30.05.2008
Chroniques d'Europe (12) - Félix, partie seconde
Le petit déjeuner dans la famille de Maria Augusta se composait de café au lait, mais dans celle de Félix, de soupe. Comme il s’était étonné, Maria Augusta a fait de la soupe, elle voulait tout faire bien. Mais Félix a dit, non, finalement, c’est bien le café au lait, c’est juste qu’il avait peur pour la dépense.
Félix est resté toute sa vie amoureux de Maria Augusta, éprouvant pour elle une admiration et une estime sans borne.
Les rôles étaient clairs : Félix travaillait et travaillait énormément, il donnait toute sa paye à Maria Augusta qui lui donnait un peu pour payer les transports et au cas où, mais jamais il n’allait au café. Jamais il n’y a eut dépense inutile. Jamais.
En 1928, est née une première fille, Alzira.
Félix est parti en France, et il a fait venir Maria Augusta et Alzira, quelques mois plus tard, une fois trouvés un logement et un travail, son père et son frère Virgil étant déjà sur place.
Le logement se situait dans la zone du 18e arrondissement, entre les portes de Saint Ouen et de Clignancourt.
La zone, c’était des terrains dédiés aux communautés gitanes et d’immigrés. Les gitans vivaient dans des roulottes et installaient leurs chevaux à coté.
La communauté portugaise avait édifié des baraques en bois, les allées étaient propres et fleuries, le puit était au bout de l’impasse.
Palmyre, une sœur de Félix, vivait également là.
Maria Augusta est donc arrivée, ne parlant pas un mot de français, Alzira sous le bras, et ne sachant pas lire.
Régulièrement, de l’argent durement gagné était envoyé au Portugal, aux deux familles.
Fin janvier 1931, un fils est né, André, puis, très peu de temps après, en 1932, Emilienne est arrivée.
Maria Augusta a sombré dans une profonde dépression, faisant très peur à Félix, qui a même envisagé de revenir au Portugal. Mais impossible de revenir en pauvres.
Elle était déçue de la France , où elle espérait un meilleur niveau de vie, car comme à Santo Tirso, il n’y avait ni eau ni électricité dans la zone. Et puis, la coupure avec sa famille fut très dure. Car ce n’est qu’en 1936 qu’elle les reverra.
Finalement une fois qu’elle fut remise, Félix et Maria Augusta se font naturaliser français le 19 octobre 1933.
Puis en juillet 1936 naît Solange.
Félix travaille chez un patron menuisier, Soares, ils ont toutes les menuiseries du Printemps, boulevard Haussmann à créer et entretenir. Il part tous les matins avec une gamelle préparée par Maria Augusta.
En France, pays merveilleux, c’est le Front Populaire. Néanmoins, la politique est taboue, la PIDE rôde, les murs ont des oreilles et puis, surtout, surtout, pouvoir revenir au Portugal lorsqu’on veut, franchir les frontières fermées, obtenir un visa.
Maria Augusta apprend peu à peu le français, se faisant reprendre par ses enfants scolarisés sur le genre des articles. Pour chaque course, elle fait plusieurs magasins afin de comparer les prix, calcule, calcule, organise, nourrit. Félix travaille tant et plus. Il démissionne ou est licencié régulièrement par Soares, mais c’est manière. Un genre de rapport obligé.
C’est donc « en riche » qu’ils retournent pour la première fois depuis 1928 au Portugal, où Félix, proche de son frère Narcisse, peut parler politique seul à seul avec lui, entre deux séjours en prison.
Ils ne pourront revoir Santo Tirso et le Douro qu’en 1948.
Il y eut les bombes sur Paris et l’exode, en compagnie de la famille de Palmyre, avec ses deux filles, Alice et Clémentine.
La queue interminable et les tickets de restaurant.
Les trois filles De Sousa Gomes dormaient dans le même lit.
Les filles devaient cirer les chaussures du frère, jusqu’à ce que Solange refuse.
Impossible de savoir si qui partait le matin serait vivant le soir.
Maria Augusta alimente la famille dans une angoisse terrible. Elle stocke du lard dans une boite remplie de gros sel et lorsqu’un jour des asticots s’y mettent, c’est le désespoir.
C’est en 1943 que les bonnes sœurs, très engagées dans les œuvres sociales, trouvent un logement à la famille De Sousa Gomes, dans les HLM en briques rouges des portes de Paris, Porte de Clignancourt.
Quatrième étage sans ascenseur, bien sur. Trois petites pièces et une cuisine. Pas de salle de bain bien sur. Mais une décence.
Je me souviens bien, ces couloirs sombres, ces escaliers interminables.
L’entrée avec une glace, la cuisine à droite avec une fenêtre étroite sur laquelle était posée des géraniums. Des WC à coté. Un petit salon toujours extrêmement rangé, fait pour les visiteurs, un âne en tissu, l’âne Francis. Le saucisson portugais, les boulettes de morue, le riz à la tomate, la marmelade de coin, une boite en fer, un tabouret en bois que l’on pouvait ouvrir. Le square en bas où traînaient des Gavroche qui faisaient un peu peur. Les Puces de Saint Ouen pas loin. Une table en formica bleue, et les tabourets assortis de couleurs vives.
Alzira est partie la première, enceinte tout de suite, mal logée, très mal. L’eau sur le palier. Mariée à Antoine, ils sont restés près de Saint Ouen. Elle travaillait comme couturière, fréquentant beaucoup les autres ouvrières et ses cousines, Alice et Clémentine.
Alice s’est mariée à un garagiste et a eu un fils, Gilbert, qui est devenu preneur de sons.
Clémentine s’est marié à Pierre, un homme blessé par la guerre et buveur. Ils ont eu deux fils, Jean-Pierre, déchaîné et d’extrême droite, et Jackie, homosexuel qui sur le tard, s’est suicidé.
Alzira est ensuite partie vers la banlieue, à Chaville, banlieue sud ouest boisée, où elle a eu 2 autres enfants et a gardé ceux des autres.
André est devenu ingénieur, s’est marié et a eu deux filles, et est parti vivre à Bièvre, banlieue bucolique du sud de Paris.
Emilienne est restée assez longtemps avec ses parents, jusqu’aux environs de 30 ans, profitant du statut d’enfant devenue unique. Petit canard môche et se croyant bête, alors qu’elle a un sens pratique très développé, elle est devenue une jeune femme magnifique, grande aux yeux verts, douce.
Elle a épousé un homme que sa famille réprouvait un peu, qui avait de l’argent mais le dépensait plus vite qu’il ne le voyait. Il était déjà marié mais si elle le savait, elle l’avait caché à ses parents. Ils ont eu deux filles, mais lui l’a laissée veuve très tôt, l’aînée n’ayant que 14 ans.
Félix et Maria Augusta sont restés dans l’appartement de la porte de Clignancourt jusqu’à la mort de Maria Augusta, chez elle, par usure de la vie, à 80 ans passés.
Félix est alors allé dans une maison de retraite tenue par des bonnes sœurs, près d’un parc où il pouvait se balader, ce qu’il adorait.
A plus de 90 ans, il ne voulait pas trop participer aux activités de la maison de retraite, parce qu’il ne voulait pas être avec les vieux.
Il est mort à 94 ans. Comme quoi, sa mère a bien fait de faire un pèlerinage.
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28.05.2008
Chroniques d'Europe (11) - Félix, partie première
Comme ils étaient nés en octobre 1902, à 20 jours d’écart, les mères de Félix et Maria Augusta avaient dit en riant qu’elles les marieraient.
