28.06.2008
Chroniques d'Europe (15) - Solange, partie deuxième
Maria Augusta empoigne son manteau.
Il faut imaginer cette force en marche, et cette rencontre, à coté de laquelle Yalta n’est qu’une ronde d’enfants de maternelle voulant jouer à la chandelle.
Rachel a adoré Maria Augusta, qui a trouvé que Dany et sa mère avait l’air sérieux, et les deux femmes se sont promenées bras dessus bras dessous pendant que derrière, Solange et Dany transpiraient un tantinet.
Dans la colonne pour, Solange a mis bon mari et bon père.
Dans la colonne contre, elle ne l’a jamais dit.
Mais les exilés portugais n’avaient pas de place pour le superflu. Et peu pour le plaisir.
Comme Maria Augusta, Solange choisit les fondations.Lorsqu’ils se marient, un jour d’hiver, Solange n’a pas 20 ans.
Au mariage, la présence de la « belle grand-mère » de Dany ainsi que d’une amie excentrique mais riche de Rachel, fait dire à sa belle-mère que tout de même, c’était un mariage à trois fourrures.
Solange va vivre rue du Faubourg Saint Martin.
Enceinte tout de suite, et malade de l’être, elle arrête de travailler.
De jeune fille sous tutelle de ses parents, elle devient femme au foyer, future mère et sous tutelle de son mari.
Solange se demande si elle va aimer son enfant.
Parce que, se dit elle, peut être ça n’est pas automatique ?
Le genre de tourment qui me fera ricaner comme une hyène saoule plus tard, du ricanement de celle qui ne veut pas se voir. Et ne veut pas douter de la Puissance de l’Amour.
Dany est heureux. Avec l’assurance de ceux qui ont pu oser pour cause de matelas en dessous, il change d’employeur, et décide de faire construire en banlieue sud, au milieu des champs, et la famille et les voisins se donnent mutuellement des coups de main.
Il veut bien 3 ou 4 enfants, lui, l’enfant unique.
En habitué des petits boys qui ramassent derrière – Rachel, si elle croise un noir sur un étroit trottoir, estime que ça n’est pas à elle de descendre – il laisse traîner ses chaussettes et s’étonne qu’elles ne soient pas lavées automatiquement.
J’ai 18 mois et à l’Haÿ les Roses, il y a un abricotier, un cerisier, des framboises, une cuve à mazout ; un escalier en bois ; une cuisine jaune d’or aux placards orange.J’ai 2 ans et demi, et mon frère arrive.
Il doit porter des lunettes assez tôt. Quand il pleure, il fait une bouche carrée et agite la tête de gauche à droite et de droite à gauche, refusant tant d’injustice et de malheur.
Pour aller à l’école, on peut passer par le sentier ou par le champ.
On fait des courses à « la ferme ».
Autour, plein d’autres familles toutes neuves et plein d’autres enfants de notre âge.
On joue beaucoup dehors, de gré, parfois de force. Solange m’oblige à sortir d’un grand fauteuil qui vient de chez Pépé-Mémé, en faux cuir, profond, parfait pour lire des heures.
On joue à la délo, aux gendarmes et aux voleurs, au ballon.
Pour embêter mon frère, je l’appelle Kirtap, il n’arrive jamais à retrouver Eporue pour me rendre la pareille. Alors, il fait sa bouche carrée.
Lui il peut jouer seul, il est bien avec lui-même. Moi je ne peux pas, je dois ouvrir ma porte de chambre, et aller le chercher, il me faut quelqu’un.
Solange est de nouveau enceinte, deux fois. Il faut faire appel à Félix et Maria Augusta, qui prêtent l’argent de la faiseuse d’anges sans poser de question.
Je revois ma mère, allongé sur le canapé, les jambes en l’air, pour soulager des douleurs circulatoires.
Faire des tartes aux pommes et je me revois modeler la pâte.
Je peux ressentir encore, la colère contre elle, quand elle me sortait du fauteuil, quand elle achetait des cahiers de vacances, quand elle interrompait Zorro car c’était l’heure du bain.
Je sais où sont encore, ses cahiers de comptes, les débits et les rentrées, le prix des choses importantes, les factures toujours réglées à temps.
Je me souviens, du moulin à café, et que mon père m’avait appris à faire du café avec un filtre en inox, la bonne mesure, du café et du pressage. Et aussi d’avoir fait tomber la boite de grains et que ma mère m’avait obligée à ramasser chaque grain. C’est ton père qui gagne chaque grain, elle avait dit.
Elle a tellement du, répéter et encore répéter, pour qu’au bout, j’ai dans la tête cette veilleuse en permanence.
Cause de culpabilité.
Cause de bon sens.
Cause de morale.
Je l’ai vue s’étioler.
Et mon père aussi.14:43 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
27.06.2008
RATP mon amour
Faites l’expérience. Arrêtez vous devant l’affiche intrigante de l’expo sur la ville chinoise, dans un couloir de métro.
Naturellement, vous serez bousculé comme un bébé bison lors de la première Grande Cavale, celle qui fait traverser tout l’Ouest avec encore du lait qui sort du nez. Surtout vous serez touriste. Ce qui ne vaut pas forcément d’être pendu par le Génie des Alpages. Mais vous fera passer pour limite débile.
Si l’on vous met des affiches géantes sous le nez pendant des kilomètres de couloirs, ça n’est pas pour les regarder, c’est pour meubler, faut croire.
Je peux me moquer pardi.
N’empêche que la RATP est un autre univers, entre un Terry Gillian qui bug et un Kusturika qui Alzheimer, entre une piquette tournée et un carrousel épileptique, entre Sisyphe et l’écoute éternelle de la danse des canards.
Une des premières ambitions culturelles de la RATP avait été d’exposer des photos, d’amateurs, de professionnels et aussi des archives de la RATP et c’était une vache de bonne idée. J’avais discuté avec un des organisateurs et il m’avait donné une épreuve, de 30 sur 24, elle est en noir et blanc. On voit trois vieux métros, et une dizaine d’ouvriers travaillant à l’entretien. Ils ont tous des vareuses, des casquettes, mais ce qui est drôle, c’est qu’on sent la pose et on devine, à une fossette près d’une moustache prolétarienne, l’amusement de cette composition. On dirait des Charlots heureux. Derrière la photo, il est marqué « GO Atelier photographique RATP 5.3.34 ». Quelques jours auparavant donc, on comptait les morts, 17 après l’émeute d’extrême droite, 9 après la contre manifestation de la gauche parlementaire.
