31.07.2008

Chroniques d'Europe (21) - Alzira, partie première

« Pasqua puis Sarkozy, même avec les allemands, je n’ai pas eu ces problèmes ! »

 

Alzira secoue la tête de droite à gauche pour chasser des larmes qui pointent. Je suis figée, j’écoute ma tante parler avec une voix de haine et de rage.

 

« Six ans il a fallu pour arriver à avoir cette foutue carte d’identité française ! »

 

Alzira a 79 ans. Elle a fait du café et du thé. Ces dernières années, elle a rapetissé de 10 cm. Pour attraper les boites de Ricorée dans lesquelles elle range les sachets et qui sont entourées de papier représentant le contenu – « parce que sinon, je les descendais et les ouvrais toutes avant de trouver ce que je voulais » - elle se sert d’une espèce de fourchette à deux dents géantes et crochète les couvercles. Pour une fois, je suis grande et je tends le bras.

Elle remplit le broc de la cafetière et le pose sur le socle et le regarde.

 

« Tata, je ne me fais jamais de café mais est ce qu’il ne faut pas la mettre plutôt dans le réservoir, là, l’eau ? »

« Ah oui »

 

Je gère la bouilloire pour le thé. Alzira sort des gâteaux, et je lorgne avec un plaisir gourmand les petites gaufrettes au chocolat.

Sur la table du salon, Alzira a étalé le contenu d’un gros dossier et sont éparpillés photos, documents officiels jaunis, certains entoilés, des papiers d’identité, un petit répertoire crayonné, une liste au stylo bleu, avec une écriture du temps où écrire se dessinait.

La mémoire des De Sousa Gomes.

Le soleil perce à travers la pièce, venant de derrière le bois de Chaville.

 

« Pendant des années j’ai voté avec ma carte d’identité, puis il a fallu la renouveler. Sous Pasqua et Sarko. Regarde la liste, il me fallait un extrait d’acte de naissance, un certificat de nationalité française, deux justificatifs différents de domicile, le livret de famille, deux photos semblables sur fond clair, l’ancienne carte et un timbre fiscal à 150 francs. Et là, en dessous, tu vois, pour le certificat de nationalité, il me fallait un extrait d’acte de naissance, le décret de naturalisation de Papa Maman, le livret de famille, l’acte de naissance du conjoint portant mention du lieu de naissance de ses parents, sinon, leur acte de décès, le livret de famille de Papa Maman. »

 

Alzira est entrée en France pour la première fois avec sa mère, Maria Augusta, à l’âge de 15 mois. Maria Augusta était munie d’un certificat médical délivré par les autorités de Porto, le 6 mars 1930, établissant qu’elle était indemne de maladie mentale, épilepsie, cécité, surdité, toxicomanie, de toute maladie infectieuse ou parasitaire, de tuberculose pulmonaire, de maladie vénérienne, de lèpre, de trachome et d’attaque d’insectes. Le certificat est là, sous mes yeux, presque papyrus.

Maria Augusta rejoignait Félix dans la zone de la porte de Montmartre, Alzira sous le bras, ne parlant pas un mot de français.

 

« Les certificats de naturalisation, je les ai fait entoilés. Il n’y avait pas de copie, pas de duplicata, c’était un des biens les plus précieux que Papa Maman avaient. Lorsqu’il y avait des alertes pendant la guerre, on descendait à la cave avec.

Papa avait un amour sans borne pour la France.   Et il voulait que sa femme puisse se couper les cheveux et se maquiller. Il portait les paquets à ses cotés dans la rue, alors que les autres hommes marchaient devant et laissaient les femmes porter les charges sur la tête. Ce que Maman avait tellement fait, pour s’occuper de sa famille, qu’elle avait un port de reine, altier, et un dos magnifique.

Il a voulu très vite qu’ils se naturalisent, et les certificats datent du 19 octobre 1933. Lorsqu’ils sont allés à Porto, en 1934, pour la première fois depuis 28 pour Maman, ils étaient des traîtres aux yeux des portugais. »

 

Félix travaillait dans l’entreprise artisanale de menuiserie de Suarez, qui avait des contrats avec les Grands Magasins du Boulevard Haussmann, et en particulier le Printemps. Où Félix était connu comme le loup blanc et plus qu’apprécié. Il s’est disputé un nombre incalculable de fois avec Bourrier, le Directeur Technique du Printemps, alors, l’ouvrier Félix prenait la porte puis revenait. Au Printemps, il était interdit de fumer et celui qui le faisait se faisait renvoyer sur le champ. Félix était au milieu de tout ce luxe parisien comme Nana au milieu du Bonheur des Dames.

Pour faire un cadeau à Maria Augusta, il lui avait rapporté un rouge à lèvres fabuleux, d’une grande marque, peut être Chanel, avec un tube qui se repliait tel un canif.

 

« Pour mon extrait d’acte de naissance, il a fallu que je m’adresse à Nantes. Là où s’adressent les étrangers. Ils m’ont fait un papier aux noms de Da Silva, celui de Maman, et Gomes, celui de Papa, comme c’était normal au Portugal. Mais sur les papiers, il y avait De Sousa Gomes alors ça correspondait pas. Et puis après, le comble, ça a été que sur le certificat de nationalité, ils ont fait une faute, et écrit De Souza avec un Z !!

Je t’assure, quand je suis rentrée ici, j’ai pleuré, j’avais l’impression que toutes ces difficultés insultaient Papa.

Une fois, à l’école des sœurs, la première, une autre fille s’était moquée de moi à propos de mes origines. Papa m’avait dit : toi tu es française par choix, elle par hasard. Donc tu es bien plus française qu’elle. Ca avait suffit, jamais je n’ai ressenti d’ostracisme. »

 

Le père de Félix avait été placé dans une ferme, par l’équivalence de l’assistance publique portugaise, tout gamin. Ca se passait dans le Tras Os Montes, où la pauvreté pouvait pousser à manger des pierres. Les propriétaires s’appelaient De Sousa. L’ouvrier que remplaçait Félix s’appelait Gomes. Félix s’est appelé Gomes, aucune raison pour que ça change.

Il faut prononcer « Gwomse ». Félix De « soze  gwomse ».

Sur la table, je vois deux vieilles photos en noir et blanc.

 

« C’était Papa Maman, avant qu’ils se marient. »

 

C’est en 1926. Félix se tient debout, un regard légèrement hostile sous le chapeau, il fume cigare au bec, une main sur un baudet. Maria Augusta a un tablier, elle est de trois quart. On peut admirer son profil fin. Maria Augusta était splendide.

 

« Là c’est la mère de Papa. Elle allait faire le marché le dimanche pour sécher la messe. Elle avait toujours son fichu sur la tête dont elle relevait les coins qu’elle replaçait sur le dessus, et ça tenait quand même. Elle connaissait les herbes et on venait la voir pour consultation.

Là ce sont les parents de Maman. Son père était très connu, ex séminariste, projectionniste, il avait fait la maquette de l’hôpital de Santo Tirso. Il connaissait des auteurs français, et racontait à sa fille aînée, Maria Augusta, la préférée et la sacrifiée au service de la famille, Victor Hugo, Alexandre Dumas et les Fables de la Fontaine. Si bien que plus tard, j’étais surprise en récitant mes leçons à Maman, qu’elle me dise bah ce sont des histoires connues ! »

 

La religion était prégnante à un point inimaginable aujourd’hui.

