06.09.2008
Chroniques d'Europe (25) - L'Avatar
De l’appartement au 5e, orientation nord-sud, sans entrée maritime, j’aperçois la mer, en horizon, d’un balcon terrasse qui fait le tour.
Le sol est en parquet, et la propriétaire est la veuve d’un juge, une petite vieille très bourgeoise, qui s’excuse du bout des lèvres de me faire venir en plein cagnard, et s’étonne d’un sourcil de ma crédibilité financière de fonctionnaire.
C’est toujours ça à mettre dans la colonne « pour », le soleil au petit déjeuner et en hiver.
La colonne d’à coté est à titrer « déconvenues » en un seul mot.
Ma fille vit obstinément dans le but de repartir.
L’équipe dirigeante en place au boulot dépasse la vilaine caricature d’une province en cercle fermé, comploteuse et intéressée.
L’ambiance est aux chômeurs au soleil, à la pêche à la dorade, à la débrouille de crise larvée, à la politique de Don Camillo et de Peppone, mais sans la religion et le communisme.
Tout ce que j’aime.
J’apprends à savoir ce qu’est le machisme.
Je ne pensais pas pouvoir haïr certains comportements masculins à ce point.
Ma chef, qui résiste à coups d’arguments juridiques à servir les copains et les coquins, finit par partir en dépression, chassée de la direction par une bande de buveurs ne supportant les femmes que consentantes, sur une table de cuisine – et l’anecdote n’est pas une vue de l’esprit.
Le boss finit par m’exiler dans un service plus loin, ce qui est une chance pour moi.
Je déménage, achète en centre ville, travaille beaucoup.
Un jour, j’emmène Fanny goûter le restaurant végétarien et nous passons, place de la Comédie, dans l’animation de la journée SPA. Dans la foule et au milieu des cages où roupillent des chiens et des chats abrutis, une petite chatte blanche, grise et beige griffe et crache sur tout ce qui vient l’importuner. Au retour, nous remportons donc la Duchesse dans un carton, tenu par une Fanny empourprée et planante.
Le père de ma fille, dans la région, vient la chercher, puis dit qu’il vient et ne vient pas puis ne dit plus rien puis déménage à la cloche de bois avec sa femme et son fils, pour revenir au pays des betteraves.
C’est à Sitges, paradis des homosexuels de la grande banlieue de Barcelone, que c’est devenu perceptible.
Fanny est restée devant la télé. Sur le bord de plage, seule, je pressens l’obscurcissement.
Les remblas, elle a apprécié mollement. Je me mettrais à genoux pour Gaudi, elle s’en fout.
Nous rentrons et le reste de l’été se passe.
A la rentrée de 4e, sans avoir atteint ses 13 ans, Fanny décide au bout de 3 semaines, de rester dans sa chambre.
Le médecin de famille à bout de ressources, nous dirige sur une pédopsychiatre à la fin d’un mois traversé en pilotage automatique, sans bien comprendre où commence la réalité.
Je surveille les poubelles, pour savoir de quoi elle se nourrit.
Je ne veux plus entendre parler de schizophrénie, et l’angoisse me colle aux pores.
La pédo-psy fait entrer Fanny dans un service de pédo-psy.
Des fantômes d’enfants se tiennent aux murs, branchés sur des tuyaux. Des gamines tentent d’avaler des flacons de vernis à ongles qu’elles brisent. Des ombres bleues se dessinent sur les peaux.
Je n’ai pas le droit de la voir, dans un premier temps.
Son père, prévenu, ne trouve pas mieux que de lui faire parvenir un courrier dans lequel il glisse des photos de sa nouvelle née.
Je m’engueule avec le psychiatre, et je regarde ses chaussettes où dansent des mickeys.
Puis je cède.
Vers Pâques, Fanny peut entrer dans une Villa foyer, pour 8 adolescents en mal de vivre. Enfin c’est moi qui dis comme ça. Ils sont entourés d’éducateurs et de psychologues, c’est une vie communautaire.
Moi ça fait un bail que j’ai écrit le déclinatoire de mes compétences. En une colonne.
Un jour que j’arrive devant la Villa, je vois Fanny me faire des signes, derrière des barreaux placés là récemment pour éviter que les ados se jettent par la fenêtre.
Les failles se creusent.
Tandis que Fanny va nettement mieux et qu’une réintégration scolaire est envisagée – dans un collège privé – je me perds.