Félix était tellement chétif, que sa mère, Stabat Mater Dolorosa, est partie du village de Santo Tirso, faire un pèlerinage.
L’histoire ne dit pas où.
Certes pas à Fatima, d’abord loin du nord de Porto, ensuite pas encore connu, les trois petits bergers analphabètes et voyants, Jacinta, Francisco et Lucia, n’étant pas nés et n’ayant rien à révéler des secrets avant 1917.
Le Portugal du début du siècle, c’était le Moyen Age. Ni plus, ni moins.
Resté longtemps pays sous développé, ça n’est qu’après 1948 par exemple, qu’un décret imposa le port des chaussures en ville, les portugais n’en portant qu’une pour ne pas désobéir tout en économisant.
Les progressistes et les conservateurs jouent à cache cache avec le pouvoir, alternant les prises de pouvoir sur fond d’intérêts coloniaux importants, de la question du monopole du tabac et de la réforme de la comptabilité publique. Puis, un roi de 16 ans, Manuel II, a eu le pouvoir 2 ans avant d’être contraint de s’exiler, en 1910, en Grande Bretagne, pour laisser la place à la République. Une constitution voit le jour en 1911 et oblige même à la séparation de l’église et de l’Etat. Mais à partir de 1915, des coups d’Etat font alterner dictatures et démocratie, avec même un rétablissement de la monarchie dans une partie du pays, pendant qu’à partir de 1916, le Portugal d’abord neutre, s’engage dans la Grande Guerre aux cotés de ses anciens protecteurs anglais.
A partir de 1926, un universitaire, Antonio Oliveira de Salazar, arrive en scène, puis après avoir été aux finances, prend le pouvoir en 32 pour 40 ans. Fondateur de l’Estado Novo, dictature impitoyable, le fasciste Salazar soutient Franco, puis s’engage mollement, en voyant venir la défaite de l’Axe, au coté des alliés. La religion d’Etat est rétablie, les partis, sauf le salazariste, sont interdits, et est créée la PIDE , police internationale de défense de l’Etat, dont les émissaires sont envoyés dans les pays étrangers pour tuer les portugais critiquant le régime du dictateur. Si Salazar est mis hors circuit à partir de 68 pour mourir en 70, Marcelo Caetano prendra la suite jusqu’à la Révolution des Œillets, menée avec 5 morts en tout et pour tout, tous membres de la PIDE , et faite par des militaires exaspérés et écoeurés par le pouvoir et la déliquescence de l’empire colonial.
Il faut donc imaginer ces hameaux moyenâgeux, dispersés dans les montagnes du Douro, au nord du Portugal, les femmes en noir, les paniers sur la tête, pieds nus, porter l’eau, porter le linge, les hommes à la fabrique, dès l’âge de l’enfance.
Félix, dont la famille était partie dans un autre hameau, travaille à la filature à 11 ans, le pèlerinage ayant marché, finalement, il est assez solide, bien que petit et pas très beau.
Son frère Virgil lui est un beau garçon, et va devenir bel homme. Il partira en France avec le père, pour faire homme toutes mains sur les chantiers. C’est un baratineur, coureur de jupons. Il errera aussi au Mozambique et en Angola.
Son frère Gaspard est un commerçant dans l’âme. Il tiendra une boutique de tout et de rien, sera marié à une femme très pieuse, et gardera le bonheur de vivre en lui. Une de ses filles sera quasi bonne sœur.
Son frère Narcisse, vivra toute sa vie avec la mère, et fera deux fois de la prison pour syndicalisme – même s’il s’entendait bien avec son patron.
La sœur Mathilde, peu sympathique et intéressée, vivra dans une maison proche de celle de la mère.
Les deux autres sœurs, Amélie et Palmyre, ont exactement la même voix. Palmyre, mariée, émigrera en France.
La famille de Maria Augusta est un peu plus raffinée que celle de Félix.
Tout d’abord, la mère de Maria Augusta a toujours été chaussée, ça prouve.
Mais surtout, le père, destiné à une carrière religieuse – être religieux ou militaire étaient les deux seuls moyens de se cultiver – avait étudié au séminaire, pour finalement devenir menuisier, mais menuisier d’art. Ainsi, il est l’auteur de deux cadres de tableaux, commandés pour la principale église de Santo Tirso, et qu’il a mis des années à travailler. De façon bénévole, il était projectionniste au village, et c’est ainsi que Maria Augusta a pu voir des films, certes américains sous titrés portugais et qu’elle, analphabète toute sa vie, ne pouvait totalement comprendre, mais quand même.
Maria Augusta était jolie comme un cœur, gaie, fraîche, elle chantait et dansait en étendant le linge.
Sa sœur Olinde s’est mariée à un tailleur à domicile et a eu deux filles et un garçon : une surnommée Letigne était vif comme une sardine échappant au pêcheur, drôle et bavarde, l’autre, Adèle, limitée et lente. Le garçon, lui, a fait le séminaire pour devenir avocat.
Son autre sœur, Armelle, était marié à un homme qui après un accident du travail, était en fauteuil roulant et fabriquait des plateaux décoratifs.
Elle avait aussi deux frères, Antoine le Vieux et Antoine le Jeune, ce dernier étant chauffeur de taxi.
Maria Augusta, qui avait beaucoup de prétendants, avait aussi la tête sur les épaules.
Un tailleur de pierre qui avait un don artistique lui faisait la cour, et elle sortait avec lui. C’était un copain de Félix, qui l’estimait bien et admirait ses capacités professionnelles. Félix, après la fabrique, était devenu menuisier, comme son père.
Mais le tailleur de pierre buvait. Après des rendez-vous loupés, Maria Augusta rompit avec lui.
Ce fut Félix, muni d’une bague faisant office de repentance, qui fut chargé de jouer les intermédiaires en vue d’une réconciliation.
Maria Augusta ne céda pas et décida d’épouser Félix, persuadée que bien que petit et moche, il ferait un excellent mari et un très bon père.
D’ailleurs Félix qui avait peur qu’elle soit déçue, mais était amoureux de cette jeune femme qu’il avait moult fois entendue chanter, lui avait timidement suggéré qu’il n’avait peut être pas très bon caractère. Ce à quoi Maria Augusta lui avait répondu que pour faire de la bonne farine, il fallait une meule dure et une meule tendre.
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24.05.2008
Chroniques d'Europe (10) - Raoul, partie seconde
Raoul disais-je, était devenu libre penseur.
« Ne confondons pas les bien-pensants avec les gens pensant bien. Les premiers sont seulement des non pensants » écrivait il dans « Propos subversifs ».
Participant à des groupes de publications se nommant « contre courant » et « cahier de contre courant », il a écrit au cours des années 1924 à 1926, outre ses Propos subversifs, « la Rhétorique du Peuple » et « l’amour, la femme et l’enfant ».
Ces publications, dans des éditions « groupe de propagande par la brochure », qui éditaient aussi Bakounine, par exemple, sont recensées par les centres de documentations anarchistes.
« Les gens malhonnêtes crient à la lèse liberté quand on les contraint à respecter celle des autres ».
Raoul n’aime pas les notables, écrit que les indigènes coloniaux ont été enrôlés de force, explique que « le meurtre étant un acte de violence et d’autorité ne saurait être anarchiste », car, « Plus parfaitement évolué, l’attenteur n’eut pas commis son acte ».