J’ai beaucoup pris la RATP en dilettante.
Je me souviens qu’en rentrant de la fac, le soir, pour la douce banlieue sud – et sa roseraie – il y avait dans le bus un type maigre et plein de tics, qui se masturbait et personne n’osait rien dire. J’essayais d’éviter cet horaire là.
Plus tard, en trajet professionnel, j’avais toute la ligne A du RER à faire, assise, et je n’ai jamais autant lu de ma vie. Il y avait un type, un noir avec un attaché-case, habillé avec un costume cravate, qui parlait tout le temps, mais tout le temps. Ca me fascinait et me faisait horreur à la fois, je ne comprenais pas ce qu’il disait, et surtout, comment il pouvait travailler, s’il travaillait.
Bien sûr ça pue la RATP. Mais je ne crois pas que ça me dérange tant que ça. Il y a un effet ça passe ou ça casse : on se dit mais qu’est ce que ça pue, on entre comme on plongerait dans un bain de boue, méfiant, voire légèrement révulsé, et puis après, on est tellement dedans que c’est comme si ça ne pouvait pas être autrement.
Evidemment on trouve les gens cons. Toutes les fois on se dit c’est absurde de courir comme ça, de gagner un escalator d’avance, d’être dans ce troupeau et si on arrêtait tout et on réfléchit, mais Gébé est mort. Le pire, c’est quand on se met à haïr. On haït l’autre parce qu’il faut qu’on soit le plus fort. Un jour on est moins bien et peut être on claudique, peut être on a l’estomac qui s’est tordu ou envie de rendre sa vie, alors on regarde plutôt la petite vieille qui s’agrippe à la rampe. Et comment ça sera quand on sera vieux ? Alors on haït plutôt la RATP , pour un petit moment.
Le plus barbare je trouve, ce sont ces espèces de doubles tourniquets. Déjà tu arrives et faut faire gaffe. Des tourniquets sont sens interdits et d’autres réservés à Navigo, ou tout au moins à une sorte de laisser passer, que toi, le touriste, tu n’as pas. Si tu te trompes, comme les gens se sont coagulés derrière toi, il faut que tu t’apprêtes à faire demi de mêlée. Si ton ticket passe, il ressort aussitôt et il faut penser à le prendre tout en s’enfilant dans un premier tourniquet à hauteur de taille et en poussant une porte. Pour décourager les petites vieilles c’est assez radical, parce que pas le droit de passer une canne.
Ils ont fait ça pour Lutter Contre les Fraudes. Parce que des fois, tu avais des fraudeurs qui te collaient dans le dos pour passer sans ticket, les salauds. Maintenant ils ne peuvent plus mais toi, tu ne passes plus si tu as un gros sac, des vêtements qui flottent un peu trop, une poussette pour bébé, si tu ne comprends pas pourquoi il faut un ticket qui part revient un tourniquet et une porte, si tu es lent.
Même si simplement tu es digne.
Ces passages me font penser à des tortures, des genres de casques à pointe juste à ta taille mais pas le droit de bouger trop vite, à des abattoirs de vaches.
Carrément humiliants.
Ca n’est pas tant la course de ces trajets qu’il faudrait supprimer, mais ça, cette espèce de soumission de passage, plier l’échine sous le fer.
En plus, quand tu sors, la RATP t’aime tant que les doubles portes s’ouvrent avec un grand enthousiasme quand tu poses les pieds sur le tapis sensible, un tel enthousiasme que leur élan les fait rebondir et se refermer sur ta gueule, et toi t’es content de respirer l’air pur, in fine.
Dernièrement j’ai fait des découvertes.
Par exemple, alors que je cherchais un plan du métro avec ma mère pour aller je crois manger une soupe chinoise dans le 13e au Hawaï – qui est excellent et pas cher avenue d’Ivry malgré le nom ridicule pour un chinois – je comptais interpeller un employé qui caricaturalement, avait derrière son hygiaphone un magasine d’ouvert et un téléphone contre l’oreille. Il faisait semblant de ne pas me voir le bougre et puis au moment de ma plus forte exaspération, ma mère m’a appelée. Voilà que le plan du quartier, si on appuie sur un bouton, il tourne et devient un plan du métro, alors là je dois dire que ma mère m’a carrément étonnée. Je lui ai dit. Voilà que tu as l’instinct technologique, je lui ai dit.
Et puis aussi, je croyais que le ticket T était valable sur tout le réseau RATP, pendant une heure et demie. Je le croyais dur comme béton armé, parce qu’une fois que le composteur d’un bus ne marchait pas, le conducteur avait écrit sur le ticket « valable une heure et demie ».
Mais ça serait bien trop facile.
L’autre jour, j’étais à Montparnasse, je sortais des 7 Parnassiens quasi le seul cinéma à passer « La Soledad », un film très bien malgré le recours systématique au split screen mais on s’habitue à la longue. Après j’étais allée faire un tour à la Fnac rue de Rennes pour cause d’addiction récente aux nouvelles de Annie Saumont. Je devais ensuite rejoindre le Kremlin Bicêtre, pour visiter un café appelé La Comète , et échanger avec quelques habitués.
Je pensais m’en sortir avec un seul ticket et bien non, l’histoire de valable une heure et demie c’est si tu restes à l’intérieur et alors tu peux prendre le métro une heure et demie si tu veux sans avoir à repayer. Mais si tu le prends une heure trente cinq si, il faut que tu remontes suffisamment en surface pour repasser une entrée, sinon tu es fraudeur. Si tu sors, et que tu prends un bus de la RATP , il faut remettre un ticket. Alors mettons que comme moi tu foires un peu ton trajet Montparnasse Le Kremlin Bicêtre juste parce que tu as envie, comme ça, d’aller porte d’Orléans porte d’Italie en tramway parce qu’après tout tu es touriste. Tu payes un ticket pour le métro, puis un ticket pour le tramway – puisque tu es dehors – puis un autre ticket pour le métro qu’il faut d’ailleurs que tu prennes dans un sens porte d’Italie pour remonter à Maison Blanche pour reprendre un métro qui ne passe pas par porte d’Italie mais va bien au Kremlin.
La Comète ça se mérite.
Que je me suis dit.
