

 

Et puis ça s’est déréglé.

 

L’histrion hystérique qui nous servait de chef m’a poussée à partir installer un syndicat régional sur Paris. Cergy – Gare de Lyon, cinquante minutes de train deux fois, trois heures de trajet. Le prix pour respirer, mais la course pour ma fille.

Mon ami proche et quasi frère a été malade. Du genre grave. A programmer un aller au bois avec deux bidons d’essence dans sa voiture. A être hospitalisé d’office. Plusieurs fois.

Une copine a fait une tentative de suicide sur le tapis du salon, à force de ne pas avoir d’enfant ou à force de ne pas arriver à vouloir en avoir peut être.

L’immeuble était hanté par des défenestrés, des assassinats et des exhibitionnistes.

Et puis un jour Lulu m’a dit « tu arrêtes de fumer, on vit en banlieue sud dans une maison qu’on achète, on fait un enfant, on en adopte un autre ».

Ca m’a mise dans une telle colère.

Tant d’efforts pour que je dise non.

J’ai décidé de repartir, vers le Sud, mais vraiment.

 

Ma copine m’a dit : tu verras, quand tu seras dans ton HLM de La Paillade, tu devrais réfléchir.

Ma fille s’est mise à hurler qu’elle ne voulait pas partir.

Ma psy, que j’allais voir depuis que j’étais restée dix minutes sur le quai du RER en me demandant quel rapport sémantique il y avait entre « acharné » et « décharné », m’a informée que « la distance n’efface pas tout ».

Ma mère m’a dit « nous n’avons pas besoin que tu vives là bas pour aller à Montpellier » - et regarde les cheveux blancs de ton père.

 

Mais de tout ça, je n’ai écouté strictement personne.

Je refaisais une tentative de sortie du 5e Cercle.

 

 

 

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