Le Portugal, pays de discipline, ferveur, abnégation, machisme.

Le père de Maria Augusta allait à la messe tous les matins à 5 heures.

Le père de Félix tapait sur les oreilles de ses enfants avec une baguette si les prières n’étaient pas bien dites. Le soir, il descendait près du portail, le long de la rivière, porter de l’huile pour qu’une niche où était abrité Santo Bento – Saint Benoît – soit constamment illuminée.

 

« J’ai gardé le petit répertoire là. Parce que Papa avait noté à la fin, toutes les années où ils sont retournés, pour l’été, au Portugal. Tous les ans, de 62 à 85, pendant 2 mois, sauf en 65 et en 67, où ils sont venus à Mont, dans le Morvan, chez nous. »

 

Je lis l’adresse, où j’ai envoyé parfois un mot à mes grands parents, l’été : Pensão Caraço – Santo Tirso.

Le Douro littoral.

Et le 18e, même pas tout le 18e. Entre Bichat et les Poissonniers. Adossé aux Puces. La zone qui est maintenant un stade. Les relogements, la rue Frédéric Schneider. Et des rues frontières, des axes, rue Ordener, rue du Poteau. Le boulevard Ney comme horizon.

   

21.07.2008

Paname l'été

Me voilà de retour sur la capitale, à partir de demain midi et pendant 8 jours.

Au programme, un petit millier d'expos, quelques restos, valse avec Bachir avec ma mère, le récit de l'Indonésie par mon frère, des leçons de bureautique à ma mère qui s'est équipée d'un portable, avant que le monsieur d'Orange arrive pour qu'elle puisse surfer, et du coup, on va explorer aussi pour un portable téléphone, grand bond dans la modernité à l'Haÿ les Roses.

Des Lentilles aussi et des amis de Lentilles.

La RATeuPeuuuuuuuu aussi.

Portez vous bien et à bientôt !

 

Chroniques d'Europe (20) - Cinéma, cinéma ...

Entre une séance de cinéma et un livre, je choisis Bécassine qui offre l’avantage des mots et des images. Je me rappelle la coiffe blanche, le panier en osier pendu au coude, la robe verte et cet arrière goût, un peu « mais … comment peut on être persan ? ».

La télé a longtemps été de la récupération en noir et blanc, le téléphone, objet de luxe parcimonieux, le cinéma était donc inconnu à l’Haÿ les Roses.

Il me reste cependant, plus gravé dans ma cervelle que sur un disque de vinyle crachotant, la ritournelle limpide et irrésistible de la Mélodie du Bonheur, séance à laquelle la cousine de mon père nous a emmenés, un film sans trop d’aspérités pour cette future grande diplomate de la religion, puisque la petite autrichienne chantante ne quitte le couvent que pour aller au secours d’une famille sans mère.

Do, le do, il a bon dos, ré, rayon de soleil d’or …

Par la suite, grâce à Régine rencontrée en voyage linguistique, je rencontre vraiment le cinéma. Cette parisienne du 17e populaire, mesure un mètre 75, marche dans le ruisseau à mes côtés car elle est complexée – comme elle m’a fait du bien  – adore un mainate qui la snobe, et a décoré tous les murs de sa chambre avec Newman et Redford pour qui son cœur balance.

C’est la saison de l’Arnaque et Butch Cassidy et le Kid est la quintessence du cinéma. Et puis il a fallu décider de la suite, après le bac, et ma mère étant d’avis qu’il valait mieux que j’ai un diplôme me permettant d’être le plus tôt possible autonome – et moi n’ayant aucune idée plus pertinente que contestataire professionnelle – j’ai atterri à l’IUT de Sceaux, près du lycée Lakanal, en technique de commercialisation. Autant mettre une essoreuse 3 000 tours minute au milieu d’un cénacle de chats vieillissants, maniaques et émotifs.

Je haïssais les techniques de vente et le marketing, je profitais des cours de psychologie et de techniques d’expression pour perturber fortement les notions commerciales de la promo.

Je me mets à distribuer des tracs poussant à la révolution dans les foyers d’immigrés, avec des militants trotskistes, décide d’installer l’Unef Soufflot juste pour embêter l’autre Unef, les staliniens, fais des exposés sur Fassbinder dont je vais voir les films homo-marxistes avec une copine qui a des longs cheveux raides oranges, ou je parle de Chester Himes, dont je décortique devant les yeux hallucinés des autres « l’aveugle au pistolet ».

Erik avec un k, descendant de russes blancs, plutôt bourgeoisie cultivée, plutôt environné de copains malsains, apprécie pas mal que j’aie pour ennemi la moitié de l’IUT syndiquée à l’Unef des stals.

Il est fin, connaît plein de choses de la vie, a une mobylette et une chambre de bonne en rez de jardin, il est drôle.

Je le suis en mobylette sur la N20, manque de tomber à la renverse à Denfert Rochereau lorsqu’il me parle du Rouge et du Noir, et arrivés au Trocadéro, nous déposons les mobs pour faire la queue à la cinémathèque de Chaillot. Dans la file qui attend pour voir « Les visiteurs du soir », il m’embrasse.

Une fois ôté le crucifix qui trône au chevet du lit, sa chambre de bonne est tout à fait fréquentable.

Nous avons plusieurs festivals privés et en matière de cinéma, nous aimons Tavernier, les italiens, les japonais.

Après, pour accélérer l’avenir, j’attrape une pneumonie et une pleurésie.

Dans l’ex sanatorium, renommé « centre de pneumologie », et qui est à deux pas de la maison parentale, je suis subjuguée par les médecins, même si les nombreuses ponctions et les tubages matinaux ne me les rendent pas entièrement séduisants. Mais tout de même, le centre étant empli d’immigrés ayant diverses formes de tuberculose, d’une part ils profitent de leur  séjour pour délivrer des cours d’alphabétisation, mais de surcroît, ils mettent en place une prise en charge gynécologique, et systématisent la contraception, notamment le stérilet, afin de cacher au mari la décision de leur femme.

Les femmes d’Afrique du Nord sont totalement désinhibées et parfois, ça me surprend : « ohlalala, mon mari il m’en a mis plein et là j’ai mal à la chatte !!! » m’explique une, de retour d’une « permission » de week-end.

Quand je rentre enfin, c’est la fin de l’année scolaire, l’Iut me laisse la possibilité de redoubler, alors autant recommencer autre chose, une fac d’éco par exemple, c’est très bien ça, très politique. Très au grand dam de ma mère.

D’autant plus que je l’agace déjà, je suis très fatiguée, et me traîne, je m’affale dans un pliant ras du sol en soupirant, dans cette canicule de 76 où il est impossible de dormir la nuit.

« Tu ne vas pas rester tout l’été comme ça » qu’elle me dit, avec le ton des bains qui interrompaient les épisodes de Zorro.

Du coup, je signe un contrat de 3 mois comme vacataire à EDF. Je n’ai pas 19 ans encore.

Arrivée à la fac, j’ai plein de sous, pour manger des omelettes au gruyère dans un café en bas de la tour de Tolbiac, et surtout aller au cinéma.