Parfois, il arrive des choses tellement bizarres, si c’était des scènes de film mais on dirait « il exagère » en les voyant. Ces fois là, on ne peut plus dire un trajet RATP, mais réellement que un voyage.
Mais c’est rare.
Je me suis rendue de l’Haÿ les Roses à quai André Citroën via la gare de Bourg la Reine pour le RER B puis changement à Saint Michel pour le RER C pour descendre à Javel. Le RER C, j’aime bien, c’est celui qui emmène au musée d’Orsay, à Chaville, à Versailles, des destinations touristes n’est ce pas.
Mais ce que je trouve d’anti petites vieilles, c’est que la marche pour monter dedans est très haute. Par exemple j’ai une tante, elle est obligée de se faire aider pour monter dedans. Elle habite à Chaville – c’est Alzira.
Bon enfin là j’étais dedans, et dans le wagon, il est entré deux accordéonistes et qui chantaient des musiques tsiganes, c’était joyeux mais un peu trop fort, impossible de continuer à lire « je suis pas un camion » de Annie Saumont. Parce qu’il faut se concentrer un peu quand même, pour certaines de ses nouvelles.
A l’arrêt d’après, est montée toute une bande énorme de collégiens totalement excités, et ils ont repoussé les accordéonistes contre une porte. Je leur ai demandé où ils allaient et bien sur ils allaient à Versailles, c’était une classe de 4e.
Mais à Javel, sur le quai, une nuée impressionnante d’hollandais en vélo – enfin c’était peut être des allemands – prétendait monter. Je crois que les accordéonistes sont en dépression.
Ca m’a fait penser à la chanson d’Higelin, des gamelles et des bidons, des gamelles melles melles des bidons dons dons mais je ne sais pas pourquoi, le coté raton laveur peut être.
En tout cas, dernièrement, je suis descendue dans la station Saint Michel, et ces grands escaliers qui arrivent devant les guichets, en amphi, ça m’a fait remonter une bouffée de saudade, pas piquée des hannetons.
Après en rentrant, dans le TGV, il y avait au bar un saxophoniste et un guitariste qui massacraient des standards de jazz, et puis j’ai pris un tramway à fleurs en passant devant une armée de CRS qui allaient à la bagarre avec les viticulteurs, mais c’est une autre histoire, pas une histoire de RATP.
(ce texte épique est le résultat d'un tag de Dorham, à qui on ne peut rien refuser)
01:26 Publié dans une mutine fait toujours la maligne | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
17.06.2008
Paname
Je pars à Paname et reviens mercredi 25.
Je vais voir des Lentilles et pique-niquer à Bercy, peut être visiter une Comète au Kremlin Bicêtre (ça fait exotique !), piquer des fous rires avec ma mère, lui demander des recettes que je vais copier puis ne jamais faire, louper mon frère qui est parti faire de la plongée à Bali, mettre le souk dans une assemblée générale de délégués mutualistes, participer à une réunion nationale du Réseau Appui Ressources Méthodes du Ministère du Travail (ça en jette !), déambuler dans le réseau RATP ... Entre autre.
A bientôt !!
18:01 Publié dans Interlude | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
15.06.2008
Donne nous ... (5) - William (suite et fin)
(je recommande fortement de lire la première partie auparavant, et de ne pas lire les commentaires de cette note avant d'avoir lu la note. Mais bon, vous faites comme vous voulez ...)
« Elle a mangé votre reine ! » a dit la blonde.
William réprime un agacement et ne corrige pas par « pris ma Dame ».
William préfère les brunes piquantes aux blondes sucrées, n’importe comment.
Et qui a dit que William a bon caractère ?
La brune se mordille les lèvres et flaire un piège qu’elle n’a pas détecté.
William avance un cavalier qui met en échec le Roi et la Dame.
Quand le club ferme, William rentre chez lui. Il shoote dans une canette de bière qui fait un bruit de torrent incongru. Il repense à des vers de Victor Hugo : « Son corps, couvert de lames vertes, Semble un mouvant amas de boucliers d’airain. Son sommeil fait le bruit d’un torrent souterrain. Quand il a soif, sa gueule, ouverte, vaste, horrible, Boit tout un fleuve avec un aboiement terrible».
Chez William tout est rangé au cordeau.
William aime la précision. Pour gagner sa vie, il est transcripteur de rapports de vérification techniques en termes juridiques. Aujourd’hui, William a transcrit un rapport de vérification d’une grue à tour Potain de 50 mètres. Si vous insistez un peu, William peut expliquer : le limiteur de course, l’anémomètre, le limiteur de moment, le lest, et citer les règlementations adéquates. Si vous vous intéressez vraiment, William peut détailler : l’Europe et les directives, les décrets d’application et les perpétuelles recherches pour savoir exactement où en sont les obligations. Ca énerve William ça aussi, passer deux heures de temps de travail à la recherche d’une directive sur l’espacement des paliers dans les fûts de grues à tour pour préserver le coût cardiaque du grutier grimpeur.
William pense que ce qu’on sait doit être posé clairement.
Sur un mur de l’entrée de chez William, une feuille A4 est épinglée avec cette inscription : « L'homme est une corde tendue entre la bête et le surhumain - une corde au-dessus d'un abîme. Nietzsche ».
Sophie, la brune du club d’échecs, trouve William beau et est assez fascinée par l’éclat de sa peau cuivrée et son sourire de publicité. Sophie trouve William beau mais fiévreux, une lueur moite du regard, un débit à staccato cachant des silences esquivés.
Après la fermeture du club, elle lui propose d’aller boire un verre.
Elle lui raconte un spectacle qu’elle a vu, l’Enfer, dans lequel joue Romane Bohringer.
Pierre Pradinas, le metteur en scène, a réalisé une adaptation libre du texte de Dante Alighieri. Elle lui raconte la Divine Comédie et ses neufs cercles de l’Enfer, de plus en plus profonds, et qu’il faut traverser pour se sauver. William trouve que Dante n’est pas très logique. Il place dans le 7e cercle les violents coupables d’homicides, tourmentés par les flèches de trois centaures et bouillis dans une mare de sang, puis dans le 8e cercle les Trompeurs, dont les flatteurs et les adulateurs, plongés dans une fosse répugnante. William met dans un coin de son esprit Dante pour y réfléchir plus tard.
Sophie lui explique que l’Enfer d’aujourd’hui est débordé par la foule grouillante, que Pierre Pradinas a imaginé l’ordonnancement de l’Enfer. Elle raconte en riant les sponsors tel que Maltoro et Cona-Cona, et les shows proposés par un Bernard Satan avec un portable collé à l’oreille en permanence.