Il aurait aimé que fut gravé sur sa pierre tombale : ma terre … - Pourquoi pas aussi ton ciel, ton soleil – Pauvre fou dangereux !
On le comprend, il n’estime pas les médecins et trouvait qu’il n’est pas une boutade de Molière à l’adresse des médecins qui ait perdu un atome de son actualité.
« On affirme qu’il y eut un âge sans prêtes, sans soldats, sans médecins. Ce n’est pas impossible : j’ai bien un chien sans puces » ironise t il, en ajoutant des s où ils n’avaient pas lieu d’être en leur absence.
A propos du vote, il dit : « comment les défenseurs du suffrage dit universel ne comprennent ils pas que le peuple se désintéresse dudit suffrage parce qu’il ne lui est pas assez facile de contrôler si ses élus sont fidèles au mandat qu’il leur a confié ».
Trouvant que l’on rit trop du juge qui dort à l’audience, décide en fonction de sa digestion, car cela est une grande angoisse, il est contre la peine de mort.
Il raconte une anecdote : une femme accusée d’avoir assassiné son mari, et dont le crime ne faisait pas doute, a été acquittée par les juges pour ne pas être condamnée à mort. Ce dont Raoul se réjouit. Mais pour la même affaire, le juge demande à un témoin « levez la main droite et dites je le jure ». Le témoin répond : « Monsieur le Président, je vais vous dire tout ce que je sais être vrai, mais, je suis comme la France , sans religion. Ma conscience ne me permet pas de commettre un acte religieux auquel je ne crois pas. Comme je suis un honnête homme, réputé véridique, je vais vous dire sur la foi de ma réputation … ». Raoul raconte : monsieur le Président se fit conciliant, puis ironique, puis menaçant. Le témoin est actuellement en prison.
En 1924, Raoul défend la contraception ! La loi de 1920 punissait les manœuvres abortives de 3 000 francs d’amende et 2 ans de prison. Et de la même amende mais d’un emprisonnement de 3 ans quiconque aura indiqué ou conseillé un procédé anti-conceptionnel.
Raoul fait des conférences contre la loi du 30 juillet 1920. Il raconte : « mon seul contradicteur, le Dr J., affirma en invoquant l’autorité de son titre de docteur en médecine, qu’il n’y a pas d’autre précaution anticonceptionnelle qu’une variété d’onanisme répugnant qu’il exposa dans un langage grossier. Il m’était facile de le confondre, de prouver qu’il mentait, je n’avais pour se faire qu’à exposer les soins d’hygiène absolument efficaces et inoffensifs que prennent les eugénistes, mais la loi, qui ne punit pas le médecin qui ment, m’aurait frappé de trois ans de prison et 3000 francs d’amende en sus … ».
Bien sur, la Grande Muette en prend pour son grade : toujours les mêmes traditions de bêtise et de lâcheté, il y a des milieux rebelles à tout progrès, constate t il.
Raoul Odin, pour éviter à son fils Raphaël la conscription, portée de 2 à 3 ans en 1913, s’enfuit avec lui au Costa Rica, à San José, puis au Panama. Il s’est mis à élever des poulets.
Plus tard, son fils aîné, Daniel, marié à Irène et ayant eu deux filles, Mireille et Dora, les a rejoint.
Rachel, née en 1903, était restée avec sa mère puis la famille s’est reformée en France.
Contre son avis de son père Raoul, elle a épousé un des employés du magasin d’optique, André, en novembre 1925.
Finalement, Raoul avait raison. Le couple Rachel André n’a pas fonctionné. Rachel était une parfaite oie blanche et André était atteint d’un phimosis.
Il ne se passait pas grand-chose entre eux de charnel.
Et puis un jour, le frère d’André lui a expliqué qu’un geste chirurgical simple pouvait résoudre son problème.
Du coup, Dany, mon père, est né en juin 1927.
Peut être par hasard, car André a recherché l’amour ailleurs, a eu une maîtresse qu’il a aimée et a souhaité divorcer.
Divorce refusé avec la dernière énergie par Rachel, ce qui provoquait des colères homériques d’André, qui battait son fils avec sa ceinture et l’enfermement progressif de Rachel derrière ses volets. Ils vivaient dans les anciennes colonies françaises d’outre mer, paradis perdu de mon père, qui s’est engagé dans l’armée à l’âge de 18 ans, pour fuir l’atmosphère délétère du foyer familial, et accessoirement, apprendre un métier ce que sa jeunesse dorée passée au Club des coloniaux avait omis de faire.
Le jugement de divorce a fini par être prononcé par le tribunal civil de Tananarive, en juillet 1948, aux torts et griefs du mari.
Plus tard, sa maîtresse adorée est venue à l’enterrement d’André, à la grande indignation de Rachel.
Raoul Odin avait écrit, en 1924 : « L’étreinte pour l’étreinte ; simplement parce que deux chairs qui se sont frôlées en passant ont senti vibrer en elles le frisson du désir. Non seulement cela n’a rien de méprisable, mais cela possède sa beauté. Cette beauté, vous avez le droit de ne pas la comprendre ; mais la beauté se suffit à elle-même et n’a point besoin d’être comprise ».
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22.05.2008
Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour (4) - Claudine
Pas sûr qu’elle va supporter ça longtemps.
C’est au fond d’un jardin pas entretenu, après un portail qui grince, dans une maison de ville.
La salle d’attente est commune avec celle de sa mère, une psychiatre. Il faut attendre au milieu de gens qui se mangent les petites peaux autour des ongles ou battent des pieds au rythme d’un mille-pattes atteint de Parkinson.
Elle est obligée de regarder fixement des posters, qui classent les aliments suivant un code couleur abscons. Mais peut être que c’est mieux que d’attendre au milieu d’autres grosses.
La secrétaire a des cheveux gris devant le visage, des lunettes rondes et traîne des charentaises. Et puis, la figure poupine et le ventre rondouillard, ça ne donne pas vraiment confiance, et Claudine doute. Mais il présente l’avantage d’être conventionné.
Elle a du remplir pendant deux semaines un petit cahier d’écolier qu’elle avait ressorti d’un tiroir à oubliettes, avec ses carreaux et sa marge rouge, et que je te note tout ce que je mange.
Et après, il faut présenter le cahier au diététicien qui l’étudie et commente, comme on détaille le menu d’un restaurant à toques. D’un air pénétré il avait consulté l’écran de son ordinateur et lui avait établi un programme alimentaire limité à 1400 calories jour, en lui demandant ce qu’elle aimait, entre les haricots verts vapeur ou les choux de Bruxelles ou les escalopes de dinde et le jambon. Avec les feuilles des menus, il y a les recettes et la liste des courses à faire. C’est un programme scientifique.
Claudine a acheté des tas de boites pour congeler, et a passé deux jours à cuisiner, pour ne pas se servir du temps qui manque comme excuse. Un investissement à ne plus faire marche arrière.
Elle se présente au premier rendez vous de quinzaine et va passer le temps dans les toilettes pour éviter un homme à tête d’asperge et compassé comme un porte manteau qui compte tout haut probablement les malheurs de sa vie. Le docteur Poupon - elle l’appelle in petto le docteur Poupon, car il s’appelle Docteur Poulpeau - la fait monter sur une machine où il faut poser les pieds sur des empreintes dessinées et elle se penche pour lire le résultat mais lui se précipite en sortant de derrière son bureau, non non il ne faut pas se pencher. Claudine reste quelques minutes troublée d’un poids aussi variable suivant la position de sa tête, si bien qu’elle ne perçoit pas tout de suite les compliments, elle a perdu deux kilos deux cent pendant ces quinze derniers jours, dont deux de graisse. Elle demande bêtement mais comment elle sait que c’est de la graisse et le Poupon lui explique tout content d’être utile, qu’il y a des impulsions électriques qui ne passent pas de la même façon suivant que c’est de la graisse ou de l’eau mais Claudine finalement s’en fiche.