Je me connecte sur Internet fermement décidée à disparaître du monde présent, et deviens un Avatar.
Je rencontre plein d’internautes, sors, et plane.
Je réduis mes heures de sommeil. Puisque ce qui compte est de dormir des cycles entiers, je tente de réduire mon nombre de cycles à deux et de vivre avec 4 heures de sommeil.
Je me souviens d’un entretien auquel j’ai assisté, les yeux ouverts, assise sur une chaise, en dormant.
Une copine me conseille de consulter.
La psychiatre, chez qui aucune larme ne sort, me file un traitement et m’arrête trois mois.
Fanny est revenue.
Mon père est mort.
J’ai rencontré un internaute branché jeux de rôles.
J’ai perfectionné mon Avatar.
J’ai longtemps été une petite lurikeen. Ce sont des elfes miniatures, insupportablement bavards, malicieux et vifs. Ils sont assez doués pour la magie. J’avais pour métier « empathe ». C’est un mage qui est capable de manipuler les esprits. Je provoquais des troubles du comportement, de la confusion, des douleurs chroniques. Je faisais partie d’une guilde, que j’avais montée avec mon compagnon. Nous étions connus sur le serveur.
La maison était une sorte de cyber café.
Fanny passait et repassait à coté de deux zombies.
Plus tard, passés d’un serveur à un autre sur Dark Age of Camelot, je suis devenue une moniale de race bretonne – pas d’histoire d’oreilles pointues, une taille normale.
J’ai fait partie d’une grande guilde également.
J’étais une moniale en avance. Déjà branchée psychanalyse, j’avais un confessionnal avec divan dans une partie du château royal. Je connaissais l’homéopathie. J’étais douée au bâton et savais guérir mes amis.
Ca a duré 3 ans comme ça.
Dans la colonne des « pour », un Avatar peut mourir mais il sait comment ressusciter. Il a de la magie pour se défendre. Les combats physiques ou moraux avec les autres sont des combats de pixels.
Nous riions beaucoup.
Je poursuivais mon traitement.
J’étais sortie du Cinquième Cercle, celui des coléreux.
J’étais un Avatar.
Plus de corps, plus de bleus, la peau rentrée.
20:20 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note


Commentaires
Et bien là aussi il faut suivre...
Quel travail!
Bonjour de Gertrude.
Ecrit par : gertrude | 06.09.2008
Dans tout ça on ne sait plus laquelle de vous allez le plus mal!
Devenir un avatar semble une thérapie efficace faut juste avoir envi d'une paire "d'esgourde" à la M Spock !
Ecrit par : grazie | 07.09.2008
[détail de forme : tu as écrit que Fanny entre dans un "collègue" privé. Excuse ma tâtillonerie au passage !]
C'est impressionnant à quel point j'entre dans ton récit et y reste accrochée. Le passage sur les enfants-ombres est très fort. Je tremble d'inquiétude avec toi. Et cela, sans que tu te répandes en un flot lyrique de lamentations. Cette retenue n'en est pas moins prenante.
(Et je n'ai pas de mal à m'identifier à la zombie que tu deviens...)
Ecrit par : Marie-Georges Profonde | 07.09.2008
Merci Gertrude !! bienvenue ici !
Grazie, comme d'hab, bonne observation ...
Les disgrâces physiques venaient faire le contrepoint de pouvoirs étranges : par exemple, si tu ressemblais à un poisson, tu avais le pouvoir "respiration aquatique".
Pour les oreilles, me souvient plus, mais c'était possible d'adopter une coiffure qui cachait.
Marie-Georges : tu fais bien de me faire remarquer, tu vois, même après plusieurs lectures ...
Oui c'est une période très spéciale.
La façon de raconter doit faire partie de la "digestion", je pense :)
Ecrit par : Audine | 07.09.2008
Ta pudeur t'honore "période très spéciale" tu penses c'était l'enfer tu veux dire.
Bon allez plus léger je viens de reécupérer ma fille qui a fait une semaine à Aix de repérage pour la fac et elle me revient avec deux tatouages tu crois que je peux la renier ?
Ecrit par : grazie | 07.09.2008
Hé, hé, hé...Toujours lumineuse dans tes écrits. Bises...
Ecrit par : Rak le Rou | 09.09.2008
Coucou Rakam, ravie de voir que tu passes par ici !
Merci pour le petit mot !