William regarde Sophie finir son verre et ses doigts nerveux jouer avec ce qui sert de mélangeur. Il a envie de lui prendre la main et de porter ses doigts à sa bouche, et de lui faire un peu mal.
Finalement il jette un œil à sa montre, va dans les toilettes, se fait sa piqûre dans la peau du ventre, ressort et chacun d’eux repart de son coté.
William est fatigué, il ne dîne pas et va se coucher directement.
William préfère les brunes piquantes aux blondes sucrées, mais c’est la blonde Valérie qu’il ramène chez lui, un soir de pluie où sur le parking, elle s’aperçoit que sa voiture n’a plus de batterie.
Valérie n’est pas farouche, elle a une peau de pêche et une odeur de vanille.
En attendant que William lui serve un verre, elle reluque la bibliothèque, un mélange de livres d’histoire, de vulgarisation médicale, d’atlas et de droit. Elle feuillette un code pénal et lit une page cornée et surlignée de jaune, c’est l’article 64 : « Il n'y a ni crime ni délit, lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l'action, ou lorsqu'il a été contraint par une force à laquelle il n'a pu résister ». Elle parcourt les titres : Tanaka, Hidden horrors, Japanese war crimes in World War II ; Edward Russell of Liverpool, The Knights of Bushido, a short history of Japanese War Crimes ; PRoteinaceous Infectious particle ONly.Elle trouve que William est bien sérieux.
Il lui apporte un whisky bien tassé sans glaçon. Valérie ôte son pull qui est humide.
De la main, il attire son visage vers sa bouche et il l’embrasse. Puis il pose son verre, va vers la salle de bain, et rapporte une poignée de préservatifs, qu’il jette sur la table basse. Valérie pose son verre, en prend un et ouvre l’emballage.
C’est ainsi que ça a commencé, sans trop de bavardages.
Ca a commencé dans le salon puis ça s’est poursuivi dans la chambre.
William a de l’huile de noix de coco, dont il enduit Valérie pour ensuite la nettoyer lentement avec sa langue, pendant qu’elle gémit va plus vite va plus vite t’arrête pas, puis il part chercher une bombe de crème chantilly dans le frigo, et ils s’en recouvrent mutuellement, sans prendre le temps de toujours l’enlever, et leurs corps en se frottant l’un à l’autre font des bruits mouillés, et comme ils ont laissé la fenêtre ouverte, de temps en temps, un insecte vient se brûler à la lampe de chevet en émettant un bruit d’expiration sifflante.
Valérie, qui est technicienne d’analyse dans un laboratoire de biologie médicale, est partie nue et les cheveux collés aux toilettes et est revenue en commentant le poster de l’île de Nauru « on dirait une mitochondrie ». « T’as le sens de l’observation » lui a répondu William et il s’est mis à lui mordiller les fesses pendant qu’elle se trémoussait.
Ils ont dormi aussi un peu, pendant que la nuit entrait dans la chambre. A six heures et demie, William s’est réveillé, comme d’habitude.
Il est allé aux toilettes, puis il a ouvert le frigo et bu à même une bouteille de lait.
A moins le quart, il est allé dans la salle de bain et il a fait sa piqûre de quinacrine et de polysulfate de Pentosan, assis sur le rebord de la baignoire.
En se relevant, il vacille un peu et s’appuie sur le lavabo. Il pense au prion, saloperie. Il a envie de boire un litre d’eau de Javel.
William a la maladie du Kuru. C’est une encéphalopathie spongiforme transmissible. Le visage tordu, le médecin lui a dit « son mode de transmission a pu être relié à un rite funéraire anthropophage » et William s’est retenu de l’empaler sur sa lampe de bureau.
Pense à Nietzsche. Et la force mentale, qui ralentit la maladie. Qui ralentit.
N’empêche, sa jambe gauche tremble sans raison.
C’est là, dans la salle de bain, que William a pris sa décision.
William préfère les brunes piquantes aux blondes sucrées mais tant pis.
Il a de la place dans le congélateur, il connaît les techniques de dépeçage. Il est contraint par une force à laquelle il ne peut résister. Il va le faire. N’importe comment, sa fin n’est pas loin, sa faim n’est pas loin.
En allant chercher un grand couteau dans la cuisine, William se demande dans quel cercle de l’Enfer Dante aurait mis les cannibales.
18:39 Publié dans Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note
14.06.2008
Chimiquement pur
Je sais pas vous mais moi, j’ai tendance à retenir les trucs bizarres qu’on me raconte – comme la lange grossit huit fois ce qu’elle ressent - plus facilement que des faits importants souvent de société – comme où sont les sunnites et où sont les chiites.
Dernièrement j’ai entendu dire qu’à l’hôpital de Montpellier, des enfants nés asexués seraient en observation. Ces enfants seraient de parents agriculteurs et la mère aurait inhalé des pesticides et voilà pourquoi. Ca pose beaucoup de problèmes non seulement pour donner les prénoms aux bébés, encore que là on peut se débrouiller avec Claude, Dominique, voire Pascal ou autre ruse, mais surtout pour prendre des décisions. Ainsi, m’a-t-on exposé, on ne sait pas vers où orienter la sexualisation : vers une fille ou vers un garçon ? Moi je dis que c’est plus simple en fille mais je ne suis pas docteur.
Bien sur du coup, je vous raconte ça sur un ton léger parce que c’est le genre d’info sur lesquelles je ne sais pas avoir de réaction – et en plus entre temps, j’ai recherché sur le Net et personne ne parle de bébé asexué.
Parfois, plus c’est gros et gore et plus je ris, y a un coté décalage avec le lacrymalement correct, alors j’en rajoute une couche.
Par exemple, quand je repense au Masque et la Plume où ils ont descendu en flèche le livre de Mazarine – que la honte s’abatte sur elle et sur sa descendance ! – à propos des bébés congelés, et qu’ils ont expliqué qu’il y avait un problème de rupture de la chaîne du froid, ça me fait rire.
Hier j’étais au Parc de la Roseraie de l’Haÿ les Roses avec ma mère.