Comme elle ne se réjouit pas assez, il lui dit mais vous réalisez, c’est comme si vous aviez laissé derrière vous deux litres d’huile et Claudine imagine des traces d’escargot adipeux et trouve ça vaguement dégoûtant.
Et c’est là qu’elle s’est dit je ne suis pas sûre de pouvoir supporter bien longtemps.
Elle rentre chez elle après ça, de nouveau décidée à reprendre le contrôle pondéral.
Claudine a suivi deux stages de formation dans sa vie et assez récemment. Du premier intitulé « accueil du public difficile », elle a appris qu’il vaut mieux planquer les agrafeuses hors de portée des gens énervés, comme tout objet pouvant se lancer. Elle a aussi obtenu qu’une sonnette alertant la direction soit installée sous le bureau derrière lequel le public est reçu.
Ca n’évite pas le lancer de crachat – une fois, une femme lui a craché dessus – mais ça rassure un peu. Claudine travaille dans un service d’ouverture de droits pour les personnes handicapées. Une autre fois aussi, un homme voulant la persuader de la réalité de son handicap, a retiré sa prothèse et a posé son moignon de jambe sur le bureau. Claudine range dans le placard du bureau d’accueil un flacon de produit désinfectant, des lingettes, et quelques comprimés contre la migraine, la tension, l’arthrose cervicale et les règles douloureuses. Elle y aurait bien ajouté une bouteille d’alcool pour les moments de faiblesse morale. Souvent, elle revoit cet homme qui lui avait mis sous le nez un classeur dans lequel était rangé, sous pochette transparente, l’ensemble des compresses classées chronologiquement, qui avaient servi à panser une plaie, elle ne savait plus où.
Le deuxième stage, « maîtriser son temps », l’a beaucoup intéressée, malgré un intitulé qui lui laissait penser qu’il s’agissait d’accepter d’en faire de plus en plus. Mais Claudine s’était bien amusée pendant ce stage là. L’intervenant prévu au départ s’étant désisté sans prévenir, il avait été fait appel à un type un peu lunaire, qui faisait 5 minutes de méditation avant de les faire entrer dans la salle de formation. Et puis il s’était mis à leur parler d’analyse transactionnelle, de triangle de Karpman, de processus de deuil et de contrôle sur sa propre vie. Claudine depuis se promène avec une nouvelle grille de lecture, et apprécie la magie de son application qui lui semble universelle. Les stagiaires avaient aussi fait des exercices bizarres et distrayants. Un dessin représentant un petit bonhomme derrière des barreaux leur avait été présenté et chacun devait trouver sa suite. Claudine avait imaginé que le bonhomme arrivait à les briser, après beaucoup d’efforts. Après, il fallait aller mimer la scène imaginée avec l’aide de chaises, et Claudine avait pris énormément de plaisir à mimer l’incapacité de bouger une seule chaise puis à en balancer une brusquement en poussant un cri, sur le sol à travers la salle. Elle avait perçu la peur chez les autres stagiaires, et l’amusement chez le formateur. Finalement, la suite officielle du dessin était que le petit bonhomme courrait partout avec des barreaux dans les mains, devant lui.
Claudine a un Objectif Positif. Elle ne se soumet pas à un régime, elle fait du Contrôle Pondéral.
Le Frigidaire déclame pompeusement : il convient de veiller à prendre soin de soi et ne pas absorber de calories vides. Une bonne hygiène alimentaire est la meilleure garantie d’un équilibre mental et d’une insertion sociale plus épanouissante et …
Claudine sait qu’en réalité les frigidaires ne sont pas aussi solennels et elle claque la porte du haut – en bas, c’est le congélateur – en emportant un yaourt nature zéro pour cent de matière grasse.
C’est comme la balance de la salle de bain. Elle se met à mépriser les objets hostiles.
T’es obsolète carrément, elle dit à la balance, même pas tu sépares la graisse de l’eau.
Un jeu d’enfant, un jeu d’enfant pourtant, Claudine chantonne pour narguer la balance.
Il ne faudrait pas que ça devienne obsessionnel non plus.
Une phrase déjà hante souvent Claudine, c’est on est ce que l’on mange.
Peut être a-t-elle trop d’imagination, mais parfois, ses cheveux sont du foin de cœur d’artichaut, ses pieds ont des allures d’abricots secs, sa peau est sucrée, ses ongles se déguisent en chips, son cœur est saignant.
Claudine s’est inscrite sur un site de rencontres amoureuses.
Elle a tout renseigné bien la fiche, le profil, elle aurait même renseigné la face. Sauf le poids. Il n’y avait pas « en évolution constante », ni même « sous contrôle ». Mais comme elle n’a rien mis, les hommes font des circonvolutions embarrassées à n’en plus finir pour essayer de savoir. Claudine fait semblant de ne pas comprendre, alors ils sont obligés de devenir de plus en plus précis, de plus en plus pressants et Claudine se fâche, mais enfin, ça n’a pas de sens, écrit elle, mais elle sait bien que ça en a un.
Un jour, un dentiste qui avait mis une photo de lui avec 15 ans de moins, sur laquelle il montrait la blancheur de sa dentition, et où il portait autour du cou un collier de fleurs hawaïen, avait réussi à obtenir d’elle un rendez vous, sans enquêter sur son poids auparavant. Claudine avait accepté, puis non, et le dentiste lui avait répondu furieux haha en effet, je n’avais pas vu votre fiche, mais c’est bon, aussi large que haute.
Une autre fois, un homme l’avait invitée à déjeuner dans un restaurant d’hôtel quelconque et malgré sa chaîne en or autour du cou et sa chemise ouverte sur un torse bronzé dès l’hiver, dans une espèce de masochisme fataliste, Claudine l’avait suivi sur le parking pour un après midi promis au stupre. Arrivée devant une Ford Mondeo noire dans laquelle trônait un chiwawa ébouriffé et mutique, derrière une plaque d’immatriculation indiquant « titi », et sous une plaquette de déodorant accrochée au rétroviseur sur laquelle la silhouette d’un couple en levrette était barrée d’un sens interdit commenté par un « défense d’entrer », Claudine avait fait demi tour sans un mot, pendant que Titi bredouillait ben alors ben alors.
Claudine lit Meat Me au lieu de Meet Me.
Au matin, elle prend à pleines mains son ventre et voudrait un long couteau de boucher et couper dans le lard. Elle crache sur la glace de la salle de bain. Parfois, avec des ceintures de robe, elle se saucissonne à se couper le souffle et gifle la chair, meat me meat me.
Parfois le Contrôle craque et elle enfourne du pain aux olives avec du chocolat au caramel et elle boit deux verres de vin et elle plonge la cuillère à confiture dans le pot de Nutella, peut être même elle va ouvrir une boite de foie de morue. Non pas qu’elle aime spécialement ça, notez. Le soir, au point où elle en est, elle tasse avec des tisanes sans sucre, mais après, elle n’en finit plus de ne pas digérer, bien fait bien fait.
Regarde toi grosse vache, toi et ton petit malheur de déborder de partout.