Je connaissais toutes les salles du Quartier Latin, je me souviens de la salle qui a passé pendant des années « l’Empire des Sens »

Je me souviens de celle qui a un poteau au milieu.

Je me souviens de la Pagode.

Lorsque je lis la liste des réalisateurs de ces années là, j’en ai le souffle coupé : Bresson, George Lucas, Wajda, Scorsese ah Scorsese …, Ettore Scola, Spielberg, Andrzej Zulawski, Woody Allen, Dino Risi, Wim Wenders !! Wim Wenders …

Tant de talents.

Lorsque je sortirai des résultats du concours d’Inspecteur du Travail, à 23 ans, sonnée de l’avoir loupé, ma mère m’emmènera voir « Yol ».  Imaginé, écrit, dirigé en prison par le kurde Yılmaz Güney. Un chef d’œuvre douloureux. Ca a mis de la distance. Sur l’écran noir de mes jours, passent le jardin des Finzi Contini, la bande hétéroclite d’A la vie, à la mort, Noiret et Eddy Mitchell et leurs coups de torchon, le 5e élément, et mon oncle d’Amérique.

Et tout un peuple bigarré. Et toutes des vies.

19.07.2008

Chroniques d'Europe (19) - Solange, partie quatrième

Il y a des Règles.

Il est Interdit de laisser traîner le linge sale au pied du lit, car cela rend Furieuse Solange.

Une procédure devenue confuse avec le temps, est instaurée concernant les chaussures et les chaussons, les unes devant être Rangées dans le placard de l’entrée, les pouvant être Préparés, sous le radiateur face au placard, en bas de l’escalier.

Le Cumul chaussures et chaussons sous le radiateur est une Aberration.

Mon frère et moi mettons ou débarrassons la table par semaines alternées.

Voir Zorro à la télé en entier est impossible car les épisodes tombent à l’Heure du Bain : une semaine je loupe la première moitié et mon frère la seconde et la suivante, l’inverse.

Ainsi en est il de la Justice et de l’Egalité de Traitement.

La Confection des lits est un Art.

Trois élastiques courent sous le matelas, dans le sens de la largeur, et viennent s’attacher par leurs extrémités au protège matelas. Trois autres élastiques courent sous le matelas, et viennent de la même façon tendre le drap du dessous. Ainsi, nous n’avons pas de Pli. Le drap du dessus est disposé suivant des critères individuels : mon père aime qu’il monte haut,  ma mère qu’il soit débordé de son coté, moi qu’il soit extrêmement serré, tout le monde que le rebord du haut soit suffisamment large pour ne Jamais Sentir la Couverture.

Solange trace au stylo une marque rouge, à l’exact milieu des largeurs hautes et basses de la couverture, pour répartir la surface de la couverture de la même façon de chaque coté.

Ma mère me parait aussi maniaque qu’un coucou de pendule autiste.

Mon père plie sa serviette de table avec un nœud plat et doit avoir le Quignon du pain.

Il découpe le poulet et finit la carcasse – avec les doigts – ouvre les bouteilles de vin, sait et nous apprend à manger le poisson – sans les doigts.

Mon argent de poche a une comptabilité très complexe, qui préfigure les indicateurs d’impact et les programmations par objectifs mis en place dans la Fonction Publique.

Il y a un taux de base hebdomadaire, puis, chaque fin de semaine, suivant les notes données, le taux subit un coefficient. C’est ma note de discipline qui entame régulièrement le taux de base. Une note de 10 sur 10 est Normale.

Solange n’aime pas recevoir.

Si Félix et Maria Augusta viennent, il faut faire le Grand Ménage, et devant nos yeux emplis d’incompréhension, Solange s’agite, s’agace et déchaîne un tsunami de rangement et de propreté, dont nous ne percevons pas l’utilité.

S’il ne faut pas Déranger – aussi, il y a des heures où l’on risque de Déranger plus que d’autres, comme le soir, où aux heures des repas – il faut encore moins prendre le risque d’être surpris dans son intimité familiale. La maison n’est jamais assez Bien, et Solange a un peu honte de son manque d’entretien.

Il n’y a quasiment pas de Visiteur.

Un jour, une gamine fille de fleuriste, avec une maison qui me semble luxueuse, et alors que des invitations sont lancées ça et là, m’explique « toi on t’invite pas pasque tu rends pas ». J’avais 11 ans, elle s’appelait Véronique Terroni, et m’a appris la salive acre de la haine,  tenace, celle qui monte, fulgurante, au bord des lèvres.

Etre quelqu’un de Bien, et qui fait Tout Comme Il Faut, est difficile. Inatteignable, j’en conclus même, en voyant ma mère avoir ses Migraines.

 

Solange n’aime pas la vie, il me semble.

Je lui affirme ressentir un tel instinct de vie que c’est sur, je n’aurai jamais de dépression. Ma mère n’est pas d’accord. Elle trouve que la vie est une longue suite d’épreuves fatigantes, parfois trop longue, la suite.

Je lui en veux de ne pas aimer plus que ça la vie, puisque tout de même, je suis là – ça devrait suffire, déjà.

Solange me dit qu’il faut que je devienne ma propre mère.

Comme l’affirmation d’un pédiatre me déclarant sentencieusement qu’il fallait couper deux fois le cordon ombilical, j’ai mis des années à comprendre ses mots.

Elle me dit aussi que je privilégie le principe de plaisir au principe de raison et que ça ne marche pas comme ça, la vie.

Elle me dit qu’il faut savoir faire les renoncements nécessaires.

Ce goût du deuil et les chemins de croix à parcourir, hérités d’une histoire familiale dont je ne mesure pas l’influence, et accentués par les désillusions de la vie conjugale, dont j’exagère l’importance, vont m’amener implacablement à prendre le contre-pied des fragiles tuteurs de ma mère, et tenter, dans une quête aussi vaine, éperdue, qu’inconsciente, de réfuter une vision maternelle de la vie qui me dérange profondément.

16.07.2008

Donne nous ... (7) - l'Ultime Congrès (suite et fin)

A nos ennemis, nous disons, avez-vous oublié que nous n’avons pas de limites ?

Acclamations dans la foule

A nos ennemis, nous montrons leur faible fertilité.

Nous leur signifions qu’ils ne savent pas communiquer.

Ils regardent le bout de la terre, nous regardons l’univers.

Nombreux sifflements, huées

Pauvres êtres frêles et sans envergure.

L’ère de l’arrogance et de la domination est terminée, c’est la fin de l’aventure.

Cris « houuuuuu houuuuuuu »

Pauvres êtres sourds, qui ne savent  communiquer.

800 langues différentes rien qu’en Nouvelle Guinée !

Rires et huées

Sachez, vous tous ici assemblés, que rien ne pourra nous arrêter !

Nous ne sommes ni des affamés ni des chiens, pour que l’on nous jette des os !

Acclamations et chants de victoire 

 A nos ennemis, nous disons, le temps du rêve a disparu, le temps de l’extinction est venu.

A nos ennemis, nous disons,  le temps de la vanité est passé, il est temps de vous éclipser.

Rires et sifflements

Mes amis ! Mes amis ! Nous allons vivre un moment extraordinaire !

Silence

La foule se tait

J’ai l’honneur d’ouvrir l’Ultime Congrès !!