On a croisé un bébé pas beau du tout qui avait une espèce de chapka. Avec ma mère, nous avons échangé des considérations sur le fait qu’il n’était pas beau. « Il a les joues sur le coté c’est pour ça » je lui dis. « En même temps, c’est à peu près normal » elle me fait remarquer, fine mouche. « Oui mais là, ça lui fait une tête rectangulaire mais avec le coté long horizontal, tu vois ? ». « Tu veux dire qu’il a les joues à la place des oreilles ? » Qu’elle me questionne déjà un peu hilare. « Oui voilà, il a les joues décollées ». « Faut dire, le bonnet n’arrange pas les choses » qu’elle tente de s’apitoyer. « Normale, c’est dur pour un bonnet de coller à une tête rectangulaire » je conclus.
C’était notre deuxième fou rire, celui d’avant était à propos de mariage imaginé en tenue d’après ski – pour passer l’alliance il faut des mitaines, pour embrasser la mariée, soulever la cagoule etc.
Après j’ai regardé la seconde partie de « the lost room » à la télé – ma mère m’a dit « ça m’intéresse pas tellement, je vais me coucher » - où il y a un œil de verre qui pulvérise ou guérit la matière suivant les intentions de son porteur - et j’ai lu avant de m’endormir « Echo Park » de Connelly, qui parle d’un tueur en série.
Le matin, un peu avant de me réveiller j’ai rêvé que j’étais poursuivie par des méchants et qu’ils voulaient faire une tractation avec moi.
J’avais une monture, qui était entre le chameau et le lama.
A un moment, les méchants arrivent et moi j’étais descendue de mon chameaulama, pour me cacher, alors ils sont repartis – ils devaient être tout déçus.
On était dans des petites rues de l’Haÿ les Roses, et je devais suivre quelqu’un, un homme, mais il disparaissait dans des rues. Avec le chameaulama, je suis allée voir et j’ai trouvé le chemin et je suis arrivée dans une ferme pour animaux chimiquement purs. C’était comme ça, je savais que c’était une ferme pour animaux chimiquement purs. D’ailleurs, y avait un lion, ça se voyait qu’il était chimiquement pur. Moi je me suis dit que mon chameaulama allait être très bien dans cette ferme.
On était quatre, l’homme que je devais suivre, un adolescent et je ne sais pas qui d’autre. Il y avait un lit à deux places et je me disais, qui va dormir où ? je voulais dormir dans le lit bien sur, mais je voulais choisir avec qui c'est-à-dire avec l’homme et pas les 2 autres.
En regardant par la fenêtre j’ai vu une forêt avec un chemin et des gens qui passaient sur ce chemin. C’était la Frontière de l’Aude. J’ai failli dire que mon chef est originaire de l’Aude mais je me suis retenue pour ne pas exagérer avec mon chef. Et puis après, j’ai émis l’idée qu’on pourrait passer la Frontière de l’Aude pour se cacher et qu’on ne nous retrouverait pas, c’est sur.
Et la sonnerie 2 de mon nouveau téléphone s’est fait entendre, j’avais un train à prendre.
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08.06.2008
Donne nous ... (5) - William (première partie)
Longtemps j’ai vécu hors de moi.
Car je suis trop de colères à la fois.
Je suis les yeux baissés d’Auweyida et les joues mordues de sa femme, Eigamoiya, debout au salut du drapeau allemand, hissé sur Nauru.
Mon peuple descend du trottoir pour laisser passer le missionnaire blanc des Liebenzeller Mission, qui a écrit la Liste des Choses Interdites : la polygamie, le pagne, les frictions à l’huile de noix de coco et les danses traditionnelles.
La dysenterie s’est abattue sur Pleasant Island, au nord est de l’Australie, 21 km² ravagés par la sérial killeuse.
Début du XXe siècle, et je hais les allemands.
La Jaluit Gesellschaft possède les sous sols mais une entreprise plus futée, la Pacific Island Company les lui achète pour 2 000 livres sterling comptant et creuse pour en extraire le phosphate.
Je suis la saignée de Nauru, commencée en 1906 pour quelques picaillons.
A l’ombre d’un vraquier je vois l’armée australienne passer sur le ponton de chargement du phosphate et prendre possession de Nauru en envoyant 6 hommes chez l’administrateur.
La Pacific Phosphate Company importe une main d’œuvre de 1 000 chinois et fait travailler de force une partie des 1068 nauruans.
Mais 1068 ça n’est pas assez, la survie de l’ethnie est menacée et les australiens inventent en 1919 un programme d’incitation à la reproduction, l’Angam Day. L’enfant nauruan né le 1500e sera honoré toute sa vie et ce jour béni sera fêté.
Je suis la mortification de l’Angam Day et la religion nauruane totémique abolie.
La Grande Guerre est finie et je hais les australiens.
L’Angam Baby est née le 26 octobre 1932 et s’appelle Eidegenegen Eidagaruwo.
A l’ombre d’un bunker japonais construit sur le sommet de l’île, le Command Ridge, je regarde l’aéroport se construire avec une main d’œuvre importée de 1 500 japonais et coréens et des travailleurs forcés nauruans.
Je suis la famine de Nauru et la déportation dans les îles Truk, à 1 600 km au Nord Ouest.
Je suis chacun des 737 survivants sur 1 200 déportés et je hais les japonais.
Les vainqueurs reprennent possession de Nauru et les australiens continuent à perforer l’île avec la British Phosphate Commissioners. Je suis chacun des muscles qui creusent dans la terre, et grâce à eux, l’exportation du phosphate rapporte 745 000 dollars australiens, dont 2% aux nauruans et 1% à l’administration de l’île. Je suis l’émeute de 48 et chacun de ses morts.
Je suis aux cotés de Hammer DeRoburt, un rescapé de Truk, lorsqu’il va déposer plainte à l’ONU pour spoliation contre les australiens qui paient le phosphate au tiers du prix pratiqué ailleurs.
Je suis à coté du pêcheur de poisson lait ruiné par l’implantation de l’élevage du tilapia du Mozambique.
Je suis Nauru aspirée, vidée, aussi inutile que des trous de gruyère, que les australiens envisagent de déménager sur d’autres îles près des cotes du Queensland.
Je suis aux cotés encore de Hammer DeRoburt lorsqu’il réclame en 1966 l’autodétermination complète. Que l’Australie nous accorde en 1968, le 31 janvier, au 22e anniversaire du retour des déportés de Truk. Que l’Australie nous accorde …
C’est l’âge d’or de Nauru et je crache sur la manne.
La British Phosphate Commissioners devient la Nauru Phosphate Corporation et le cours mondial du phosphate atteint des sommets.
