31.08.2008

jamais je m'énerve

Alors moi qui ne suis pas sûre d’être capable de faire un lien dans un billet, je suis taguée par Marie-Georges Profonde.

Taguée ça veut dire qu’on est obligé(e) d’écrire un truc, suivant les consignes qui sont données par l’auteur du tag, qui a lui (elle) même été tagué(e), et qu’après faut choisir des victimes, suivant le principe connu de la chaine, déjà inventé il y a des lustres par Max Ophuls dans son film « La Ronde », qui comme chacun sait ne parle pas d’une femme ayant des formes mais des risques de MST.

C’est vous dire si c’est engageant tout ça.

En l’occurrence, il faut parler de trois choses qui énervent le plus.

Donc je m’y colle, parce que tout le plaisir de ce genre d’exercice, est de refiler le bébé aux autres.

Je suis bien embêtée : je ne m’énerve jamais, je suis la reine de la zénitude.

Ca m’agace un peu que vous puissiez soupçonner que ce ne soit pas le cas.

Bien sur les gens sont constitutionnellement, génétiquement, ataviquement  énervants.

Fut une période où je faisais un sort à un imbécile par semaine. Un imbécile, énervant donc.

Ca avait commencé par le type du courrier, qui se garait toujours sur la place réservée aux handicapés, devant la Cotorep. Il avait répondu à ma remarque qu’il n’en avait pas pour longtemps etc et à la place du mort, il y avait une espèce de blonde qui nous regardait discuter avec des yeux de pot au feu.

Il est donc entré dans la légende sous le nom de Tarzan du Courrier et sa Barbie.

Puis l’expérience a tourné court lors de l’interpellation outrée d’un quidam qui avait laissé son chien crotter en plein milieu des escaliers qui bordent la Maison pour Tous menant à la rue de la Méditerranée. La rue de la Méditerranée est une des rues que je préfère, d’abord parce qu’elle est hétéroclite, avec ses restos arabes, africains et chinois, ses coiffeurs africains pour cheveux crépus, son usine de parfums désaffectée, son école primaire et sa fresque murale qui, en trompe l’œil, fait croire que l’on traverse une terrasse de café sous des fenêtres fleuries et des curieux débonnaires. Au début de la rue, en venant des escaliers, il y a un portail sur lequel, au dessus de la fente de la boite aux lettres, une mystérieuse inscription indique : « ici, saucisse à l’ail ». Un peu plus loin, au pied d’une vitrine de boucherie, il est prié de ne pas crotter ici, et des traces de pas de couleurs acidulées sont peintes sur les trottoirs sans qu’on ne puisse déterminer exactement leur provenance ni même leur destination.

Le maitre crotteur s’était violemment tourné vers moi et m’avait dit, en se rapprochant tellement que je pouvais compter les poils de ses narines « mais vous êtes pas bien madame ?? », et un instant, j’ai cru qu’il allait me taper dessus et, même s’il était important à mon sens de combattre la bêtise ordinaire, je ne m’étais pas sentie suffisamment dévouée pour poursuivre l’expérience.

A l’époque, j’avais une relation essentiellement épistolaire, avec un ingénieur des mines en qui j’avais trouvé une sorte de challenger en matière d’absurdité.

Nous menions des conversations sur le Net, pour lesquelles nous créions un univers bien à nous, à la fois déjanté et un tantinet cruel, où nous devions faire preuve d’une adaptation extrême. Je crois que nous nous barricadions, afin que personne ne puisse pénétrer cet univers.

L’unité de mesure du temps était la tasse de thé et il y en avait de plus ou moins grandes, car elles pouvaient contenir de la tisane.

Nous égalisions les oreilles des chiens au laser, repeignions les planètes en rouge et y creusions des galeries pour y exposer mes tableaux, le moyen de locomotion était la baignoire et il ne fallait pas oublier de se munir d’une serviette de toilette.

Sur la planète rouge, nous y torturions les imbéciles et le Tarzan du Courrier y était ligoté sur une chaise, en attendant de connaître son sort et nous avions laissé la Barbie la bouche ouverte dans la voiture du courrier.

Notre chef d’œuvre fut un symposium, toute une nuit, au téléphone, sur la traduction mathématique des différentes positions pour dormir à deux. Il y avait les principales et les dérivés, les déclinaisons et les parallèles, les géométriques dans l’espace et je me demande si les voisins à l’occasion ne m’ont pas entendu hurler de rire.