Cris délirants dans la salle

 

[… moisissures …] pourquoi nous pouvons dire que l’industrie agro alimentaire contribue amplement à l’effort de guerre. Nous sommes plusieurs milliers, et je fais partie d’une section affectée à la « grande cuve », cuve qui peut contenir 200 litres. Les horaires sont continus, puisque chaque arrivée doit être traitée pendant 24 à 48 heures. Nous avons un calibrage très précis, et notre rôle est la sélection des denrées qui [… moisissures …] [… moisissures …] le produit de dilution qui a un rythme d’arrivage toutes les 3 à 4 minutes. Ce produit permet d’enrober les denrées non-conformes et de les renvoyer à l’avant cuve. Les locaux sont rendus instables par les mouvements du piston avant, mais nous sommes particulièrement entraînées à résister aux vibrations. Heureusement, car elles ont lieu entre 50 à 70 fois par minute, et ce pendant 10 à 12 heures ! et pourtant, nous ne déplorons aucun dommage alors que si vous comptez bien, ce sont 40 000 à 45 000 coups de pistons qui viennent ébranler nos locaux par jour !

Murmures d’admiration et quelques bravos

[… moisissures …] [… moisissures …] [… moisissures …] simple devoir, et ça n’est pas là le moindre des rôles qui nous sont échus. Car profitant du retour des denrées non-conformes, nous produisons du méthane, que nous faisons ressortir par l’avant cuve.

Quelques applaudissements

C’est ainsi que, chers amis, nous contribuons à hauteur de 18 % des gaz à effet de serre !!

Applaudissements nourris

[… moisissures …] [… moisissures …] [… moisissures …]

[… moisissures …] nous les avons contraints à consommer 1 000 fois plus d’antibiotiques et depuis plusieurs dizaines d’années, aucun antibiotique nouveau n’a été inventé ! Chers amis, nous sommes en mesure d’affirmer qu’aujourd’hui, la guerre est gagnée dans le secteur médical !!

Vifs applaudissements et hourras nombreux

Eh oui, non seulement nous décodons les armes chimiques, non seulement nous nous adaptons et résistons à leurs effets, mais nous nous communiquons les informations !!

Applaudissements et signes de victoire

Et ça n’est pas tout !!

Murmures étonnés et silence attentif

Songez qu’à ce jour, dans les hôpitaux, 30 à 40 % des malades sont sous antibiotiques, tout cela pour nous contrer alors même que nous n’avons pas encore attaqué, nous fournissant ainsi autant d’occasions de nous renforcer !

Songez qu’en réanimation, ce sont 80 à 90 % des malades qui sont sous antibiotiques !!

Certaines de nos sections sont multirésistantes et aboutissent rapidement à la mort certaines de l’ennemi si celui-ci ne se débarrasse pas à temps de la partie attaquée, et vous le savez, nous sommes rapides !!

Mais aujourd’hui, nous avons établi une nouvelle stratégie !! Oui, une nouvelle stratégie, qui va déborder totalement l’ennemi : leur solution principale pour nous éradiquer et nous empêcher de conquérir l’ensemble des secteurs, est le lavage de mains !!

Rires, huées, applaudissements

Mais il faut, pour que cela soit efficace, que ce lavage dure une minute au moins. Alors, pensez : 100 à 150 fois par jour, un lavage d’une minute. C’est pourquoi nous avons décidé d’attaquer en priorité les urgences, oui, vous avez bien entendu, nous allons contraindre l’ennemi à choisir entre sacrifier des blessés, ou passer son temps les mains sous l’eau !

Rires, hourras et applaudissements

[… moisissures …] [… moisissures …]

[… moisissures …] Il m’a été demandé de venir vous présenter nos avancées en matière d’Invasion Externe.

Sachez chers amis, que celle-ci est en bonne voie, et nous pouvons même prétendre aujourd’hui être que notre but est atteint.

Murmure d’approbation et silence respectueux puis reprise de l’orateur

Dans sa grande arrogance, l’ennemi a jugé bon d’aller explorer des terres nouvelles et notamment Mars. Où il n’a trouvé aucune trace de vie mais où il en a envoyé !! Oui chers amis, nous sommes allés conquérir Mars, fixés à des objets envoyés par l’ennemi, nous avons bon espoir de trouver de l’eau et ainsi de coloniser avant l’ennemi, car nous savons utiliser les oxydes de fer et de carbone, et d’attendre son arrivée tranquillement !!

Applaudissements

Mais ça n’est pas tout !! La section revenue par la navette Atlantis en 2006 est trois fois plus virulente que chacun d’entre nous grâce notamment à la production d’un nouveau biofilm protecteur. Nous comptons bien transmettre ces capacités à d’autres sections et l’ennemi connaît déjà nos capacités d’adaptation.

Hourras, trépignements d’excitation

Mes amis, nous serons marsiens avant l’ennemi et [… moisissures …] [… moisissures …] [… moisissures …]

[… moisissures …] malheureusement tempérer nos enthousiasmes de façon à vous mettre en garde : ne sous estimons pas l’ennemi.

Cet ennemi a longtemps été impressionné et nous a cru immortels. Ils avaient d’ailleurs retrouvé l’une des nôtres endormie, depuis 250 millions d’années et croyez moi, ça impressionne.

Cependant, depuis 2005, l’ennemi prétend que nous vieillissons. Un article de vulgarisation scientifique parle même de notre crépuscule.

Murmures désapprobateurs

Oui chers amis, et le plus douloureux c’est que nous avons été étudiés et filmés sans absolument aucun respect de notre intimité. L’ennemi a développé un logiciel de filature et d’analyse d’images, et a espionné 94 de nos colonies, violant ainsi l’intimité de 35 049 d’entre nous et clamant à la face du monde nos failles. Imaginez : l’article que je citais parle même de mères bipolaires, d’une partie dégénérée de notre anatomie, d’une transmission avec descendants floués, réveillant ainsi dans nos mémoires reptiliennes des tabous qui peuvent nous anéantir.

Murmures effarés

Enfin, le comble, c’est que l’ennemi se sert de ses découvertes illégales pour son propre compte et ainsi prévenir son vieillissement précoce, ce qui va nous contraindre d’intervenir à la place d’autres processus qui étaient alors nos alliés naturels !!

Mines effondrées

Cependant …

L’orateur hausse considérablement le ton

Ne renoncez pas !! Car, nous allons gagner !!

Croissez et multipliez, je vous le dis, croissez et multipliez, car nous sommes plus rapides, plus discrets, plus malins et plus adaptés.

Nous vaincrons !! Oui je vous le dis, nous vaincrons !!

Hourras de joie, trépignements, applaudissements

[… moisissures …] [… moisissures …] [… moisissures …]

[… le reste du document est illisible …]

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E. Pluchon se réveille à l’aube d’une nuit moite et agitée.

Il se gratte la tête.

Puis il regarde ses mains.

Il va aux toilettes.

Puis se lave les mains.

Une minute.

Il retourne vers son lit puis se ravise.

Il ouvre un tiroir de commode, prend une lampe de poche, et se dirige vers le vide ordure.

Ca n’est pas qu’il soit courageux.

C’est qu’il veut être utile, il doit surveiller, si on a besoin de son témoignage.