Néanmoins, certains matins elle arrive pimpante au bureau.
Le bureau est dans un immeuble au centre ville, près de la gare, et souvent défilent en plus des personnes handicapées, les errants, en quête de chaud, en quête d’eau, en quête de gens à qui parler.
Claudine arrive tôt, c’est elle la première, elle est chargée d’ouvrir les portes, le portail d’accès au parking. Le parking est partagé par des responsables du temple protestant voisin. Parfois ils entendent une chorale, et parfois, un violon dont le son arrive d’un appartement de l’immeuble de l’autre coté. Les responsables du temple voudraient ne pas partager le parking. Ils aident à s’occuper des clochards qui campent devant la porte du service, lorsqu’il faut vraiment les évacuer. Un jour, un responsable du temple est arrivé et avait oublié les clefs du portail, que Claudine n’avait pas encore ouvert. Il a réclamé un peu sèchement son ouverture à Claudine, qui lui a répondu « je ne suis pas le gardien du temple » et elle a été très fière de sa réplique. Je ne suis pas le gardien du temple, c’était drôle.
Claudine s’occupe de la distribution du courrier au sein du service, également.
Ce matin, il y a encore une lettre de Damia.
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20.05.2008
Chroniques d'Europe (9) - Raoul, partie première
Evangéliste en Algérie, Raoul Léon Alphonse Odin a fait selon La Volonté de Dieu, 8 enfants à sa femme, Philippine Fanny Appy, à partir du 9 juillet 1896, date de leur mariage.
Il fallait ça pour assurer, de 8 je t’ôte 5, et Ismaël, Eve, Frank, Sarah Gemina et Samuele ont succombé qui de la grippe espagnole, qui de faible constitution, qui du mauvais sort.
Je retiens 3, la famille a gardé Daniel, Rachel et Raphaël.
C’est vers les années 20 qu’on le retrouve opticien, au 9 boulevard Arago, Paris 13e.
C’est là qu’en novembre 1922, Augier, moustache en avant, débarque et lui demande de remplacer les verres cassés de son binocle.
Raoul lui fait un examen de la réfraction oculaire et lui délivre des verres.
Quelques temps plus tard Augier revient le voir et lui expose qu’il a une gêne. Raoul le rassure, tout cela n’est qu’une affaire d’adaptation. En effet, Augier revint par la suite pour lui commander un deuxième pince-nez.
Forcément, Raoul n’étant pas le seul opticien de la place, il avait des confrères jaloux. Dont un conseille à Augier de consulter la doctoresse Bonsignorio. Qui lui fit part que tout de même, il y avait des médecins et des vendeurs de verres et que la distinction n’était pas faite pour les chiens. Non mais ho.
Augier, aussi remonté qu’un ressort de pendule par la bonne d’un vicaire qui a 40 ans d’ancienneté, a déboulé dans le magasin de Raoul et lui a fait un tel scandale qu’il a fallu l’aide d’un agent de la force publique pour l’en expulser.
Mais la terrible doctoresse Bonsignorio n’avait pas dit son dernier mot. Elle persuada Augier « dans son intérêt et surtout dans l’intérêt du Syndicat des Oculistes », de rapporter l’affaire au docteur Cosse, président de ce Syndicat. Qui conseilla à Augier de porter plainte auprès du Procureur de la République et se porta partie civile au nom du Syndicat des Oculistes.
Le juge décida d’instruire l’affaire, nomma un expert en la personne de monsieur le professeur De Lapersonne. Est il utile de préciser que cet expert oculiste était membre du Syndicat des Oculistes ?
Allez hop ! devant le tribunal correctionnel, le Raoul, comme disent les patrons vexés, avec les voleurs et les violeurs.
Le 21 février 1924, Raoul fut condamné à payer 500 francs d’amende et 1 000 francs de dommages et intérêts au profil du Syndicat des Médecins Oculistes de France, pour exercice illégal de la médecine.
Ce qui fut confirmé en appel le 24 mars 1925 avec tout de même une diminution de l’amende à 100 francs et des dommages et intérêts à 500.
Dans les dossiers des avocats, on peut voir que « l’élément substantiel du fait délictueux qui lui est reproché », c’est d’avoir examiné un de ses clients à l’ophtalmoscope, pour déterminer la mesure de sa réfraction par le procédé de la skiascopie.
Ben tiens, qu’il a répondu Raoul, bien sur que j’ai fait ça à Augier, et même à tous et même, je revendique le droit pour les opticiens de pouvoir pratiquer cet examen.
Et Raoul de dire : y a-t-il faute professionnelle ? Monsieur le professeur de Lapersonne écrit « il ne parait pas s’être rendu compte des difficultés que présente le cas de monsieur Augier, et il n’a pu, par conséquence, lui fournir des verres appropriés à sa vue ».
La belle affaire ! Monsieur le professeur de Lapersonne néglige lui-même d’indiquer les verres qu’il aurait prescrit ! Et d’ailleurs, le sieur Augier porte encore sur son nez les verres prescrits, alors ?
Y aurait il faute morale ? Les oculistes de la place reprochent à Raoul une publicité agressive : il distribue des buvards imprimés, parlant « d’examen des yeux à la chambre noire ».
Le texte exprime la réalité des faits, s’exclame Raoul, il ne peut rien avoir d’abusif dans une réalité aussi simple ! Estime t il, touchant de confiance en la logique des choses.
Le Syndicat des Oculistes, pour nuire à Raoul, en suggérant une assimilation malveillante, a produit une lettre circulaire émanant d’un « Institut Général d’Optique et d’Acoustique ». Cependant, et nul ne s’en est ému, cette pièce est une publicité d’une maison où les examens de la vue sont faits, soit par des médecins, soit sous le contrôle direct de ceux-ci. Si l’on compare le buvard d’Odin avec la circulaire de ces médecins, ironise l’avocat de Raoul, celui-ci apparaît d’une discrétion saisissante !
L’avocat conclue : il ne s’agit pas d’une question de fait, mais d’une question de principe, qui dépasse considérablement la personne d’Odin. On l’imagine, déclamer, à grands renforts de manches, ainsi que ne peuvent que déclamer les avocats : c’est à la loi et à la loi seule, à trancher le conflit entre oculistes et opticiens !
D’une façon plus technique, Raoul milite.
Il pense que les médecins soignent les maladies, et les opticiens corrigent les anomalies de la réfraction.
Il prend le temps d’expliquer : les maladies ont un caractère évolutif, elles aboutissent à la guérison ou à la mort – c’était un homme sans demie mesure que le Raoul – tandis que les «anomalies de la réfraction ne sont que des anomalies de structure ayant un caractère fixe et permanent, ou des impotences fonctionnelles ». Pas de guérison mais compensation par des appareils appropriés.
Les verres correcteurs ne sont pas un traitement, ils ne modifient pas l’organisme, contrairement aux agents thérapeutiques, dont l’effet est instantané et temporaire.
Pas un sujet affecté d’irrégularité focale n’a perdu la vue ou contracté une maladie du fait qu’il aurait été mal corrigé par un opérateur compétent.
Ce que disent les juges irrite Raoul : et voilà, ils ont décidé que les irrégularités focales sont des maladies et que les verres sont des remèdes !
Comment procède t on à l’examen des yeux ?
Deux méthodes : la subjective, vous savez là, le tableau qu’on vous fait ânonner ; l’objective, mesures physiques du système optique du sujet.
