19.07.2008

Chroniques d'Europe (19) - Solange, partie quatrième

Il y a des Règles.

Il est Interdit de laisser traîner le linge sale au pied du lit, car cela rend Furieuse Solange.

Une procédure devenue confuse avec le temps, est instaurée concernant les chaussures et les chaussons, les unes devant être Rangées dans le placard de l’entrée, les pouvant être Préparés, sous le radiateur face au placard, en bas de l’escalier.

Le Cumul chaussures et chaussons sous le radiateur est une Aberration.

Mon frère et moi mettons ou débarrassons la table par semaines alternées.

Voir Zorro à la télé en entier est impossible car les épisodes tombent à l’Heure du Bain : une semaine je loupe la première moitié et mon frère la seconde et la suivante, l’inverse.

Ainsi en est il de la Justice et de l’Egalité de Traitement.

La Confection des lits est un Art.

Trois élastiques courent sous le matelas, dans le sens de la largeur, et viennent s’attacher par leurs extrémités au protège matelas. Trois autres élastiques courent sous le matelas, et viennent de la même façon tendre le drap du dessous. Ainsi, nous n’avons pas de Pli. Le drap du dessus est disposé suivant des critères individuels : mon père aime qu’il monte haut,  ma mère qu’il soit débordé de son coté, moi qu’il soit extrêmement serré, tout le monde que le rebord du haut soit suffisamment large pour ne Jamais Sentir la Couverture.

Solange trace au stylo une marque rouge, à l’exact milieu des largeurs hautes et basses de la couverture, pour répartir la surface de la couverture de la même façon de chaque coté.

Ma mère me parait aussi maniaque qu’un coucou de pendule autiste.

Mon père plie sa serviette de table avec un nœud plat et doit avoir le Quignon du pain.

Il découpe le poulet et finit la carcasse – avec les doigts – ouvre les bouteilles de vin, sait et nous apprend à manger le poisson – sans les doigts.

Mon argent de poche a une comptabilité très complexe, qui préfigure les indicateurs d’impact et les programmations par objectifs mis en place dans la Fonction Publique.

Il y a un taux de base hebdomadaire, puis, chaque fin de semaine, suivant les notes données, le taux subit un coefficient. C’est ma note de discipline qui entame régulièrement le taux de base. Une note de 10 sur 10 est Normale.

Solange n’aime pas recevoir.

Si Félix et Maria Augusta viennent, il faut faire le Grand Ménage, et devant nos yeux emplis d’incompréhension, Solange s’agite, s’agace et déchaîne un tsunami de rangement et de propreté, dont nous ne percevons pas l’utilité.

S’il ne faut pas Déranger – aussi, il y a des heures où l’on risque de Déranger plus que d’autres, comme le soir, où aux heures des repas – il faut encore moins prendre le risque d’être surpris dans son intimité familiale. La maison n’est jamais assez Bien, et Solange a un peu honte de son manque d’entretien.

Il n’y a quasiment pas de Visiteur.

Un jour, une gamine fille de fleuriste, avec une maison qui me semble luxueuse, et alors que des invitations sont lancées ça et là, m’explique « toi on t’invite pas pasque tu rends pas ». J’avais 11 ans, elle s’appelait Véronique Terroni, et m’a appris la salive acre de la haine,  tenace, celle qui monte, fulgurante, au bord des lèvres.

Etre quelqu’un de Bien, et qui fait Tout Comme Il Faut, est difficile. Inatteignable, j’en conclus même, en voyant ma mère avoir ses Migraines.

 

Solange n’aime pas la vie, il me semble.

Je lui affirme ressentir un tel instinct de vie que c’est sur, je n’aurai jamais de dépression. Ma mère n’est pas d’accord. Elle trouve que la vie est une longue suite d’épreuves fatigantes, parfois trop longue, la suite.

Je lui en veux de ne pas aimer plus que ça la vie, puisque tout de même, je suis là – ça devrait suffire, déjà.

Solange me dit qu’il faut que je devienne ma propre mère.

Comme l’affirmation d’un pédiatre me déclarant sentencieusement qu’il fallait couper deux fois le cordon ombilical, j’ai mis des années à comprendre ses mots.

Elle me dit aussi que je privilégie le principe de plaisir au principe de raison et que ça ne marche pas comme ça, la vie.