Je regrette aujourd’hui que l’on n’ait pas mis les travaux de ce colloque téléphonique par écrit.

J’ai donc cessé de m’énerver après les gens, sous peine de mettre en danger mon intégrité physique.

Simplement, quand il l’est nécessaire, je ne m’énerve pas, j’explique. Notamment que j’ai raison. Plusieurs fois s’il est besoin, en variant le niveau sonore. A la hausse généralement.

Et quand l’interlocuteur est vraiment de mauvaise foi, il m’arrive de conclure « de toute façon c’est comme ça » avant de tourner les talons sans m’énerver.

Quand c’est la hotline de Numéricâble, j’arrive à dire calmement : « non mais vous prenez vraiment les gens pour des cons ». Pas de quoi s’énerver.

En dehors des gens, je ne vois pas ce qui pourrait menacer ma zénitude.

A part peut être le modem de Numéricâble quand il se met à clignoter n’importe comment.

Et les trucs à manger à ouverture facile. Parce qu’ils oublient de préciser si l’ouverture est plus facile avec une tronçonneuse ou avec une scie circulaire.

Ah. Et aussi moi-même souvent.

J’aimerai être plus zen.

Parce que je suis curieuse, on va se demander comment Balmeyer, PipoBanjo ! et Doudou s’énervent tout rouge.

 

23.08.2008

Chroniques d'Europe (23) - Le 5e Cercle, partie première

La vie se résume.

Parfois un mot, une phrase devient un destin.

 

Je suis l’ambulance qui emmène ma mère à une clinique en urgence. Elle a une occlusion intestinale.

C’est à quelques jours de ma première prise de poste, dans ce pays de betteraves, de militaires et d’élevés au champagne. Je suis obligée de retarder mon arrivée, d’autant que mon père est en voyage.

 

Ma mère me dit, qu’on m’enlève tous ces tuyaux, j’en ai marre.

Et déclenche chez moi une colère de feu, et le désir d’enfanter.

Va savoir.

Elle va voir si elle tient aussi peu à la vie.

Plus tard, elle me dira que j’ai voulu un enfant pour la remplacer, pour prendre sa suite.

Je crois que c’est le début des phrases incandescentes, celles qui ne s’effacent pas du passif, malgré un amour devenu serein. La matière composite de l’amour.

 

Peut être étais-je entrée, sans le savoir, en sifflotant et les mains loin du guidon, dans le 5e Cercle de l’Enfer de Dante, celui des Coléreux.

 

J’arrive en retard en Champagne pouilleuse. Le bâtiment de bureaux est un immeuble bourgeois de province, protégé par un portail en fer forgé noir. Le directeur a un nom alsacien, est un fan de militaires, fait partie de l’Institut des Hautes Etudes de Défense National et fait circuler son journal dans la documentation, jusqu’à ce que je menace d’abonner la Direction au Canard Enchaîné.

Cependant, lorsque il arrive au secrétariat du service en tonnant à la cantonade « qui a abusé du téléphone et fait une facture de plus de 300 francs ? » et que j’avoue « c’est moi, afin de prendre des nouvelles de ma mère », il bougonne et repart en me disant de ne plus recommencer.

Fin 84, souvenez vous.

Il faisait moins 27 en Champagne, les canalisations gelaient, et même les batteries diesel tombaient en panne, on les montait dans les appartements. Il faisait 13 dans la cuisine. La neige en ville atteignait 30 cm d’épaisseur et avant cela, je n’avais jamais connu d’hiver, faut croire.

Un temps à rester sous la couette duvet d’oie.

C’est à Karine que je succède. Elle, elle part à Reims où elle vit, à une cinquantaine de kilomètres.

Karine m’a informée sur les entreprises du secteur, et j’ai pris consciencieusement des notes sur un petit cahier bleu à carreaux, qu’elle m’enjoint de ne surtout pas perdre. Ce sont des notes entre deux femmes rapidement complices … à propos des  hommes. Je me souviens d’une entreprise pour laquelle j’avais noté Bidule = Julio Iglesias, Bidule ayant été décrit par Karine comme étant un bellâtre éternellement bronzé – spécimen rare dans ce coin de France – tellement qu’on l’aurait dit tombé dans une des cuves de teinture de son entreprise. D’autres avaient des appréciations flatteuses, d’autres des panneaux attention danger. Si par la suite, j’arrivais dans l’entreprise sans avoir relu le cahier, les annotations en étaient si justes qu’il me fallait prendre sur moi pour ne pas rire franchement.