L’examen de la réfraction est une opération facile surtout avec la méthode objective : il y a un énorme gaspillage de travail collectif à n’employer que des oculistes à cette besogne.
« C’est aussi déraisonnable que si l’on exigeait que tous les typographes fussent licenciés ès lettres » fulmine Raoul.
Raoul insiste : il faut utiliser les deux méthodes pour mieux corriger les irrégularités focales. Les juges, eux, n’autorisent de se passer du médecin que dans un cas : le choix personnel par l’intéressé lui-même …
Fiction juridique ! s’exclame Raoul. Comme un astigmate pourrait il déterminer sans aide de l’opticien, la nature, l’axe, le degré de son astigmatisme !
Il souligne l’intérêt public : l’astigmatisme des chauffeurs est la cause de la plupart des accidents automobiles ! Le fait de pouvoir passer librement chez l’opticien peut amener à détecter un astigmatisme. Tandis que s’il faut payer un médecin …
Pour finir, Raoul constate : « l’arrêt en somme, autoriserait les opticiens à employer des moyens primitifs qui demandent un assez long apprentissage et un tour de main délicat sans donner de précisions sérieuses. Mais il leur interdirait les procédés scientifiques, simples, presque automatiques, qui mènent à des résultats surs. Ils pourraient faire leur métier mal. Ils ne pourraient pas le faire bien ».
Comment le souci de la santé publique pourrait il servir de base à un paradoxe aussi surprenant ?
Raoul, devenu libre penseur, n’était pas au bout des paradoxes.
Et il ne savait pas, qu’une loi de financement de la Sécurité Sociale allait autoriser, le 21 décembre 2006, une délégation des ophtalmologistes aux opticiens et orthoptistes. Partielle certes, mais devenue indispensable pour remédier à la pénurie de professionnels que connaît le monde des oculistes.
Et mettant ainsi un terme à la guerre entre oculistes et opticiens, dont l'arrêt fondateur fut l'arrêt Odin.
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17.05.2008
Chroniques d'Europe (8) - En Auxerrois
En descendant vers le sud, la ville est sur la droite, repliée en rond, préfecture d’une région de vins.
Et aussi d’une équipe de foot sur laquelle beaucoup d’espérances se cristallisaient.
C’est là que j’allais, 6 mois auprès d’un collègue en poste, poursuivre ma formation.
J’ai du passer des examens médicaux complémentaires et le cardiologue m’avait dit : « je vous enverrai les résultats à vous », j’avais acquiescé et il avait insisté : « à vous, pas à votre directeur, qui a appelé pour les connaître ».
C’est dire si j’étais dans de bonnes dispositions envers ma hiérarchie.
Le collègue auprès de qui j’apprenais, avait un accent d’ailleurs, et me faisait partager tout de ses connaissances.
Un fabricant de machines agricoles avait des difficultés économiques.
Les dirigeants voulaient licencier pour motif économique un tiers des effectifs. Ils ont déposé un plan social.
Ils devaient obtenir une autorisation de licencier pour motif économique auprès du directeur en présentant un plan social, et l’autorisation de licencier les représentants du personnel auprès de l’inspecteur du travail, comme aujourd’hui.
Dossiers laborieux, bouffeurs de temps, déprimants.
Ah ! Les critères de licenciement … La charrette était classée par ordre d’ancienneté, de charges de famille, d’handicaps, de valeur professionnelle et tout était mis en balance, discussions de marchands de tapis.
Les dirigeants de l’entreprise criaient à l’urgence, le Ministère auditait puis concluait qu’il y avait le feu, les salariés tombaient malades, certains suicides déjà, les syndicats menaçaient de saboter tous les matchs de foot, le Préfet voulait de l’ordre.
Devant le bureau de tabac, il était là. Sur un pliant, avec un bol à ses pieds, une mini palette en bois sur laquelle reposaient des journaux froissés, un cendrier Ricard. Là où la veille, j’avais remarqué un tracé à la craie d’un carré avec 4 petits ronds aux coins, un rond puis un autre moins important, et un rectangle le long du carré. « J’avais réservé » m’a-t-il dit par la suite.
En le voyant cligner un œil et examiner tout en fumant crânement sa roulée, le yupie de province qui tintinnabulait au son de sa gourmette, sa chevalière et sa chaîne en or, j’ai pressenti un évènement.
L’air endormi, il a allongé la jambe.
Le yupie est tombé en rougissant violet, et Zigzag s’est mis à hurler en tenant sa jambe.
L’autre s’est relevé en essuyant son pantalon. Zigzag a crié : « T’as pas honte, bousculer un handicapé !! ». Le yupie a bafouillé de vagues excuses, a fouillé dans ses poches, a déposé une obole dans le bol, et est reparti du plus vite qu’il pouvait, en boitillant, et sans même acheter son tabac.
Nous faisions des réunions et des réunions.
Mon tuteur pensait accorder les licenciements, convaincu de la réalité catastrophique de la boite.
Les salariés ont occupés l’entreprise. Des pneus brûlaient devant le portail.
Les patrons allaient de plus en plus à Paris, tenter de trouver des fonds.
Notre directeur, qui était de la région parisienne et pingre reconnu, profitait de ma voiture pour rentrer le week-end gratuitement.
Un vendredi soir, que je le trimballais, ce qui m’obligeait de surcroît à faire un détour, il pleuvait. Vraiment. Je le voyais pâlir dans les lueurs des phares. Il m’a dit : « mais l’aquaplaning, vous savez ce que c’est ? ». « Oui oui » j’ai répondu, en accélérant légèrement.
Après il prenait le train, alors il partait très tôt, le vendredi, et dans cette petite ville, qui n’avait pas vu le directeur à la gare à un moment ou à un autre ?
Le lendemain, avec un sourire en coin, j’ai mis quelques sous dans le bol de Zigzag.
Je lui ai dit : « pour soigner votre jambe ».
Alors il m’a tendu un autocollant sur lequel on voyait en ombre chinoise rouge sur fond blanc un handicapé en fauteuil roulant, brandissant une pancarte « Handicapés Libres et Méchants » et en dessous, en lettres noires, « Tout le monde vieillit. Nos intérêts sont les vôtres ».
J’ai levé un sourcil. Il m’a dit : « rejoins le HLM, tu verras, on se marre ! ».
« A quoi faire ? » j’ai demandé.
« Ben là, on fait un guide de la ville pour qu’elle change les trucs qui vont pas. Pour l’instant, on autocolle les voitures sur les places pour les handicapés, mais après, on va tester les trottoirs ».
« Ah bon ? Et comment ? ». Je suivais.
« Y en a qui prennent des semelles en cartons et d’autres des talons pointus et on regarde si les trottoirs vont. C’qui va pas, on le note et on le dit à la mairie. Si ils réparent pas, on le mettra dans le guide ».
« T’as qu’à venir, samedi » qu’il a ajouté.
Et il m’a indiqué le lieu de rendez-vous.
Une collègue adoratrice de chats m’avait prêté sa maison, pour changer du foyer des Jeunes Travailleurs.
C’étaient en dehors un peu de la ville, et dans cette maison en bout d’impasse, des milliers de petits chatons sont nés. Enfin, c’est l’impression que j’ai eue.
Le soir, au milieu des miaulements des petits acrobates et des coassements des grenouilles, j’attendais telle Pénélope, un amoureux dilettante.
Il fallait rédiger un mémoire de stage. J’ai commencé à raconter le dossier de l’entreprise d’engins agricoles.