Nauru est le second pays après l’Arabie Saoudite dans le classement du PIB par habitant.
Le soir devant ma fenêtre, j’énumère en mantra, le Civic Center, l’hôtel Menen, la station de télécommunication satellite, la Air Nauru , le gratte ciel Nauru House, le golf et les matchs de foot à Melbourne et pas d’impôt.
Je regarde par la fenêtre et je crache sur l’indépendance de Nauru.
Je suis la plainte déposée en 1989 devant la Cour Internationale de Justice à l’encontre de l’Australie pour destruction quasi-totale de la surface de l’île.
Je suis la dignité foulée aux pieds dans le porte monnaie renfermant les 107 millions de dollars australiens négociés hors tribunal, ainsi que les 2,5 milliards de dollars australiens sur 20 ans pour restaurer le centre de l’île, les 12 millions de dollars du Royaume Uni et de la Nouvelle Zélande pour la perte des terrains agricoles.
Je crache sur Nauru, qui s’engage alors à cesser les procédures judiciaires.
Je hais la belle putain sans fard qui a rampé aux pieds de l’occident blanc. Pleasant Island n’a plus à vendre que ce qui la fera entrer en enfer : ses voix à l’ONU pour Taiwan, ses voix à la Commission Baleinière Internationale pour le Japon, des camps d’internement pour les émigrés de la Solution du Pacifique des australiens, le blanchiment de l’argent sale et des faux passeports.
Je hais la putain malade de l’Occident, qui traîne son diabète type II, son surpoids qui la bâillonne, son cœur spongieux et sa mâle espérance de vie à 58 ans.
Je m’appelle Eamwidamit et j’ai la peau cuivrée qui luit dans le noir et un sourire carnassier.
Un jour dans un bar, un homme m’a traité de nègre. Mes poings sont devenus mauves et ses dents sont devenues rouges.
J’ai quitté cette ville et maintenant, j’habite ici. Je m’appelle William et c’est plus simple.
(à suivre)
21:39 Publié dans Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
07.06.2008
Rêve de Toussaint
Je suis un pédopsychiatre réputée, spécialisée dans le nourrisson.
Deux cas m’occupent plus particulièrement : un bébé de trois mois qui vit dans une télé et qui communique via l’écran, et un autre bébé, que personne n’a jamais vu, et qui vit dans un photocopieur.
Je m’intéresse au photocopieur : il y a des trous partout, avec quelques fois une lumière verte qui sort, et même un rétroviseur dans un coin.
Je prends ma voix de pédo-psy, et m’adressant à l’habitant, je lui dis : tu peux me dire par où tu nous vois hmmm ? Là ? Là ? Ou là ? J’essaie d’introduire mon regard par chaque interstice. Je pense fugitivement que les rayons laser ça n’est pas bon pour les yeux.
Pas de réponse, bébé est muet ?
J’ai alors une idée du genre de celle qui ont fait ma réputation de pédo-psy intuitive : et si je mettais en communication les deux cas ?
J’arrive donc avec le photocopieur devant la télé, postée comme une idole sur un podium. Devant, plein de femmes et un petit tapis. Elles me disent : ah ! Il faut retirer les chaussettes absolument !
Je me mets pieds nus, approche le photocopieur, et commence à le démonter. Je vois une serviette rose vif, sur laquelle repose une fourmi, pas une grosse non, juste disons une taille de grosse puce.
La fourmi se couche sur le coté et me dit : je suis vraiment fatiguée maintenant.
Je vais voir les parents, style dans Urgences quand il faut annoncer une mauvaise nouvelle. Je me trouve face à deux femmes.
Elles me disent : nous sommes très inquiètes car des cas comme cela ne vivent pas très longtemps.
Je réponds : vous savez, il n’a pas vraiment la physiologie d’un être humain. Les insectes sont bien plus résistants. En fait c’est une fourmi.
Elles me remercient pour leur avoir parlé comme à des adultes.
Entre le rideau à motifs oranges rouges noirs et blancs et le bord du mur, je vois la pluie qui martèle.
Les branches de l’arbre en face prennent des mines de gargouilles.
Je me dis qu’il va être agacé par ses draps qui n’arrivent pas à sécher dehors.
Il est 11 heures mais en fait 10.
Il ouvre des yeux ronds de comme quand il était enfant, et me dit : tu as bien dormi ?
22:54 Publié dans une mutine fait toujours la maligne | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
Chroniques d'Europe (14) - Solange, partie première
De ses souvenirs, elle retient les regrets de ne pas avoir connu Maria Augusta insouciante ; la peine, la sueur, le sang et les larmes annoncées ; le manque d’intimité.
Elle garde une adoration pour son père, Félix, le travailleur loyal et sérieux, l’amoureux de Maria Augusta.
Petite fille menue, solitaire et secrète, elle se réfugie dans les églises pour pouvoir penser.
La nuit, elle partage un lit d’adultes avec ses deux sœurs. Une fois, un élastique se baladant par là a pris des allures de ver de terre et elle a crié.
Solange a peu de relations avec les deux aînés. En revanche, Mimi, quatre ans de plus qu’elle, la materne d’autant plus qu’elle se sent moche et stupide – avant qu’elle ne devienne très belle et douée d’un sens pratique, d’un courage et d’une capacité d’amour rares.
A l’école, pour faire remarquer à quel point Mimi est idiote, les enseignants font venir dans la classe sa petite soeur pour qu’elle réponde aux questions qui laissent Mimi coite. Mais Mimi n’en veut pas à Solange pour autant.
Les bonnes sœurs de la zone étaient hyper actives.
Il y avait catéchisme, bien sur, et aussi des œuvres sociales, le verre de lait plus de dix ans avant Mendès France, et même des camps de vacances, d’où une fois, Solange est revenue avec la gale.
Il fallait aussi convaincre Maria Augusta de lâcher ses petits.
Parfois, elle va à la sortie de l’école d’André, chasser les filles qui lui courent après.
Elle refuse tout en premier réflexe. Il fallait des délégations de bonnes sœurs.
C’est comme ça qu’elle a fini par accepter tout le bien qu’on lui dit de sa dernière, et qu’elle aille, à l’autre bout de Paris, poursuivre sa scolarité dans une école de dessin industriel. Que Solange n’aime pas plus que ça, d’ailleurs. Mais comme elle n’aime pas plus les métiers dévolus aux femmes de son entourage, à savoir la couture et aussi la couture …
Solange est raisonnable.