Je fais mes premières armes et débarque les dents serrées dans des Maisons de Champagne où, sur le parking, toute voiture rejette la mienne dans la série des récupérations de décharges, le moindre des salariés des Maisons gagnant plus que moi. En plus, je n’aime pas le champagne.

Avec l’hiver qui débarque sur la France congelée, rapidement, on ne peut plus aller travailler, les véhicules sont immobilisés, les chauffages éclatent.

Le 14 janvier 1985, rue Magdeleine, à Reims, un transformateur EDF au pyralène explose, jetant ses habitants à la rue, dont Karine et son fils de 17 ans.

L’incendie qui suit l’explosion propage une suie noire et grasse qui s’infiltre partout.

Dans les tiroirs, les placards, les appareils sanitaires, l’équipement électroménager, la bibliothèque, les télévisions, radios, dans les draps, les vêtements, sur les photos souvenirs, dans le garde manger, entre les pages de chaque livre.

Karine et son fils n’ont plus rien.

EDF enquête et laisse la situation pourrir.

Les habitants de l’immeuble doivent mendier un hébergement à l’hôtel.

EDF tarde à prendre des mesures, n’informe pas les habitants, tergiverse sur les conséquences.

Karine, son fils et quelques autres, exaspérés, viennent nettoyer et tentent de récupérer quelques affaires.

Puis une entreprise de nettoyage dépêche une équipe de salariés pour nettoyer.

Avant que Karine et une journaliste de Sciences et Vie, habitant elle aussi au 21 rue Magdeleine, réalisent que la suie est composé de dioxine et de furane, dont on ne connaît pas bien la dangerosité en particulier sur le système nerveux et reproductif, mais dont on sait qu’ils ont frappé à Seveso.

Une longue bataille juridique a commencé pour Karine afin qu’EDF, reconnaissant sa responsabilité, indemnise les victimes et accepte de faire suivre médicalement tous les intervenants qui auraient pu être contaminés.

Plus de 340 personnes vont être suivies : des pompiers, des salariés de l’entreprise de nettoyage, des résidents, des visiteurs, des agents EDF … et répartis en quatre groupes d’exposition. En 1990, le suivi cesse faute de participation, mais reprend en 94, suite à des problèmes de santé relevé chez les salariés.

En 1995, l’étude du groupe médical met en évidence une plus grande fréquence de troubles – fatigue, démangeaisons, oublis importants – dans le groupe 4, celui des plus exposés.

Karine est Présidente de l’Association de Défense des Victimes de Dioxines et Furanes.

Plus tard, lors d’une conversation avec notre Directeur militariste, il me dit à son propos « avec tout ce qu’elle a fait à EDF …! » genre les pauvres. Me laissant un arrière goût de bile.

 

Karine avait décliné ma proposition de venir l’aider à nettoyer.

Loin des rigueurs de l’hiver 85, c’est dans les calanques de la Cote d’Azur qu’à Pâques, ma fille est conçue.

 

Quelques mois plus tard, dans un restaurant chinois de la rue piétonne de 50 mètres de Chalons, devant l’air catastrophé de ma mère qui me dit « mais regarde toi tu ne t’aimes pas », je m’entends lui dire que je vais demander ma mutation, sans même savoir 30 secondes auparavant que cette décision allait être prise.

Assise sur le rebord d’un trottoir, j’échange avec celle qui va être la future femme du père de ma fille. Lui s’occupe du déménagement, en échange d’une absence de paiement de pension. J’explique doucement qu’il ment. Elle pâlit et me dit : « ah bon parce que tu sais, j’ai retrouvé des bulletins de salaire dans sa poche de pantalon que je voulais laver, et ça n’est pas du tout ce qu’il m’avait dit ». Elle ajoute : « les 4 000 francs de location de ton camion de déménagement, il me les a empruntés ».

 

Mais tout ça je m’en fiche, je tente une sortie du 5e Cercle.

 

19.08.2008

Mawashi geri

 

Il était un peu trop rond, du coup, un mélange de son prénom et de son nom le faisait surnommer Bouluc par les autres. L’enfer c’est les autres.