Le temps passait, le désespoir social gangrenait une partie des habitants de la ville.
Le Préfet s’énervait et pressait le directeur de refuser les licenciements, pour des raisons d’ordre public.
Cela posait un problème. Mon maître de stage, lui, voulait accorder pour les représentants du personnel.
Je ne rentrais pas tous les week-ends.
Je suis allée au rendez-vous du HLM.
Le président de l’association, Jeannot, était un type d’environ 35 ans, un brun nerveux et bègue. Il avait un bras atrophié. Adolescent, il avait escaladé un portail mais par une manœuvre maladroite, s’était retrouvé empalé par un bras. Il était resté plusieurs heures ainsi, sans que quiconque lui porte secours.
Plusieurs autres personnes étaient là, avec Zigzag. A mon avis, plus animées d’une adoration pour Jeannot que d’une volonté militante farouche. Encore que …
Ils se sont distribué des espèces de chaussures trafiquées, et ceux qui n’en avaient pas se mettaient des cailloux dans les chaussures.
Chaque fois qu’une portion de trottoirs était bosselée, pas plane, pas assez large ou même crottée, la bande descendait sur le bitume, arrêtait les voitures et distribuait des autocollants tout en expliquant ce qu’ils faisaient. Au grand ahurissement des conducteurs.
Les piétons étaient aussi dotés de documentation.
J’ai beaucoup ri, c’était autorisé car compris dans l’action militante.
Je n’ai pas regretté d’être restée en ville.
Les décisions devaient être prises.
Lors d’une réunion dans le bureau du directeur à ce sujet, le Préfet en personne a appelé et exigé du directeur qu’il refuse les licenciements. Il était hors de question que les syndicats perturbent l’ordre public et les matchs de foot en particulier.
Mon tuteur est sorti en claquant la porte.
Le directeur a refusé les licenciements et pour ne pas avoir à le dire en personne aux dirigeants de l’entreprise, s’est enfui vers Paris. Mais les patrons de la boite lui ont couru après et l’ont rattrapé sur le quai de la gare.
La semaine d’après, le bilan de l’entreprise a été déposé et l’ensemble des salariés licencié.
J’ai intitulé mon mémoire « l’inspecteur du travail doit il être le contrôleur de l’emploi ? » et j’ai eu 14, même en racontant le coup de fil du Préfet.
Je n’ai jamais su, pourquoi Zigzag s’appelait Zigzag.
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15.05.2008
Chroniques d'Europe (7) - En Champagne
Le test avait viré au rose – rose pour une fille, bleu pour un garçon, haha – et je suis restée toute la journée allongée, malade d’avoir à l’annoncer à ma mère.
Allo Maman ? Bobo.
« Et qu’est ce que tu vas faire ? » qu’elle m’avait demandé, et ça m’avait glacée jusqu’aux tripes, devant mes yeux, une faiseuse d’ange de ses récits.
Le truc c’est qu’il mentait. Il mentait tout le temps, tout le temps.
Je ne le connaissais pas bien, et aujourd’hui, je sais que je ne voulais pas vraiment, peut être, le connaître.
Alors je n’avais pas voulu voir. Que le désir d’enfant.
Il partait le matin pour aller travailler, il avait fait des arts martiaux, il s’était acheté une voiture.
Plus mon ventre grossissait et mieux c’était parce que plus il me cachait la vérité.
Au boulot, j’avais des malaises, des étourdissements dans des fours à verre, des vertiges en haut des silos à grain.
Des rêveries à n’en plus finir.
Un matin que j’allais voir une sage-femme pour mal de ventre, ils m’ont hospitalisée. Six mois et demi de grossesse, c’était trop un petit fœtus pour les contractions.
Quand je n’étais pas là, c’était pire.
Pendant l’hôpital, il prenait un chien, qu’il m’amenait discrètement, qui pissait partout, qu’il rendait. Il oubliait de m’apporter une brosse à dents.
J’ai été absente longtemps du bureau, la directrice régionale, une vieille fille en mini jupe de cuir noir et qui menait les directeurs à la baguette avait refilé mes primes à mon collègue.
Lors de l’entretien, elle m’avait dit « personne ne vous a demandé de faire un enfant ».
Elle est née.
Quand elle a eu 11 jours, je suis allée voir les grands parents de son père.
Qui ont tellement ri. Fallait il que je sois bête pour croire tout ça, il n’avait jamais fait de judo de sa vie, l’école était un vague souvenir, il n’avait aucun diplôme et tiens d’ailleurs il ne travaillait pas et puis il n’avait rien de rien.
Je suis partie habiter un 9e étage d’un HLM avec vue sur les champs de betteraves.
Il était tellement perdu que j’ai fini par lui ouvrir la porte.
Je ne savais plus moi. La mythomanie, est ce que c’est dangereux ? J’avais peur qu’il se casse, et j’accumulais mes failles.
Je lui avais mis un marché en main tout de même : plus un seul mensonge, même pas pour dire que tu as descendu la poubelle alors que non.
Dans l’appartement, il chassait les cafards.
Un vendredi soir, un télégramme pour lui.
Je l’appelle pour qu’il passe à la poste, il revient en me disant que son père était mort.
Le lundi matin, au bureau, un organisme de crédit m’appelle : « vous vous êtes portée garante pour une chaîne Hifi à crédit, aucune mensualité n’a été versée, nous vous demandons de payer l’intégralité ». Je m’étonne de ne pas avoir été informée. Ils me disent, mais si, nous avons envoyé un télégramme.
Je suis allée le chercher à l’autre bout de la ville, je lui ai dit de me donner ses clefs, de descendre, là, tout de suite, maintenant, et de ne plus jamais chercher à entrer là où je vivais.
Il n’a pas trop voulu, au début, puis j’ai pris la direction du commissariat.
J’étais froide et décidée.
J’ai fait changer les serrures de la porte d’entrée.
Ca n’est que quelques jours après que j’ai eu la curiosité d’aller voir à la cave.
J’ai trouvé des courriers personnels commentés, des photos abîmées, des objets cassés.
Toutes les fêlures.
Quelques temps plus tard, je suis revenue en région parisienne, elle n’avait pas 2 ans.
22:33 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note
12.05.2008
Chroniques d'Europe (6) - Cergy en Oise
Le coup de feu a claqué alors que nous faisions l’amour sur une chaise du salon.
C’est bizarre comme, même si vous n’avez jamais entendu de coup de feu, vous reconnaissez le son immédiatement.
Lulu ne s’étant pas déconcentré, j’avais oublié cette légère interruption, quand les policiers sont venus me demander mon témoignage. Qui était pour le moins des plus minces.
Au rez-de-chaussée, l’ami jaloux de la jeune locataire était venu surprendre celle-ci mais surtout son amant ou supposé tel. Toujours est il que le pauvre a décoré les halls de l’immeuble avec sa cervelle. La jeune locataire a disparu et nous avons inscrit ce fait divers dans les annales de l’immeuble.
Au 4e étage sans vis-à-vis, je pensais pouvoir vivre sans rideaux aux fenêtres. Jusqu’à ce que je me rende compte que le voisin penchait la tête, mais aussi tendait un manche à balai sur lequel était fixé un miroir. Très désagréable impression puis confirmation.
J’étais allée voir le gardien de la cité, y avait il quelque chose de spécial à propos de ce voisin ? Non.
Un soir, je l’avais trouvé qui revenait du vide ordure dignement, à poils.
Voyeur et exhibitionniste.