Puis elle trouve un travail, à la sortie de l’école, à la Thomson. Elle donne toute sa paie à ses parents.
Elle écoute des femmes raconter la faillite de leur mariage, elle regarde un grand rouquin qui lui fait la danse du ventre au milieu d’un cerceau et essaie de la séduire avec son scooter.
Elle va à la bibliothèque.
Sa sœur Alzira, trop hâtivement mariée, a une fille.
Solange trace des lignes sur du papier millimétré.
A la cantine, elle préfère manger à une table d’ouvriers, qu’elle trouve bien plus sympathiques que les techniciens, et aussi plus drôles.
Elle remarque Dany, qui a 28 ans, est assez mignon, pas très grand, et qui va régulièrement écrire ses mécontentements culinaires dans le cahier de doléances.
Il se débrouille pour devenir un ami.
Il la fait rire.
Et elle est aussi un peu impressionnée, par sa culture, sa finesse, son milieu.
Et puis à force, de patience, un jour, Solange s’aperçoit qu’elle est amoureuse.
Alors, elle sort une feuille de papier, dessine deux colonnes, un coté pour un coté contre, et aligne les arguments.
22:40 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
04.06.2008
Chroniques d'Europe (13) - Rachel
Des enfants de Raoul, ne restaient que Raphaël, Daniel et Rachel.
Raphaël finira sa vie au Costa Rica, en octobre 46.
Daniel viendra habiter à Marseille, avec sa femme Irène et ses filles, Mireille et Dora.
Mireille était grande, brune, affligée d’un goitre, rêveuse, distraite et totalement inefficace. Dora était petite et ronde, adorait faire la cuisine, avait été un an dans une école américaine à San José et savait donc parler anglais. Elles ont travaillé dans un bureau de tabac confiserie, avenue du Prado, mais sont restées célibataires, à vivre près de leur mère.
Rachel, la mal mariée à André, l’employé de Raoul, menait ses affaires d’optique mieux que ses affaires conjugales, et est ainsi rentrée en 47, s’installer à Bandol, à 50 km de son frère.
Les magasins d’optique avaient prospéré de la Réunion à la Martinique en passant par Madagascar et la Guadeloupe.
So n fils, Dany, avait passé un an de sa vie auprès de ses grands parents paternels, entre deux installations coloniales.
Les parents d’André l’ont accueilli à Bergerac. Sylvain, le père d’André, avait épousé en première noce une femme rendue infirme par la guerre de 14, et avait refait sa vie avec la « belle grand-mère » de Dany, qui avait déjà deux filles, qui se sont révélées être des pilleuses intéressées.
En tout cas, de cette année à Bergerac, Dany dira par la suite qu’elle a été le plus beau moment de son enfance.
Amoureux fou de sa tante Hélène, la sœur de son père, de 13 ans son aînée, il gardera par la suite une tendresse particulière pour sa cousine Françoise. Laquelle Françoise deviendra une des responsables du plus grand centre catholique français d’hébergement des hautes autorités religieuses étrangères, lors de leur passage en France.
La maison de Rachel s’appelait la villa Pétraka, et était située à Pierreplane, haut quartier à l’écart du centre de Bandol, auquel on accédait par une route bordée de pins, de pierres blanches non taillées, de ronces et de baies, et sur laquelle régnait une armée de cigales stridentes.
L’immense maison était partagée avec un couple, Tatie et Dado, Dado semant la terreur avec son fichu caractère.
Le couple était pieux et économe, des plaisanteries discrètes et perfides circulaient sur le contenu de leur assiette, ornée par une tranche de saucisson et un demi cornichon.
Rachel avait gardé de son père un athéisme joyeux, et parfois, lorsque l’ORTF passait la messe, elle chantonnait « mon chapeau, où est mon chapeau ? » au moment où le curé se tourne dans tous les sens.
Autour de la maison, un grand terrain en espaliers était un monde d’aventures sans fin.
Le Haut était resté sauvage, empli d’amandiers et de broussailles, et longeant la voie de chemin de fer sur laquelle passaient des michelines reliant Marseille à Toulon.
Aux abords immédiats de la maison, Rachel avait placé beaucoup de plantes grasses, mais aussi un figuier, des palmiers, et s’était obstinée à faire fleurir des roses.
Puis, des allées très ordonnées offraient tous les arbres fruitiers de la création et en Bas, le compost au fond, et des fraises et des tomates en veux tu en voilà.
Les ronces de la voie ferrée défendaient des cassis, des mures, des groseilles, des framboises, et étaient paresseusement fréquentées par des couleuvres des pierres, cherchant le soleil.
Au rez-de-chaussée, il y avait une buanderie, sous une grande terrasse d’où l’on voyait la mer. Tous les jours, une femme de ménage cuisinière, Paulette, venait. Elle avait des yeux noirs et un sourire malicieux et un mari alcoolique. Plusieurs fois par semaine, un jardinier aidait les roses à survivre. De temps en temps, une coiffeuse venait refaire la mise un pli bleue de Rachel.
Rachel possédait des meubles de bois massif, rond et doré et brillant, des poignées en dorure ; une horloge rectangulaire, avec des portes dentelées et décorées à la feuille d’or, s’ouvrant sur des oiseaux de porcelaine derrière des aiguilles qui laissaient passer un oiseau criant coucou régulièrement.
Des reproductions de tableaux de maîtres ornaient les murs, dont une, au dessus de son lit, d’un tableau de Monet, une jeune femme à ombrelle au milieu de champ de coquelicots.
Rachel avait des wagons dans son portefeuille de titres financiers ; des tapis, des fourrures, du parfum délicat, l’art de la manucure, les règles des jeux de société, des vêtements de marque.
Elle était gaie et aimait manger.
Et dans les lacets de Cassis, en arrivant à Marseille, elle écalait des œufs durs en jetant par la fenêtre des petits bouts de coquille beige.
Avec l’héritage de son père, Dany, encore en uniforme et au retour en France, s’est acheté un appartement rue du Faubourg Saint Martin, à Paris. Et une voiture.
Outre de l’avoir éloigné 5 ans de l’atmosphère pesante du foyer familial, l’armée lui avait appris un métier, technicien en électronique.
Comme des dizaines d’autres, il s’est embauché à la Thomson – avant que Papy Marcel ne débauche les techniciens et cadres de la Thomson pour monter l’empire Dassault.