Il avait l’air d’un tyran de 8 ans tel que sa mère me l’avait décrit. Dans un grand bureau d’un haut poste qu’elle avait, et moqueuse, j’avais jeté « pas grave, je fais du karaté », et aussi sec, ça l’avait décidée.

Vingt heures par semaine, c’est toujours ça à prendre pour les vacances et le cinoche et les omelettes au fromage en bas de la fac, quartier chinois.

J’allais donc l’attendre à la sortie de l’Ecole Alsacienne. Lui il ne croyait pas que je faisais du karaté, parce que je portais des sabots.

La question a été assez vite réglée, un jour dans l’entrée de l’immense appartement, pas content, il a balancé sur moi son cartable, que je lui ai renvoyé. Choqué il était, parce que quand même, ce manque de respect pour ses affaires.

Mais ça avait du prouver.

Il était assez inquiet de ma cuisine, faut dire que les mômes ça n’était pas mon truc et la cuisine non plus. Alors il me disait « les côtes de porc ça se fait cuire 20 minutes ». Bouluc Boud’chou.

J’avais comme référence trois mois au pair, Leigh on Sea, une gamine de 5 ans qui montait sur les meubles pour des démonstrations de danse, un gamin de 9 ans somnambule qui débarquait dans sa chambre où je dormais la nuit pour récupérer son lit, un autre de 11 ans, scientifique, qui faisait des expériences sur des rats, dans le garage, ce qui excitait considérablement une énorme labrador infestée de puces qu’elle me refilait généreusement.

J’avais survécu alors hein, Bouluc.

On avait pris nos habitudes : je lui lisais Tintin et il s’endormait contre moi. Quand je m’écroulais, il marchait sur la pointe des pieds pour ne pas me réveiller.

En sortant de l’Ecole Alsacienne, on allait en face, un bout de Jardin du Luxembourg. Je bouquinais et lui faisait je ne sais quoi. Un jour il a mis le feu à un buisson.

Il y a eu conférence familiale – une rare occasion de voir le père – et aussi, un entretien à l’Ecole Alsacienne, et j’ai été conviée aux deux. Pré délinquant le Bouluc.

En fait, un gamin qui grandissait avec moi.

L’année est passée et à la fin, la mère a accouché d’une petite fille. J’étais sidérée, parce que mon fils cet inconnu quand même.

Je suis allée la voir à la clinique, c’était laid un nourrisson. Elle comptait sur moi pour garder les deux. J’étais tiède. Je lui ai demandé une augmentation d’un franc de l’heure, dix francs, le smic, ça me semblait un principe à respecter.

Ils ont tous trouvé ça très choquant, de profiter de sa faiblesse pour extorquer.

Tant pis.

Je n’ai plus jamais revu Bouluc.

Et parfois, surtout quand je fais des côtes de porc, il me manque.

 

 

(Publié décembre 2006 – forum Télérama)

 

 

11.08.2008

Banzaï

 

L’informaticien Tik, qui avait élu domicile dans le local informe, surnommé le BuroTik par nos facétieux fonctionnaires de Notre Glorieuse Police Nationale, en avait un peu assez de travailler sur l’extraction sectorielle des zonages des taux d’élucidation préventive des délits commis par les pré délinquants d’un âge compris entre 10 et 13 ans et demi, tapa d’un geste rageur sur la touche Entrée de l’application VigiRacaille, pour en sortir (de l’application).

Mais le clavier était enduit d’huile piquante à pizza 3 fromages et il ripa (le doigt) entre la touche Entrée et µ.

Comme il n’était pas très bien élevé, au lieu de dire, comme vous et moi « Aïe j’ai le doigt coincé dans le clavier », il poussa un bref rugissement : « Putain de bordel de Dieu de saloperie de clavier de merde !! ».

Il décida donc d’aller un peu surfer sur son site préféré, Mi-Toc.

Il vit tout de suite qu’il avait un message de Séraphine95C, qui lui disait : « ok pr rdv resto chinois ce soir ». Elle n’était pas très littéraire, tout à fait ce qui allait changer un peu les idées de Tik. Aussitôt, il répondit : « ok pr passé o oraus 20 h Dragon du Lotus», il n’était pas très porté sur l’orthographe, ce dont Séraphine95C ne s’était pas aperçu.