(tu vas bien ? et ces Cévennes se portent comment ?)
Grazie : je ne sais pas pour ta fille. Menace là de la déshériter ? Avec des grands gestes de théâtre de boulevard.
Ou alors, achète toi des décalcomanies qui s'effacent, colle z'en toi partout, et regarde sa tête. Purée, quand même, les tiennes t'en font voir ...
Ecrit par : Audine | 10.09.2008
Je t'aime toujours....Mais je ne comprends toujours pas pourquoi vous n'êtes pas venus ( Doudou, Télétubs...) avec nous sur le Wizzz, vu que vous avez tous, maintenant, un blog chacun...
Biiiises!
Ecrit par : r l r | 11.09.2008
Alors, vous vous êtes sorties de toutes ces ornières!!!
Un ton plus réaliste que les autres chroniques; C'est plus le vécu que l'observation peut-être.j'aime bien ces sauts entre divers mondes et descriptions, de l'amer à l'humour...qui rendent les textes très vivants
toujours contente de te lire...
Ecrit par : le croco | 12.09.2008
Rackham, ce qui s'est passé, c'est que télétubs et moi avions déjà un blog avant l'implosion du forum, et qu'on n'a eu aucune envie de déménager sur le wizz.
Mais je planche sur une idée pour réunir les tribues perdues du forum...
Un bonheur de te lire et te saluer, en tout cas!)
Euh... j'ai pas encore lu le texte, Audine,
j'y reviens...
Ecrit par : doudourou @ rlr | 12.09.2008
Coucou le Croco : si je n'avais qu'un seul message à faire passer, à la suite de cette histoire (qui n'est tout de même pas hyper extra-ordinaire !), c'est celui là : on ne s'imagine pas, mais alors pas du tout, comment les situations peuvent se transformer radicalement, comment on peut soi-même changer (de point de vue, de comportement, de ressenti), à quel point l'harmonie, l'équilibre peuvent être retrouvés, et ce, assez rapidement. A quel point les gens ont des ressources.
Si on avait un aperçu, ne serait ce que 5 mn, quand on est dans des situations critiques, de 3 ans après, par exemple, (même des fois moins ?), on s'armerait de courage et ça nous aiderait.
Toujours contente de te voir passer par ici, le Croco tout gentil !
Rakam (voilà que je ne sais plus écrire ton pseudo ! un c, un h, 2 k ?) : le principal inconvénient de la plate-forme de wizz de Télérama est qu'elle est fermée sur elle-même, et qu'il faut que les commentateurs soient inscrits et aient eux-mêmes un wizz pour pouvoir commenter. Les formes de blogs sont aussi très rigides, on ne peut virer les commentataires de la première page (qui sont souvent très lourds avec leur image pour certains énormes, qui en plus, ne se gênent pas pour faire plusieurs commentaires ineptes histoire de se faire de la pub) que si on prend la forme "blog" je crois, ce qui limite quand on veut mettre des vidéos et des images et des sons, bref ... Il y avait quasi impossibilité de faire un Wizz collectif sur cette plate-forme, sauf à avoir en plus chacun un Wizz, et puis après, les Lentilles ont vécu leur vie (qui a été bien remplie même si en ce moment c'est assez calme). Doudou et Tivi ont éprouvé le besoin d'avoir un espace à eux pour ne pas envahir les Lentilles trop, et puis moi, pour faire reparaitre les Chroniques et continuer à écrire d'autres trucs sans trop envahir aussi (je faisais aussi des critiques de films et quelques éditaux "société").
Donc voilà les raisons en vrac.
Vraiment, je crois que ça serait bien, un lieu des tribus réunifiées, comme ils disent dans Koh Lanta !
En attendant, on ne se perd pas de vue, ce que je trouve super.
Parce qu'on se manque, quand même !
Ecrit par : Audine | 13.09.2008
Doudou, i love you too...
Ecrit par : R L R | 13.09.2008
Je suis un fidèle, mouâh, je ne vous oublie pas...Audine, c'est faux ce que tu dis...Tu peux enlever tout ce que tu veux sur ta page...Bref! Pas grave. C'est dommage, c'est tout. L'important en fait, c'est que tout le monde prenne son pied en écrivant. Bisous aux autres, télé, doudou, duga, fleur... à tous, quoi!...
Ecrit par : R L R | 13.09.2008
Ecrire un commentaire