C’est là qu’un jour de piquet de grève, il a observé, assise sur des marches, absorbée dans la lecture d’un livre, une jeune femme brune. Elle-même avait déjà remarqué ce type qui écrivait toujours ses mauvaises humeurs sur le cahier de doléances de la cantine.
Jamais content celui-là, elle a pensé.
Lui s’est inscrit illico au club de patinage artistique qu’elle fréquentait.
00:17 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
01.06.2008
la vie trépidante de l'échalote

Il se passe des trucs on ne s’imagine pas. Faut dire on ne nous dit pas tout, non plus.
Sérieux, il y a des questions de principe qu’il ne faut pas négliger.
Figurez vous que jusqu’à il y a peu, les échalotes que vous mangiez étaient des échalotes grises, de la variété Allium Cepa L.var.ascolonicum et surtout, à multiplication végétative. C’est un arrêté du ministre de l’agriculture et de la pêche et du ministre de l’économie, des finances et de l’industrie du 17 mai 1990 qui le dit et qui réserve donc la vente, le transport ou la détention à l’échalote grise.
Mais voilà que De Groot En Slot Allium BV et Bejo Zaden BV, producteurs hollandais, se sont mis à produire des échalotes par semence. Les deux ministres leur ont dit tsss tsss c’est pas légal. Ils ont fait un recours en disant elles sont belles nos échalotes. Mais les ministres, le 26 février 2001, ont maintenu. Non non, la vraie échalote qui mérite ce nom est celle qui, outre sa multiplication végétative, présente de nombreux bourgeons auxiliaires, bulbes inclus, une cicatrice du plateau de la touffe et une asymétrie par rapport à l’axe de la touffe et à la coupe transversale du bulbe. Et pas les hollandaises. Non mais.
Les hollandais ne l’ont pas entendu de cette oreille là mais de l’autre.
Ils ont dit oui mais l’article 16 de la directive n°70/458 du Conseil Européen du 29 septembre 1970 relatif à la commercialisation des semences de légumes, il dit que les états membres – et la France est un vache d’état membre depuis le début – n’ont pas le droit de soumettre à restriction de commercialisation les variétés des espèces de légumes inscrites sur le catalogue commun des semences et des plants de légumes publié le catalogue, au journal officiel des communautés. Et que justement, depuis 1998, il y a dans le catalogue commun, les semences des variétés « Matador » et « Ambition », qui ne sont pas grises. Et toc ! Alors hein !
Et en plus, à supposer que ça ne suffise pas comme argument, l’arrêté interministériel restreignant la commercialisation d’innocentes échalotes pas grises est contraire à l’article 28 du traité du Conseil Européen, parce que ça revient à interdire d’importation la pauvre échalote et que c’est une mesure disproportionnée par rapport aux exigences de la protection des consommateurs.
Et les hollandais ont tout rapporté au Conseil d’Etat pour qu’il leur donne raison.
Le Conseil d’Etat était bien embêté pour trancher cette question en toute justice et a donc saisi la Cour de Justice Européenne afin « de qualifier les faits, en procédant, le cas échéant, aux investigations contradictoires qu’elle est à même d’ordonner, afin d’apprécier si les variétés Ambition et Matador présentent, par rapport aux échalotes de plant, non pas tant par leur aspects extérieurs, dont il est constant qu’ils sont très proches, mais surtout par leurs propriétés organoleptiques et gustatives, des différences suffisamment réduites pour qu’elles puissent être reconnues comme appartenant à la catégorie des échalotes ».
L’enjeu est d’importance parce qu’il ne faudrait pas que l’on mange des oignons en pensant manger des échalotes, voyez vous.
La Cour de Justice Européenne a dit que l’inscription sur le catalogue commun, ce n’est pas normal et c’est contraire au droit communautaire. Ca aurait pu suffire au Conseil d’Etat comme expertise mais la Cour , passionnée par la question, s’est autosaisie pour poursuivre sa réflexion car « l’illégalité de ladite inscription n’autorisait pas un Etat membre à interdire qu’un légume puisse être vendu sur son territoire sous le nom d’espèce échalote, au seul motif qu’il se reproduit par semis et non par plant ; qu’il n’en irait ainsi que si les différences entre ce légume et les échalotes à reproduction végétative étaient à ce point importantes qu’il ne saurait être considéré comme relevant de la même catégorie, susceptible d’être vendu sous la même dénomination avec un étiquetage adéquat ».
Le Conseil d’Etat a trouvé qu’il n’était pas hyper avancé par tout ça.
Il a donc procédé à des suppléments d’investigation et cela a conduit les parties à produire des témoignages de chefs cuisiniers et des résultats de tests de dégustation, à l’aveugle ou non, portant sur la comparaison, avant ou après cuisson, soit des variétés Ambition ou Matador par rapport à plusieurs échalotes de plant, soit de l’ensemble des légumes par rapport à des oignons.
Et là, la sentence des goûteurs, aveugles ou pas, a été sans appel. D’abord il y a des différences de propriétés organoleptiques, et en particulier dans la teneur en matière sèche après passage en étuve, mais surtout, c’est au regard des propriétés gustatives que les gourmets distinguent les échalotes de plants. Elles sont en effet, surtout après cuisson, plus parfumées, plus puissantes et corsées, longues en bouche, par rapport aux produits des hollandais, à la saveur moins prononcée et typée, plus neutre et plus fade.
Bon d’accord a dit le Conseil d’Etat, mais tout de même, il résulte du dossier que les deux produits ont en commun des propriétés qui les distinguent des oignons.
Alors si on ne peut pas les appeler échalotes, comme ce ne sont pas des oignons, ça revient à poursuivre l’interdiction de leur importation donc c’est contraire aux règlements européens.
Alors, il n’y a qu’à mettre des étiquettes, genre avec « hollandaises » dessus et puis voilà, le consommateur choisira.
Résultat, dans sa séance du 1ier décembre 2006, le Conseil d’Etat a dit, elles ne sont pas bonnes les échalotes hollandaises mais on ne peut pas les appeler des oignons alors les hollandais peuvent les vendre en France mais à condition qu’elles aient une étiquette et qu’est ce que je vais faire pour le repas du réveillon ?
Ecrit le 8 février 07
Arrêt du Conseil d’Etat : http://www.conseil-etat.fr/ce/jurispd/index_ac_ld0650.sht...
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