 

 

14.07.2008

Donne nous ... (7) - L'Ultime Congrès (partie 1)

Monsieur le Président de Notre République,

Madame la Ministre de Notre Défense et de Notre Sécurité, Intérieure et Extérieure,

Monsieur le Commandant Suprême de Notre Vaillante Armée,

 

Bien que n’étant point de nature paranoïaque et sans me vanter, pratiquant un certain cartésianisme doublé d’un sens des réalités plus élevé que la moyenne, j’ai néanmoins et également à mon grand regret, l’impression nette qu’il est de mon devoir de vous adresser en pièce jointe ci annexée, des documents trouvés par le plus pur des hasards si tant est qu’un hasard puisse ne pas être pur, à coté de la poubelle qui est située sous la bouche du vide ordure, lequel vide ordure fait l’objet de ma part d’une demande incessante et réitérée de suppression auprès du Conseil Syndical de la Copropriété , qui la rejette sous le prétexte fallacieux que je suis minoritaire à habiter le rez de chaussée, exploitant ainsi le peu de goût de l’effort de mes voisins, ce qui n’est pas une gloire.

Comme vous pouvez de vos yeux le constater, ce document semble être une partie des actes d’un colloque ou d’un congrès, bien que le titre soit à moitié rongé par la pourriture, qui se développe à une vitesse galopante du fait de l’humidité entretenue par des fuites continuelles suspectées par moi-même de provenir du premier étage, mais que le Conseil Syndical de Copropriété, bien qu’informé dûment par mes soins, se refuse à faire colmater par un artisan désigné après appel d’offre, nous pouvons aisément le déduire à l’aide d’une lecture rapide des lettres encore intactes sur la page de garde, ainsi que de celle des écrits qui suivent.

J’ai dès le début de l’étude de ce document, dont la présence dans cet immeuble dépourvu d’habitant susceptible de participer à quelque chose d’aussi élaboré et collectif qu’un colloque m’intriguait, tout de suite repéré les quelques lignes extraites d’un discours de présentation des Brigades de Défense de l’armée syrienne devant Rifaat El Assad dans les années 70, avec ses femmes soldats mangeant à pleines dents des serpents vivants pour prouver leur bravitude ainsi qu’une ligne extraite d’une réponse de Kadhafi déclinant d’une façon insolente votre invitation à venir participer à l’UPM, alors même qu’il aurait du se sentir honoré de se voir renouveler une telle offre, sachant que le gazon des jardins de l’Elysée vient à peine de repousser suite à la présence de ses gazelles lors de sa première venue en notre Beau Pays.

Cependant, étant donné la nature pour le moins belliqueuse de ces écrits, l’hypothèse un peu folle et pourtant envisagée un quart de seconde par moi, qui consistait à soupçonner que certains des pays participants à l’UPM tiendraient un double langage et n’honoreraient en rien les paroles de paix données en votre présence, et du fait également même que justement, votre présence et votre Présidence garantissent l’absolue efficacité de ces démarches de paix et que les participants par vous invités en notre Beau Pays ne peuvent que l’admettre et avoir changé profondément pour abandonner leurs viles habitudes de dictature, y compris culinaires, j’ai donc renoncé à croire à une nouvelle guerre traditionnelle, à savoir les bons contre les méchants.

C’est avec un certain effroi, je vous l’avoue, que j’ai peu à peu réalisé l’horrible vérité par ces écrits révélée, et non sans avoir auparavant, muni d’une loupe et d’un éventail, déchiffré plusieurs fois ces textes, et avalé plusieurs whisky secs, pour me contraindre à admettre ce qui ne va pas manquer de vous frapper, après que vous ayez vous-même pris connaissance de cet envoi, que je ne me permettrais pas, croyez le, si je ne pensais pas que l’heure est grave, ce dont vous conviendrez aisément je crois.

Je vous prie d’agréer, monsieur Notre Président, madame la Ministre de Notre Défense et de Notre Sécurité, et monsieur le Chef de Notre Vaillante Armée, mes salutations les plus déférentes et sincères, bien que je doive l’avouer, un peu angoissées, mais veuillez bien croire que si vous avez besoin de mon témoignage, je me tiens totalement à votre disposition, à toute heure du jour ou de la nuit, sachant que l’interphone est mis en veille à partir de 20 heures en semaine et 22 heures le week-end, malgré mes remarques pertinentes au Conseil Syndical de Copropriété, remarques qui se voient fondées, à présent qu’il me faut pouvoir être joint par Vous rapidement, mais peut être pourrez vous appuyer ma demande auprès du Conseil Syndical, tout au moins pour les interphones du rez de chaussée, s’il faut vraiment respecter la volonté d’habitants qui n’ont aucune conscience de rien.

Montpellier, le 13 juillet 08,

E. Pluchon

 

12.07.2008

Chroniques d'Europe (18) - Solange, partie troisième

 

Sur la place de la Bastille , trône Le Génie de la Liberté , tout en haut de la colonne de Juillet. Il a longtemps été un simple papillon doré, pour mon frère et moi, lorsque nous levions la tête à nous tordre le cou, sur la banquette arrière de la voiture paternelle.

Dans des pulsions de vie brouillonnes, je poursuis ma mère de discours fiévreux, jusque derrière la porte des WC, et je m’accroupis dans le couloir. Je lui expose dans le désordre, que la société est vraiment pourrie, que les couples n’ont aucun avenir ni surtout aucun contenu, et qu’elle devrait sinon travailler, tout au moins se rendre utile dans les associations.

Solange fait du mieux qu’elle peut, c’est sa définition de base. Elle écoute Ménie Grégoire, lit Françoise Dolto et le Canard Enchaîné, se prive de film à la télé le soir pour m’éviter de soliloquer.

Je suis tendue comme un spaghetti jouant les serres livres.

Solange, qui a appris la réflexion dans la solitude et l’intimité dans les églises, a des réflexes d’étudiant et va chercher les réponses dans les livres.

Mais elle n’a aucune confiance en elle.

Pour la maison, elle reçoit un budget mensuel dont elle se sent tenue d’argumenter les augmentations sollicitées.

Elle n’a pas de chéquier et doit économiser sur la gestion courante pour acheter des cadeaux, y compris à Dany.

Ponctuels et justifiés, les cadeaux, limités aux occasions programmées.

Le superflu est une notion à l’usage exclusif des enfants, à Noël ou aux anniversaires.

Les cadeaux sont cachés dans l’armoire de la chambre parentale, paquets enveloppés de papier brillants et enrubannés de bolduc et je vais parfois les contempler en espionne.

C’est passé ses 63 ans, après le décès de mon père, que j’emmène ma mère devant un distributeur automatique, pour lui montrer comment se servir d’une carte bancaire.

Comme, mue par une idée de nécessité, Solange décide de passer son permis de conduire, elle obtient son papier rose au 5e examen. Pour ne pas qu’elle perde la main, Dany lui achète une vieille 2CV hoquetante que Solange prend en grippe. Mon père s’installe coté passager et l’encourage, tout en manifestant si peu de décontraction que Solange, nerveuse, renonce.

Mon père lui, est un bon conducteur.

Lors des départs en vacances, le soir, après le travail, il nous entasse dans la voiture familiale, nous emmène en fumant des Gauloises brunes et sans filtre à travers la France , dans la nuit. Ma mère s’endort en moins de 5 minutes et mon frère et moi passons la nuit tête bêche sur la banquette arrière.