C’est comme ça qu’il s’est retrouvé à guetter le soir, attablé au Dragon du Lotus, sa petite robe bleue qu’elle lui avait dit tout le temps porter en signe de reconnaissance (cette précision l’avait vaguement irrité, tout mâle espérant être le Premier).

Quand Séraphine95C arriva, Tik fut ébloui : ça n’est pas qu’elle était belle, ni même jolie, mais il se dégageait d’elle un charme puissant. Dotée d’une fière queue de cheval brune, les yeux mis en valeur par des grandes lunettes rondes, une bouche de cerise Cœur de Pigeon, une taille qui … un décolleté qui … vous voyez quoi ! Elle était le portrait tout caché de Mle Jeanne, la pompom girl de Gaston Lagaffe, et Tik, du faire semblant de tousser afin d’essuyer discrètement la bave qui coulait de sa bouche béante d’amour éperdu. Mal poli mais propre.

A partir de ce moment, la soirée passa comme dans un rêve, dans une sorte de manège enchanté si vous voyez à quoi je fais allusion.

Ils papotèrent de choses et d’autres et se montrèrent des photos de leur famille. Mlle Jeanne avait été mal mariée, une espèce de brute qui faisait partie des Joyeux Chasseurs et posait, un lapin dans une main, au milieu d’autres olibrius du même acabit : « Guy, l’homme, le con, qu’est rang 2 » lui montra t elle d’un doigt peint avec des étoiles brillantes sur chaque ongle.

Ils commandèrent un plateau d’entrées assorties, en beignet, un autre à la vapeur, des nems au crabe, du bœuf aux 7 légumes et aux 12 épices, du canard à l’orange, accompagnés de riz cantonnais,  le tout arrosé de bière et comme Mlle Jeanne s’éventait avec la carte des desserts tout en sous entendant qu’elle n’avait plus faim, Tik lui dit : « l’appétit, mets en dans l’après riz ! ».

Suite à ce repas, ce que firent Tik et Jeanne, cet épisode ne le dit pas.

 

 

Aucun dragon, cheval, pigeon, lapin bœuf, crabe, canard et cantonnais n’a été torturé pour les besoins de ce récit.

Garanti 0 % de connaissance informatique et 0 % de sexe.

Néanmoins déconseillé aux allergiques au curry, aux chasseurs et aux informaticiens.

 

 

03.08.2008

mot au prof principal

Cherchez +, c moi ki l’a pécho, l’enveloppe de la caisse de grève.

C l’hallu comment vous faites 1 drame, et vos méthodes de naz, là, les menaces de « punition collective », le discours pitoyable du CPE, « on considérera avec toute l’empathie … gnagnagna … » ! Comment il se la pète grave lui …

Hier y a Piche qui est venue o cyber en empruntant la voiture de c vieux, mais elle a été embarquée par la fourrière, et les thunes pour la fourrière, Piche les a pas.

Alors pour pas ky ait Tchernobyl chez Piche, me suis dit : c nous les « générations montantes kon va payer les retraites des profs », l’entrée de la tôle, ça fait un bail kon c la passer, y avait plus k à fracturer le bureau du cépéheu. Il est trop laid, lui.

Pas la peine d’écrire à mes vieux, je v vous pétrifier net : ce soir g 18 balais, alors les petits mots pour mes 42 absences, fini, niet, out, pas question de venir comater en salle de permanence pour des heures de colle, basta. Aussi inutiles k le H d’Hawaï. C gras lourd tout ça.

J’irai cotiser pour vos retraites, quand je me le sentirais.

En attendant, je v me casser le ventre avec mes potes, un fat cassoulet avant d’aller camper le cyber.

Robin.

PS : je colle un euro symbolique dans l’enveloppe, en signe d’empathie.

(publié atelier « lettres d’aveu », forum de Télérama, été 2003)

 

01.08.2008

Chroniques d'Europe (22) - Alzira, partie seconde

 

 

Je joue avec le mimosa sensitif d’Alzira, qui se rétracte à mes affleurements.

