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28.06.2008

Chroniques d'Europe (15) - Solange, partie deuxième

A force que sa fille fréquente, Maria Augusta a décidé qu’il est temps de rencontrer le prétendant, histoire de voir s’il est bien sérieux et aussi ça tombe bien, Solange a rendez-vous avec lui et sa mère, Rachel.

Maria Augusta empoigne son manteau.

Il faut imaginer cette force en marche, et cette rencontre, à coté de laquelle Yalta n’est qu’une ronde d’enfants de maternelle voulant jouer à la chandelle.

Rachel a adoré Maria Augusta, qui a trouvé que Dany et sa mère avait l’air sérieux, et les deux femmes se sont promenées bras dessus bras dessous pendant que derrière, Solange et Dany transpiraient un tantinet.

Dans la colonne pour, Solange a mis bon mari et bon père.

Dans la colonne contre, elle ne l’a jamais dit.

Mais les exilés portugais n’avaient pas de place pour le superflu. Et peu pour le plaisir.

Comme Maria Augusta, Solange choisit les fondations.

Lorsqu’ils se marient, un jour d’hiver, Solange n’a pas 20 ans.

Au mariage, la présence de la « belle grand-mère » de Dany ainsi que d’une amie excentrique mais riche de Rachel, fait dire à sa belle-mère que tout de même, c’était un mariage à trois fourrures.

Solange va vivre rue du Faubourg Saint Martin.

Enceinte tout de suite, et malade de l’être, elle arrête de travailler.

De jeune fille sous tutelle de ses parents, elle devient femme au foyer, future mère et sous tutelle de son mari.

Solange se demande si elle va aimer son enfant.

Parce que, se dit elle, peut être ça n’est pas automatique ?

Le genre de tourment qui me fera ricaner comme une hyène saoule plus tard, du ricanement de celle qui ne veut pas se voir. Et ne veut pas douter de la Puissance de l’Amour.

Dany est heureux. Avec l’assurance de ceux qui ont pu oser pour cause de matelas en dessous, il change d’employeur, et décide de faire construire en banlieue sud, au milieu des champs, et la famille et les voisins se donnent mutuellement des coups de main.

Il veut bien 3 ou 4 enfants, lui, l’enfant unique.

En habitué des petits boys qui ramassent derrière – Rachel, si elle croise un noir sur un étroit trottoir, estime que ça n’est pas à elle de descendre – il laisse traîner ses chaussettes et s’étonne qu’elles ne soient pas lavées automatiquement.

J’ai 18 mois et à l’Haÿ les Roses, il y a un abricotier, un cerisier, des framboises, une cuve à mazout ; un escalier en bois ; une cuisine jaune d’or aux placards orange.

J’ai 2 ans et demi, et mon frère arrive.

Il doit porter des lunettes assez tôt. Quand il pleure, il fait une bouche carrée et agite la tête de gauche à droite et de droite à gauche, refusant tant d’injustice et de malheur.

Pour aller à l’école, on peut passer par le sentier ou par le champ.

On fait des courses à « la ferme ».

Autour, plein d’autres familles toutes neuves et plein d’autres enfants de notre âge.

On joue beaucoup dehors, de gré, parfois de force. Solange m’oblige à sortir d’un grand fauteuil qui vient de chez Pépé-Mémé, en faux cuir, profond, parfait pour lire des heures.

On joue à la délo, aux gendarmes et aux voleurs, au ballon.

Pour embêter mon frère, je l’appelle Kirtap, il n’arrive jamais à retrouver Eporue pour me rendre la pareille. Alors, il fait sa bouche carrée.

Lui il peut jouer seul, il est bien avec lui-même. Moi je ne peux pas, je dois ouvrir ma porte de chambre, et aller le chercher, il me faut quelqu’un.

Solange est de nouveau enceinte, deux fois. Il faut faire appel à Félix et Maria Augusta, qui prêtent l’argent de la faiseuse d’anges sans poser de question.

Je revois ma mère, allongé sur le canapé, les jambes en l’air, pour soulager des douleurs circulatoires.

Faire des tartes aux pommes et je me revois modeler la pâte.

Je peux ressentir encore, la colère contre elle, quand elle me sortait du fauteuil, quand elle achetait des cahiers de vacances, quand elle interrompait Zorro car c’était l’heure du bain.

Je sais où sont encore, ses cahiers de comptes, les débits et les rentrées, le prix des choses importantes, les factures toujours réglées à temps.

Je me souviens, du moulin à café, et que mon père m’avait appris à faire du café avec un filtre en inox, la bonne mesure, du café et du pressage. Et aussi d’avoir fait tomber la boite de grains et que ma mère m’avait obligée à ramasser chaque grain. C’est ton père qui gagne chaque grain, elle avait dit.