Nous prenons notre petit déjeuner à Aubenas, ma mère et moi vomissons dans les lacets de Cassis, puis c’est au premier qui voit la mer, à travers les pinèdes, avant l’arrivée à Bandol.

Je me souviens d’une ID adorée car c’était presque une DS, une idée adorée car c’était presque une déesse.

Curieusement, il m’a fallu aussi cinq examens avant d’avoir le permis, je n’avais pas le compas dans l’œil m’a dit un examinateur, et je le lui aurais bien mis dans le sien, d’œil.

Une nuit, mon frère, en conflit avec une prof de math, descend à la cuisine, monte sur un tabouret en formica de couleur vive, ouvre la porte orange du placard au dessus du frigo, et trifouille dans la pharmacie.

Propulsée par un instinct aussi soudain qu’implacable, je débarque, et mon frère, gêné, bredouille qu’il n’arrive pas à dormir.

Le lendemain, il n’arrive pas à se réveiller.

Je fais mon rapport.

Solange appelle le médecin de famille et une conférence s’organise autour de la table du salon, pendant que mon frère va juste finir une longue nuit.

Je revois encore, ma mère en face de moi, le médecin entre nous, et mon père, plus loin, sur le canapé, en dehors et là pourtant, mais sans rôle défini. Disqualifié.

Dans la même journée, j’irai voir la prof en question. Impressionnée, elle s’engagera devant la jeune femme de 19 ans que j’étais, à réfléchir et modifier son comportement. Promesse qu’elle tiendra.

C’est ainsi que j’ai vu le couple : un homme qui assure le matériel, Responsable de la Voiture , dépassé, infantile parfois, dans sa bulle souvent, souhaitant la retraite tout le temps.

Mon père a des passions soudaines et aussi éphémères que des bulles de savon : l’astrologie, la photo, la CB , l’ordinateur.

Sa vie est d’une simplicité hypnotisante : cadre maison de Dassault, départ le matin en voiture pour une autre banlieue – je reste encore émue de voir des femmes en robe de chambre aller ouvrir le portail des jardins du pavillon de banlieue, faire un dernier signe au mari qui Part Au Bureau, et refermer le portail sur leur journée – retour le soir, journal, infos – ma mère a réussi à bannir la radio pendant les repas – télé. Une totale confiance en ma mère pour tout le Reste. Evidemment.

Solange, sur qui repose la cellule familiale, angoissée à vouloir bien faire, somatisante.

 

10.07.2008

Chroniques d'Europe (17) - La chef

 

Ce commercial devenu patron a une tactique : celle de saouler de paroles n’importe qui.

Histoire d’imaginer un peu, je regarde s’il y a présence d’une alliance.

Je finis par ne plus le prendre au téléphone, et lui dit « vous parlez trop ».

Il me met dans les pattes un directeur.

Le directeur, à moitié chauve et efféminé, arbore un pansement en travers du crâne.

Je me demande sans y croire si c’est un salarié ou son boss ou bien ?

Il me raconte qu’il a été idiot. Il s’est levé de son lit trop brusquement, et il est tombé, pris d’un malaise vagal, et même que ça aurait pu être bien plus grave.

Depuis, je fais gaffe, si j’ai envie de faire pipi au milieu de la nuit.

Je me souviens, d’un trajet en bus où je n’arrivais pas à éviter un homme noir pas trop mal mis, avec une mallette à la main, qui parlait tout le temps sans que l’on ne comprenne ce qu’il disait. L’incommunication personnifiée.

Il y a Brigitte aussi, qui fait du secrétariat mais surtout de la présence bavarde sur les étages.

Elle porte des chapeaux rouges, a tenté d’élever un escargot dans son tiroir de bureau – mais il a pris la fuite, un jour, et laisse un cactus devant ou sur son écran d’ordinateur pour capter les ondes à sa place.

Elle, on comprend ce qu’elle dit. Le plus souvent, des vitupérations. Contre les caillaisseurs de bus, contre ceux qui travaillent moins qu’elle. Elle distribue des bonbons dans les couloirs et même des sucettes dans un discours où se côtoient faux intérêt pour l’autre et généralités critiques à la limite du vulgaire.

C’est un bloc d’énergie inutile.

Le matin elle vient à pieds et une fois, baladeurs sur les oreilles, je tombe sur elle, à la sortie de la résidence là, juste derrière.

A peine je fais un pas en parallèle aux siens qu’elle m’explique pourquoi les français sont des cons, et ses mots me vrillent la tête. Je bifurque prétextant un achat à la pharmacie. Et me trouve un chemin d’alternative pour la prochaine fois où les heures de nos trajets correspondent.

Il arrive qu’elle soit violente alors personne n’ose lui dire qu’elle mine. Elle est capable de venir vociférer sous votre nez, vous polluer de postillons, de menacer finalement.

Une fois, au bout d’un jour et demi de photocopies faites à notre étage et de considérations indignées sur le fait qu’elle paie des impôts donc qu’elle a le droit de l’ouvrir, alors que tout le monde s’en plaignait, après être allée vérifier que les autres photocopieurs étaient en état de marche, je lui ai demandé de répartir sa présence sur les étages.

Mais elle préfère notre photocopieur. J’ai insisté. Elle a hurlé qu’elle laissait passer tout le monde. J’ai rétorqué que ça n’était pas le problème. Déjà elle faisait un boulot qui n’était pas le sien et elle était bien gentille, qu’elle a continué. J’ai surenchéri en suggérant fortement qu’elle soit gentille ailleurs. Elle a dit personne ne se plaint. J’ai dit tout le monde. Elle s’est énervée parce qu’elle ne gêne pas. Je lui ai dit Brigitte tu parles 24 heures sur 24.

Elle a décidé de refuser dorénavant de faire des photocopies.

Quelques temps après, je l’ai entendue, il était 18 heures 30, parler à notre photocopieur.

Mais bon, ça dérange moins.

Etre chef est une position de solitude.

Qui réserve parfois des désillusions sur les autres.

Et il faut accepter de ne pas être aimé.

Là où je me suis le plus félicité d’avoir gardé une distance respectable avec la petite trentaine de collègues d’un service que j’encadrais, c’est lorsqu’une pointeuse chargée de gérer nos horaires variables – mais dont la base minimale hebdomadaire était tout de même restée fixe … a été installée devant mon bureau.

La machine fait un bip devant chaque badge qui passe.

Alors que des années avant un militant CGT avait déclaré qu’une pointeuse était sensible aux chewing-gums, j’ai toujours été étonnée par l’absence de sabotage.

En revanche, j’ai du expliquer que chacun devait pointer avec son badge, et qu’une collègue ne pouvait être déléguée pour passer quatre badges. Tout au moins devant mon nez, précisais je in petto.

J’ai du aussi expliquer que les prises de sang au labo d’à coté ne se faisaient pas après pointage et sortie discrète par l’escalier de secours mais avant – l’imagination des agents n’allaient pas jusqu’à me représenter dans l’escalier de secours.

Un type bossu, d’extrême droite, méprisant, a soutenu à mon directeur qu’il ne comprenait pas pourquoi j’affirmais qu’il arrivait parfois une heure après son heure de pointage. Mon directeur lui a alors demandé s’il m’accusait d’inventer, et pourquoi ? Mais lui connaissait la raison, puisque j’avais dit qu’il était raciste et que je ne l’aimais pas.