C’est en revenant de je ne sais plus où, qu’à la gare, mon père m’avait accueillie avec au bout d’une laisse, Kiwie, une bébé berger des Pyrénées, grise, avec des poils dans les yeux et le regard rieur et confiant. En promenade, elle nous tournait autour pour rassembler le troupeau, et nous avions été obligés de changer les mots pour ne pas qu’elle comprenne trop vite. On va à la messe ce matin ? que nous disions, bande de mécréants, le dimanche, pour se concerter sur une probable sortie au parc de Sceaux. En évitant de la regarder, sinon, elle comprenait à tout hasard et agitait son bout de queue et ses oreilles carrées, coupées à la naissance pour éviter la prise au loup.

Un été, j’étais allée en voiture, avec Kiwie, rejoindre Alzira qui pour une fois, était seule, dans la maison en bord de lavoir du hameau de Mont, près d’Ouroux, dans le Morvan. Nous avions passés quelques jours enchanteurs. Beaucoup de balades. Alzira m’avait un peu appris à faire des mots croisés – il y a des ruses classiques.

Je me souviens d’un soir, Alzira dans son lit, sa porte de chambre ouverte sur la grande pièce d’entrée commune qui sert de cuisine dans les maisons du Morvan. Je traînais et j’avais repéré une araignée sur le frigo. Je m’étais mise à faire des expériences de sensibilité aux sons, et poussais des « bouh ! » sur l’araignée, qui se contractait nerveusement sous ses pattes avec les vibrations, et Alzira riait, et me disait de laisser tranquille la pauvre bête.

C’est à un autre retour dans une gare que mon père est venu me chercher et m’a annoncé la mort de Kiwie, au bout de 5 ans d’existence, debout devant un comptoir de café.

Elle avait un coin dans le meuble de l’entrée, qui lui servait de niche. Plus tard, ma mère a mis, je ne sais pourquoi, un vase de fleurs artificielles, et mon frère a appelé ce coin «  la tombe de Kiwie ».

Le lundi est jour de lessive du blanc à la porte Montmartre et Maria Augusta apporte le linge au lavoir de Saint Ouen, tassé dans une espèce de toile de jute, le baluchon sur la tête. Elle fait exprès d’arriver un peu tard, pour mettre le paquet au dessus, pour ne pas qu’il se mêle à la saleté du linge des autres. Maria Augusta paie la place. Le linge trempe et bout dans une lessiveuse géante puis passe à l’essoreuse. Maria Augusta revient avec le linge essoré sur la tête. Il pèse un âne mort, elle a un port de tête altier. Le lendemain, c’est au tour du linge de couleur. Pour le séchage, étendre le linge au soleil sur des pierres retire les tâches. Le jeudi, c’est repassage. La sœur de Félix, Palmyre, voisine de zone, vient l’après midi et papote en portugais et tricote. Peut être évoquent elles les frères de Palmyre, Virgil le coureur qui a eu 10 enfants, Narcisse le fidèle qui fait de la prison pour insolence politique.

Alzira  fait toutes les démarches pour Maria Augusta – Félix lui travaille tant et plus pour rapporter les sous du ménage.

Elle signe les mots pour les instituteurs, surveille les devoirs, et avant même d’obtenir trois brevets, ceux de couture, travaux ménagers et de lingerie, coud et recoud pour tout le monde.

Alzira dans la zone, va chercher l’eau consommable, non pas au puit mais à l’épicerie Goulet Turpin qui fait troquet. Trois brocs de lait de 25 litres sur une charrette à bras. Son frère est chargé de l’aider tout de même. La patronne de l’épicerie est une bougnate et s’appelle madame Gari. Le puit du bout de l’impasse lui, sert plutôt de frigo.

Alzira va aussi chercher les tickets de rationnement pendant et après la guerre, ainsi que les tabliers et les chaussures.

Elle seconde Maria Augusta. Solange joue, sur le pot, avec une petite chaise à trous dans lesquels sont plantés des crayons, ce sont ses élèves.

Toutes les maisons de la zone ne sont pas aussi entretenues que celle de Félix et Maria Augusta. Au sol il y a du parquet ciré, la maison est peinte et des haricots d’Espagne courent le long de la façade. Même l’échelle est peinte et il y a une petite tonnelle. Ni gaz, ni eau donc et l’éclairage se fait à la lampe à pétrole. Une seule lampe.

L’impasse est derrière les Puces de Saint Ouen. Parfois, des promeneurs cherchant l’entrée des Puces s’égarent, et les enfants de la zone leur clament « c’est bouché au bout ».