 

Elle a tellement du, répéter et encore répéter, pour qu’au bout, j’ai dans la tête cette veilleuse en permanence.

Cause de culpabilité.

Cause de bon sens.

Cause de morale.

Je l’ai vue s’étioler.

Et mon père aussi.

Commentaires

Ce Yalta, il est pas de la famille ? La cuve à mazout, il y avait ça autrefois.... Par le sentier ou par le champ, encore une fois, c'est très réussi, ton écriture, on se dit qu'on pourrait la reconnaître parmi des centaines ou des milliers.

Ecrit par : Mtislav | 29.06.2008

Encore une fois, Audine, c'est magnifiquement raconté, du premier au dernier mot. (et puis, j'adore l'image du petit frère avec sa bouche carrée)

Ecrit par : mélimélo | 29.06.2008

Héhé Mtislav, non Yalta vraiment ...
C'était fascinant, quand le camion venait remplir la cuve, d'imaginer tout ce liquide quasiment sous nos pieds.
Une collègue qui est passée sur mon blog m'a dit qu'on me "reconnaissait" très bien, par écrit.
Pourtant, je trouve moi, mais de mon point de vue, que mon écriture a changé, entre les Chroniques et "Donne nous", enfin, ou alors, c'est le sujet lui - même, qui crée cette impression ? ou juste ma façon de voir ??
Mystèèèèèèèèèèère :)

Coucou Méli !
Les petits frères ont de la chance : ils se font tanner le cuir par leur grande soeur et en plus, ils ont une fan indéfectible, à vie.

Ecrit par : Audine | 30.06.2008

Bonsoir. Quand on commence on continue avec des surprises aux détours des phrases, des expressions familiales (le mariage à 3 fourrures: délicieux!) que je ne connais pas mais qui rappellent que chaque époque, chaque famille a les siennes...des tournures de phrases qui mènent le vie dure à la rêverie (enceinte et malade de l'être ) mais on ne peut s'empêcher de sourire.
C'est le second texte que je lis (avec les petites voitures au goût d'orange)... moments de lecture très agréables comme brève plongée dans un roman. J'aime beaucoup celui ci surtout avec sa couleur verte!

Ecrit par : france | 30.06.2008

Bonjour France !
Je suis contente qu'on ne puisse pas s'empêcher de sourire, je crains parfois d'être trop "lourde".
D'autant que pour ces Chroniques, il n'y a pas de quoi réellement : des vies assez ordinaires, et pas vraiment de drame !

Tiens puisque tu es là, je poste la suivante !

Ecrit par : Audine | 02.07.2008

Audine, ne dis jamais que tu es lourde ! Tu dessines tes personnages réels ou fictifs, comme un portraitiste, avec le soin du trait qui façonne, qui appuie, qui modèle ; même s'il caricature, parfois, c'est encore une façon de rendre les personnages plus authentiques et plus humains. Les enfants découvrent vite qu'il n'y a pas de barrière au jeu palpitant du " faire comme si ". Tu perçois cela de manière précise par imagination ou mémoire !!! Tes chroniques ont ce goût du vécu qui, forcément les rend plus crédibles et attrayantes.
La cerise sur le gâteau, pour moi : tu écris en gros caractères, merci !

Ecrit par : angemie | 02.07.2008

Je rajoute ici qu'en effet je trouve l'écriture vive et je n'ai pas pensé à de la "lourdeur". En fait je suist frappée par la vigueur des images comme l'essorage de la casquette plus haut ou l'empoignage du manteau, alors qu'on ne s'y attend pas.

Ecrit par : france | 03.07.2008

"lourdeur" n'est peut être pas le mot juste, peut être j'aurais du dire trop triste, tout simplement !
C'est difficile de me rendre compte pour moi, parfois je sens que ça peut éveiller de l'écho à la lecture, et parfois, je me dis que ce sont des vies ordinaires tout ça et puis, pas très gaies.

Ce sont les lecteurs qui font le texte :)
(et leurs appréciations qui font qu'on continue à écrire !)

Ecrit par : Audine | 03.07.2008

Le texte rouge a été plus éprouvant pour moi que le vert, plus de destins, plus d'accumulations de personnages...mais l'écriture est là pour vivifier, alors on sait qu'une phrase soudain va donner envie de rire! Donc triste, non plus!

Ecrit par : france | 03.07.2008

"Avec l’assurance de ceux qui ont pu oser pour cause de matelas en dessous"
J'adore ces sortes de phrases abruptes et bancales qui "sonnent" comme un accords de Monk.
Au début, on ne la comprend pas complètement, même si en même temps si, et en relisant c'est clair!
C'est "parlé" et littéraire à la fois, et très rythmé, un peu surréalisant dans l'image....
Miam!
Il faut encore que je "déguste" le texte vert...

Ecrit par : doudourou | 04.07.2008

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