Un jour il n’a plus été là. Des voisins m’ont raconté qu’il s’était masturbé sur son balcon, devant des gamines. Le père des gamines était venu lui casser la figure et lui demander gentiment de déménager. Ce qu’il a fait, donc.
Au troisième, vivait une famille, un couple avec deux fillettes. L’homme avait un fils d’un premier mariage, qui était là de temps en temps.
Au deuxième, vivait une famille dont l’homme était policier. Il travaillait de nuit. Un matin, vers 5 heures, il est rentré et a vu la première femme du voisin du 3e sur la pelouse. Il est allé réveiller son mari pour lui signaler la défenestration. Après, l’homme du 3e avait retrouvé cette deuxième épouse.
Je m’étais souvent demandé comment on pouvait vivre avec un homme à qui il est arrivé ça. Comment on pouvait dormir dans le même lit que son ex femme suicidée.
Puis, un jour, les policiers sont venus chercher cet homme, ainsi que son fils, pour attouchements sur les gamines.
La deuxième femme, elle, est restée dans l’appartement.
Peut être que je vivais dans une espèce de purgatoire de l’habitat.
Je payais une vie antérieure qui, sans être horrible, n’avait pas été terrible terrible.
Par exemple, une vie de prof de gym. Ou de monitrice d’auto école.
15:02 Publié dans Chroniques d'Europe | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
11.05.2008
Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour (3) - la poubelle des luttes
L’histoire que je vais vous raconter, je le jure, est une histoire vraie. Toute ressemblance avec des personnes existantes est purement volontaire.
Voici la véritable histoire de la Reine des Poubelles.
- mais ils ont déclaré la guerre, ces cons !!
Comme il fulmine, monsieur Charque. Il tend un index :
- s’ils veulent jouer au con, vont me trouver !!
Cette dernière saillie laisse songeur Dégé. Il agite ses pieds sous sa chaise.
Charque a remarqué le décrochage de son Directeur Général.
- quoi vous n’êtes pas d’accord Dégé ?
- Sisi, je vais aller à la pêche aux renseignements.
Charque se rengorge, réajuste sa cravate noire à pois rouges, et sort du bureau de Dégé en claquant virilement la porte.
C’est qu’il n’a pas l’habitude de se laisser faire.
Lorsqu’il est arrivé à la tête de l’hyper, il y a six mois, ça n’a pas fait un pli.
Ah ils se sont crus malins, à taguer sur les murs du magasin des dessins de requin ! Comme si se moquer du nom de quelqu’un est acceptable.
Se sont vite calmés. Sept licenciements et la lutte des classes n’existe plus chez Paradiz, le Pays des Gens Heureux, comme dit la pub. Quatre ont été filmés dans les réserves en train de voler des boites d’œufs, un saucisson, des croques monsieur Paradiz, et des strings roses taille 44, et trois ont été surpris en faux arrêts de maladie. Enfin en vrais, mais un repeignait sa barrière, l’autre refixait des tuiles sur son toit et le troisième était absent de son domicile. Sûrement à la plage !
Un entretien avec Dégé plus loin, finis les emmerdeurs et les tags inopportuns. D’une pierre deux coups.
Charque a néanmoins gardé SA militante CGT. Elle s’appelle Arlette, comme l’autre.
Charque la juge inoffensive. Bien trop larmoyante, ça doit être l’effet pré ménopause. Et puis, c’est pratique d’avoir une caution sociale. Regarder, chez Paradiz, le Pays des Gens Heureux, comme on accepte les revendications – c’est normal, c’est normal, il faut que chacun s’exprime – et comme on encourage le dialogue social.
D’ailleurs, Charque a pour projet de déposer un accord sur l’implantation d’équipe de suppléance le week-end. Et pour ça, il lui faut un délégué syndical. Arlette sera parfaite en approbatrice de l’augmentation du pouvoir d’achat.
« Madame A. est demandée à l’Administration ! Madame A. est demandée à l’Administration !»
Arlette traîne des pieds dans les réserves et manifeste sa mauvaise humeur en shootant dans un carton au milieu du couloir de circulation.
Mauvais rangements, racks surchargés, palettes qui menacent d’effondrement, des allées de circulation sans séparation piétons, des Manitous conduits à toute allure par de jeunes intérimaires qui se passent de klaxonner. Et toujours pas de comité d’hygiène et sécurité dans cette putain de boite.
Le carton se renverse et découvre des dvd vendus par lots de trois.
Arlette soupire, remet le carton sur les dvd, crache dessus, pointe le majeur vers la caméra, et articule silencieusement : « Caramba, encore raté ! ».
- monsieur Dégé vous attend, susurre Carole, la secrétaire du pôle administratif.
La caution sociale entre dans le bureau, et s’affaisse sur le fauteuil qui fait face à Dégé.
On dirait un troll, qu’elle se dit. Arlette n’a jamais vu de troll, mais quand même.
Dégé est penché sur un dossier de photos qu’il feuillette d’un air ennuyé.
Arlette résiste à la tentation de se pencher pour regarder les pieds du troll sous son bureau.
Elle attend qu’il commence.
- dites ma chère Arlette – c’est comme ça qu’il parle, Dégé, quand il veut marquer un peu de distance méprisante avec son vis-à-vis – ma chère Arlette, vous n’êtes pas sans ignorer que des bandes de … de rôdeurs viennent envahir nos poubelles et piller leur contenu ?
Arlette ne répond pas. Elle est en train de se demander si elle préfère que Dégé soit lapidaire et blessant direct, ou qu’il soit mielleux et détourné.
- il apparaît qu’ils ont monté une coordination, les Gueux de la Banlieue Rouge. Vous êtes au courant ?
- bah oui.
- Mais, vous les connaissez ?
- Bah non.
Arlette a choisi une attitude minimaliste.
- mais vous ne voyez pas qu’ils gênent vos luttes ? Pourquoi sans travailler, ils auraient accès à nos produits ? Alors que nos clients les paient, sans parler de nos salariés, n’est ce pas ?
- heuuuu
- si vous êtes au courant de leurs projets, il serait des intérêts des salariés que vous m’en parliez, ma petite Arlette. Pour l’instant, nous sommes désarçonnés par ces attaques contre la propriété privée, mais nous envisageons de mettre en œuvre des produits d’éloignement.
- Hein ?
- Oui enfin, vous voyez ! ne soyez pas naïve : nous allons devoir arroser les poubelles d’eau de javel, pour rendre impropres à la consommation nos déchets. Ce sont nos déchets, nous en sommes responsable voyez vous ?
- Bien entendu, je vous en parle sous le sceau du confidentiel, mais ne venez pas après me reprocher d’aggraver les conditions de travail des employés des réserves. J’ai budgété des masques respiratoires, d’ailleurs, d’ores et déjà.
- Des masques ??
- Je compte sur vous, si par hasard vous connaissez cette coordination de Gueux, pour faire en sorte qu’ils évitent de surcharger les tâches de nos salariés, ma chère Arlette.
- Mais enfin, pourquoi vous ne laissez tout simplement pas la Coordination tranquille ? vous savez que ce sont des gens qui n’ont pas de boulot, qui ont peut être de la famille à nourrir et qui …
- Ma petite Arlette, votre problème, c’est que vous ne faites pas la différence entre la compassion et le compassionnel. Si la première est une vertu, qui fait honneur a celui qui en manifeste, la compassion devient un réflexe, et est même très néfaste lorsqu’elle se substitue à la réflexion politique.
- Hein ?