Il y a une marchande des quatre saisons qui s’appelle madame Picotin.

Félix supportait mal les autres portugais, qu’il jugeait négligés, sales, machos. Dans la zone, il y a peu d’autres portugais. Ce qui fait la communauté est la classe sociale.

Pour cette petite maison, un loyer est payé à madame Augustine. Pour gagner un peu plus d’argent, Maria Augusta lave le linge d’autres portugais.

Félix qui est petit, en impose cependant à tout le monde. Y compris aux autres enfants de la zone. Il possède une autorité naturelle. Ses filles l’adulent et sont fières qu’il soit craint. Lorsqu’il arrive le soir, il a toujours deux filles qui accourent se pendre à ses manches et son veston lui tombe des épaules mais lui il biche.

Maria Augusta fait des centaines et des centaines de gamelles, et se lève à 5 heures du matin pour nourrir son monde. Félix bénéficie des gamelles les plus incroyables qu’on ait vues : une entrée, un plat  - pour deux – un fromage et un dessert et la Quintonine pour fortifier l’homme.

 

Lorsqu’en 43, la zone doit être rasée, les bonnes sœurs de Saint Vincent de Paul trouvent deux logements à proposer à Félix et Maria Augusta, dont un qui est refusé par le couple : le sol est en terre azotite, une sorte de ciment rouge !! Bien qu’équipé de gaz, d’eau courante et d’électricité, le logement HLM rue Frédéric Schneider n’emballe pas Félix et Maria Augusta. Il est au 4e, c’est sombre et il isole de la communauté. La qualité de vie d’Alzira elle, fait un grand bond qualitatif, à l’âge de 15 ans.

Alzira apprend d’Alice, fille de Palmyre et de 7 ans son aînée - qui, s’appelant Alzira également, a hérité du prénom d’Alice, pendant que la fille de Maria Augusta sera appelée Annie – comment tricoter. Avec des clefs de boites à  sardines.

A l’âge de 3 ans, l’école maternelle s’appelle l’asile. Alzira sait lire bien avant le CP.

Elle fréquente le patronage et les bonnes sœurs la distinguent et la font admettre à l’école Championnet, dont la mère supérieure sera déportée pour avoir caché des juifs.

C’est un honneur, car cette école a pour élèves des filles de bijoutier, de pharmaciens et autres notables.

D’ailleurs, une des élèves refuse de rencontrer sa mère venue la chercher à la sortie de l’école sans chapeau.

Lorsque l’école est bombardée, Alzira ira à Jean Cotin. Les produits des travaux de couture et plus particulièrement des broderies, vendus dans les ventes de charité, permettent aux sœurs de ne pas réclamer aux familles des frais de scolarité. Et puis les sœurs de Saint Vincent de Paul ont fait vœux de se dévouer aux pauvres.

Alzira se fait un manteau en couverture de guerre.

Elle s’épanouit dans ce milieu, et a un grand attachement pour les sœurs, particulièrement sœur Françoise, qui retourne Saint Joseph face contre le mur lorsqu’elle est mécontente de lui.

Sœur Odile vient du Panama, et fait chanter un chant qui parle « d’amor » et la mère supérieure trouve que c’est lugubre, de chanter la mort.

Plus tard, Alzira ira travailler, avec sa cousine Alice et sa sœur Emilienne, dans un atelier de couture. Mais elle n’est pas assez rapide pour être vraiment bien payée, elle fait de la mise sur toile, et Alice, douée, fait du réglage.

Lorsqu’en 48, la famille Félix et Maria Augusta et Palmyre et leurs enfants décident de partir un mois à Porto, les trois filles demandent 15 jours de congés supplémentaires aux 15 jours obligatoires. Ce qui leur est refusé. Au retour elles sont mises à la porte. Alice est rapidement reprise pour ses qualifications, mais Alzira et Emilienne trouvent du travail ailleurs, plus confortable pour Alzira qui n’est plus payée à la pièce.

Une trentaine d’année plus tard, Maria Augusta, qui fait la Dame au Portugal lorsqu’ils y sont avec Félix, comptera 12 robes dans ses affaires. A Porto, elle va chez le coiffeur et la manucure.

Les traîtres au pays, qui ont adopté la France avec une loyauté et une confiance aveugles, démontrent ainsi qu’ils ont eu raison.

 

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