Elle me dit qu’il faut savoir faire les renoncements nécessaires.

Ce goût du deuil et les chemins de croix à parcourir, hérités d’une histoire familiale dont je ne mesure pas l’influence, et accentués par les désillusions de la vie conjugale, dont j’exagère l’importance, vont m’amener implacablement à prendre le contre-pied des fragiles tuteurs de ma mère, et tenter, dans une quête aussi vaine, éperdue, qu’inconsciente, de réfuter une vision maternelle de la vie qui me dérange profondément.

Commentaires

La description d'une telle maniaquerie m'angoisse. Ta mère est troublante, un personnage complexe qu'on a envie de lire encore. Je trouve très beau qu'elle t'ait dit qu'il fallait que tu deviennes ta propre mère. Le le vois comme une porte ouverte... Continue ! J'ai hâte de lire la suite !

Ecrit par : Zoridae | 21.07.2008

c'est la majuscule de Pli qui m'a fait le plus rire parmi toutes! le Pli devait être un ennemi, très personnalisé, dérangeant, pénible,un Visiteur franchement inopportun, qui a particulièrement le droit à sa majuscule.
Je me demande si la technique des élastiques et la marque du crayon gâche le plaisir de se glisser dans une literie toujours tirée à quatre épingles? Car c'est délicieux de se glisser dans un lit frais et bien fait!
Est-ce qu'on s'endort mieux ou est-on agacé de ces rituels? Les rêves sont-ils doux ou rectilignes?

Ecrit par : le croco | 21.07.2008

Oh oui j'ai oublié de le dire : Audine, j'ai adoré l'emploi des majuscules dans ton texte !!

Ecrit par : Zoridae | 21.07.2008

Hello Zoridaë et Le Croco !

L'écriture de cette chronique fait ressortir ce que je ressentais alors. La vie avec plein de Majuscules, gardiennes de l'orthodoxie ménagère.
C'est vrai que c'est désagréable de sentir des plis sous les pieds dans le lit ! Le Pli était l'ennemi, oui.
Mais je ressentais alors cette hypercroissance d'organisation de ma mère (c'est plus ça que de la maniaquerie je pense) comme très étouffante, même si nous en profitions tous !

Ce qui est très drôle, (et qui la fait beaucoup rire elle, surtout en voyant ma tête) c'est que quand je me moque d'elle en riant devant ma fille, ma fille me regarde de travers et dit : "mais c'est d'enfer !! elle est top Mamie !!" et approuve, et voire copie et cherche à améliorer les modalités d'organisation de vie de ma mère !!

J'ai une fille qui est l'inverse de moi, sur beaucoup de plans.
Par exemple, elle étend le linge en mettant COTE A COTE les chaussettes d'une même paire, et elle enfile les slips sur son bras qui sert de distributeur. Je n'ai JAMAIS fait ça ! Alors je lui dis : "mais où tu as vu ça ?" (vu que même ma mère ne fait pas pareil). Elle me répond : "c'est plus pratique, ben nulle part, c'est moi qui trouve ça plus pratique !".

J'ai longtemps été hyper bordélique mais de façon même assez pénible.
Puis même si ça ne s'est pas arrangé vraiment, ça s'est amélioré.
Et je me surprends à reprendre (quelques) des trucs pratiques de ma mère ...

Dont l'argument principal est "ça facilite la vie" (de ranger tel truc toujours au même endroit, de noter tel précision, d'emballer de telle façon ...).

Ca n'est que récemment que j'ai compris les ressorts de cette volonté d'ordre, en écrivant la vie de ma mère, ce qu'elle a vu, ce qu'elle a pu ressentir, sa solitude.

A part tout ça, je trouve que ma mère est une personne extra - ordinaire.
Très riche.
Je suis contente de la connaitre :)

Ecrit par : Audine | 21.07.2008

Désir de perfection, d'ordre, de méthode des mères. Oui je vois parfaitement. J'ai connu aussi et cela pouvait être insupportable. Tu as raison, il faut du temps et du recule pour comprendre le pourquoi.

Ecrit par : Marc | 25.08.2008

Marc : un des gros éléments de compréhension, c'est de se dire qu'elles font ce qu'elles peuvent, avec leur histoire et leurs angoisses.
Ca a fini par être une des motivations de ces Chroniques : comprendre d'où tout venait.

Ecrit par : Audine | 28.08.2008

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