Malgré tout, le pire a été un matin d’arrivée, derrière la voiture d’une agent. Qui s’est arrêtée au milieu de l’allée, est allée pointer, puis est ressortie pour aller garer sa voiture dans le parking souterrain, sur les heures de travail, donc.

Une femme de vigneron, et de vigneron qui vend. A temps partiel.

 

Plus le temps avance, plus je préfère le silence.

05.07.2008

Donne nous ... (6) - entretien avec un vampire

 

« C’est pas facile, facile d’être un vampire,

Ça coûte ça coûte ça coûte très chair … »

« Ops pardon, vous êtes là !

J’ai ce tube, dans la tête …

C’est tellement vrai ! c’est pas facile surtout d’être une vampire.

C’est sur nous que pèse les nécessités de la reproduction de l’espèce, surtout. Alors il faut chercher du sang, du sang et encore du sang. Il contient plein de protéines.

Comment je choisis mes sources ? à l’odorat. Présence de dioxyde de carbone, acides gras, relents ammoniaques, hummm. Il ne faut pas croire tout ce qu’on raconte, les vampires ne sont pas si romantiques.

Qu’importe la couleur des peaux, qu’importe la note dominante. Je ne suis pas difficile. Savez vous que la peau humaine émet plus de 340 odeurs, si attirantes. Certaines sont très sucrées, j’ai une addiction au sucre.

Bien évidemment, ça ne fait pas mal. Nous autres vampires expérimentés, prodiguons un anesthésiant local, c’est à peine si l’on s’aperçoit du prélèvement.

Oh il y a des tas de mythes.

C’est vrai que nous vivons surtout la nuit, les lumières nocturnes nous fascinent et nous entrons par la fenêtre. Nous sommes rarement invités à entrer par la porte savez vous hihi.

Parfois nous entrons avant la nuit complète, nous nous cachons pour mieux surprendre notre cible.

Tsssssss mais si vous saviez comme je m’en fiche de l’eau bénite et du crucifix. Nous ne sommes plus dans l’âge des ténèbres que Diable hihi.

Allez y, brandissez un crucifix pour voir !

Vous pouvez renverser votre paquet de lentilles sur le sol devant moi,  il n’est pas question que je les compte,  c’est vous qui aurez l’air ridicule hihi.

Et vos lacets emmêlés, que voulez vous que j’y fasse.

Ha non bien sur, je ne peux pas traverser le Lez. Je m’appelle Laure Manaudou peut être ?

Et vous, vous aimez le soleil ? Vraiment, depuis le temps qu’on vous serine que c’est cancérigène ! Le soleil brûle les tissus, tous les tissus. Et vous voudriez que je ne m’en garde pas ??

Oui j’ai un don naturel pour la séduction, ça, ça n’est pas une légende, hihi. Mais vous savez, je ne suis pas volage. Je m’attache très facilement. Le sang a un effet addictif. Comme on dit, on revient toujours à ces premières amours hihi.

Bon passons passons, je reconnais que je ne me vois pas dans les miroirs. Ca peut arriver non ? Avec le manque d’éclairage … N’empêche, c’est drôlement dangereux. Ca peut nous endommager.

Hihi vous revoilà avec cette histoire d’aïl !! Parce que vous, vous aimez l’odeur de l’aïl peut être ? Faudrait pas me prendre pour une imbécile !

Quand à la citronnelle et les géraniums, laissez moi rire, hihi.

Le truc le plus meurtrier, mais on les repère, c’est ces insecticides là, dans les prises électriques, parfois autour, c’est Verdun et … »

Ainsi pérorait une femelle moustique ivre de prétention, qui se prenait pour la fiancée de Dracula,  en tournoyant au dessus de ma sieste. Juste avant que d’un geste ample je l’écrase sur la table de nuit avec un paquet de mouchoirs en papier, laissant une étoile pleine de pattes, puis que je me retourne pour poursuivre un rêve érotique interrompu.

Non mais pour qui elle se prend, celle-là.

02.07.2008

Chroniques d'Europe (16) - l'Impasse

Une haie de troènes séparait la rue en deux, et a produit deux impasses, baptisées du nom pompeux de résidences, au milieu de la rue de la Fée , la rue du Puit – entouré de grilles en fer forgé, et bouché avec une planche – et la rue de la Bergère.

 Entre le sentier et le champ, pour aller à l’école, nous varions tout le temps, pour ne pas passer chaque jour devant une maison pourvue d’un donjon, pur enchantement pour l’imagination, et que l’on disait hantée.

Notre maison était une maison jumelle comme les autres à un étage, la deuxième en partant du fond de l’impasse, à droite. A travers les murs, nous entendions les voix de nos voisins, surtout celle, chantante et d’un rire de grelot, de madame T.

Les voisins de l’autre coté, séparés de nous par une allée qui menait à notre garage et à une cave à charbon où l’on rangeait les vélos, étaient ceux que nous connaissions moins bien.

En face d’eux, à garder le Fond de l’Impasse, une famille avec deux filles de l’âge à peu près de mon frère et moi. Le père était prof de profs de maths, à l’Ecole Normale Supérieure, et la mère ingénieur dans une grande entreprise automobile. Leur maison était un Rêve de Banlieue, entretenue et coquette. Plus tard, le père me disputera pour avoir joué à un jeu un peu sado-maso avec sa plus jeune fille - elle dans le rôle de la maso – et sans en parler à mes parents. Il insinuera à ma mère - dont il évaluait mal l’indépendance d’esprit, et surtout, l’impérieux instinct selon lequel elle pensait ne pas avoir le choix – que peut être je sortais trop et ne me consacrais pas suffisamment aux études, et enfin, me donnera des leçons de maths, avec un art et une pédagogie me permettant de savoir avec exactitude pour toujours ce que veut dire le mot enseigner. Je me souviens que j’allais espionner, derrière leur grillage, comment ils vivaient et qu’il le savait.

A coté d’eux et face à nous, il y avait une famille dont le père travaillait dans un garage, et pourvue de deux fils, dont un que je trouvais beau.

Puis, il y avait une famille italienne, dans une maison très ouverte, dans le jardin duquel il y avait, ô merveille des merveilles, une balançoire de cordes et planche en bois, sur laquelle on avait le droit de se balancer debout. La mère avait la tête un peu ailleurs et passait beaucoup de temps à admirer d’un regard franchement et naïvement admirateur, les ouvriers qui venaient faire des travaux, pendant que son mari dormait pour partir le soir en mobylette à son usine, où il était veilleur de nuit. Elle nous pressait des oranges et nous n’osions pas refuser de boire malgré la pulpe, que ma mère elle, retirait à l’aide d’une passoire. Nous entendions souvent la grosse voix du père et nous en avions peur.

Ils avaient quatre enfants, un garçon et une fille pour les deux aînés que nous voyions moins, et un autre garçon et une autre fille pour ceux que j’allais régulièrement chercher ou qui venaient solliciter pour organiser des jeux géants. Le fils cadet voulait absolument m’entraîner dans son garage pour tester un baiser, et tentait de me convaincre de le suivre, accoudé à son portail vert bouteille, et mimant son fantasme. Je déclinais la proposition, le coté gluant de la chose me rebutant encore plus que la pulpe du jus d’orange, c’est dire.

Un jour la mère est partie, et c’est en pleurant que le père a raconté à ma mère qu’elle buvait, avait des problèmes mentaux, et qu’elle était morte dans un asile psychiatrique, à la fin d’une errance sans but.

Il a continué seul d’élever ses quatre enfants, qui lui vouaient un amour infaillible. Une fois les grands partis faire leur vie, le fils cadet est resté, et a vécu avec son père, sans femme.

A coté d’eux et en bout d’impasse, vivait une famille qui avait deux enfants, qui était bretonne et catholique, puisqu’ils allaient à la messe. Leur fille, Marie Thérèse, était de l’âge de participer aux jeux de la résidence. Plus tard, au ratage de son bac, ils diront que c’était la faute des examinateurs, et j’ai pensé pour la première fois que parfois, les gens étaient de mauvaise foi …

Face à eux, et gardant l’Entrée de l’Impasse aussi, vivait une famille d’algériens, de trois filles, Nadia, Farida et Dalila, Dalila étant d’une beauté et d’une grâce qui m’hypnotisaient.

La famille avait des disputes que nous comprenions mal, avec nos voisins de maison jumelle, pieds noirs.

Madame T. était rieuse, petite et vive, généreuse. Bien que très conservatrice, voire réactionnaire, ma mère l’appréciait. Son mari était une sorte de géant, qui travaillait à l’EDF. En Algérie, ils avaient eu une première fille, Michèle, qui était restée sourde à la suite d’une méningite, dite mal soignée par sa mère. J’ai encore dans les oreilles le son particulier de sa voix, puisqu’elle avait été oralisée.

Puis ils avaient eu un fils, venu nous dire au revoir avant de partir au service militaire, il tordait une casquette pour l’essorer de sa timidité, planté devant nous.

Puis, une dernière fille, Danièle, de quatre ans plus âgée que moi, chargée plus tard de m’accompagner au collège, à une demie heure à pieds.

Cela devait lui peser un peu, car à une fête avec ses amis dans son garage, a laquelle sa mère avait dû l’obliger à m’inviter, ils m’avaient fait uriner dans un seau et étaient revenus avec des gâteaux secs, me racontant qu’ils avaient été fabriqués avec mon urine. J’avais retiré des leçons précoces de ce moment, en particulier qu’il n’était pas dangereux de passer pour idiote auprès des gens et que cela de plus, permettait de mettre en évidence des vérités parfois camouflées. N’importe comment, je n’aimais que les gâteaux au chocolat.

Danièle a gardé toute sa vie ses amis de lycée et m’invite régulièrement, si bien que je les connais.

Elle a fait médecine, au grand dam de sa mère, qui avait découvert des tracts du MLAC dans sa chambre, ce qui faisait bien rire en douce ma mère.

Elle a épousé un copain de lycée, qui faisait lui dentiste, ils ont eu deux filles puis adopté un neveu, fait construire une belle maison pas loin de l’impasse, et elle est devenue médecin du travail. Elle est toujours aussi fondamentalement taquine, aimant mettre mal à l’aise les gens, pour rire. Je me souviens d’un jeu chez elle, où il fallait que les hommes reconnaissent leur femme les yeux bandés, juste en caressant les mollets des femmes présentes.

Danièle n’a pas une tendresse apparente, et le jour de son mariage, plusieurs témoins l’ont entendu s’énerver contre son futur mari, en lui disant « mais t’es con ou quoi ? ». Mais derrière des lunettes fines et des yeux d’un bleu cristallin, il y a une âme qui a du se fabriquer une carapace.

Son frère s’est marié et a fondé une famille nombreuse quelque part en banlieue, et Michèle s’est mariée également, avec un sourd de naissance, militant pour l’apprentissage universel ou tout au moins dès l’école en France, du langage des signes.

Ils ont eu deux enfants, dont l’aînée est née sourde. Elle était assez douée, et ses parents et grands parents ont du se battre pour qu’elle puisse poursuivre des études, l’amenant à faire des trajets importants entre l’Haÿ les Roses et les écoles parisiennes, dès son jeune âge.

Monsieur T. était très bricoleur, et il s’est coupé des phalanges une fois, en faisant de la menuiserie, mon frère et moi avions aperçu avec une horreur fascinée des lambeaux de chair sanguinolents accrochés aux feuilles de vigne qui recouvraient la pergola sous laquelle il bricolait.

Madame T. nous aimait bien, je me rappelle des meringues qu’elle faisait, si croustillantes à l’extérieur et si molles et collantes à l’intérieur, et aussi que l’on buvait de l’Anthésite et que c’était exotique tout ça. Il y avait aussi chez eux des piles d’illustrés, Blek, Kiwi, Rodéo, Nevada, qui m’ont provoqué mes premières addictions.

Comme madame T. avait un fichu caractère, lorsqu’un ballon ou une balle avait atterri chez elle, les autres enfants nous envoyaient, mon frère ou moi, aller les demander, et nous revenions victorieux et pourvus d’un bonbon.

Il y avait aussi des rajouts qui ne faisaient pas partie de la Résidence. C ’était les voisins qui collaient immédiatement soit par les jardins de derrière, soit par les jardins d’à coté.

Une des familles avaient deux fils dont le plus jeunes écoutait à fond Johnny Hallyday, et mon frère et moi nous moquions de lui en singeant son idole, et en hurlant « queue jeux taimeu » et ça l’énervait.

Plus tard, lorsque sa femme l’a quittée, il s’est tirée un coup de fusil dans la tête et en est resté un légume.

Une autre avait deux enfants également de nos âges – toutes les familles étaient sur le même schéma, au même stade de leur vie – et le fils aîné a fait le désespoir de ses parents en s’engageant dans une secte dans laquelle il entraînera également sa sœur.

Une autre famille est venue s’installer un peu plus tard, avec deux enfants. Le fils aîné me plaisait beaucoup, mais il n’a pas eu de chances. Il s’est tout d’abord fait renversé par une voiture à la sortie de l’impasse, et les médecins ont du lui reconstruire sa mâchoire, ce qui lui ôtait beaucoup de son charme. Puis par la suite, il est mort à l’âge de 18 ans, d’un cancer fulgurant d’Hotchkin.

Il y avait aussi cette autre famille pourvue de deux filles, la plus jeune faisait de la danse classique avec moi, la plus âgée était hôtesse d’accueil mais plus tard, elle a eu un accident de voiture et est passée à travers le pare-brise – à l’époque les ceintures n’existaient pas – et on devinait les coutures sur son visage derrière l’épaisse couche de fond de teint.

En face, il y avait une autre Impasse, mais nous ne fréquentions pas les habitants.

Parfois, avec mon frère, on allait en douce dans les cités HLM qui urbanisaient peu à peu les environs et notamment à Fresnes, pour profiter des jeux d’extérieur tels que les toboggans,  avant de nous faire chasser par les enfants de la cité, défendant leur territoire.

Dans cette impasse il reste les cris et les rires et les apprentissages d’une petite vingtaine d’enfants, loin de leur destin respectif, une période d’or, le plus précieux des débuts.

Un bonheur sans mélange.

 

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