« Chroniques d'Europe (11) - Félix, partie première | Page d'accueil | la vie trépidante de l'échalote »

30.05.2008

Chroniques d'Europe (12) - Félix, partie seconde

Le petit déjeuner dans la famille de Maria Augusta se composait de café au lait, mais dans celle de Félix, de soupe. Comme il s’était étonné, Maria Augusta a fait de la soupe, elle voulait tout faire bien. Mais Félix a dit, non, finalement, c’est bien le café au lait, c’est juste qu’il avait peur pour la dépense.

Félix est resté toute sa vie amoureux de Maria Augusta, éprouvant pour elle une admiration et une estime sans borne.

Les rôles étaient clairs : Félix travaillait et travaillait énormément, il donnait toute sa paye à Maria Augusta qui lui donnait un peu pour payer les transports et au cas où, mais jamais il n’allait au café. Jamais il n’y a eut dépense inutile. Jamais.

En 1928, est née une première fille, Alzira.

Félix est parti en France, et il a fait venir Maria Augusta et Alzira, quelques mois plus tard, une fois trouvés un logement et un travail, son père et son frère Virgil étant déjà sur place.

Le logement se situait dans la zone du 18e arrondissement, entre les portes de Saint Ouen et de Clignancourt.

La zone, c’était des terrains dédiés aux communautés gitanes et d’immigrés. Les gitans vivaient dans des roulottes et installaient leurs chevaux à coté.

La communauté portugaise avait édifié des baraques en bois, les allées étaient propres et fleuries, le puit était au bout de l’impasse.

Palmyre, une sœur de Félix, vivait également là.

Maria Augusta est donc arrivée, ne parlant pas un mot de français, Alzira sous le bras, et ne sachant pas lire.

Régulièrement, de l’argent durement gagné était envoyé au Portugal, aux deux familles.

Fin janvier 1931, un fils est né, André, puis, très peu de temps après, en 1932, Emilienne est arrivée.

Maria Augusta a sombré dans une profonde dépression, faisant très peur à Félix, qui a même envisagé de revenir au Portugal. Mais impossible de revenir en pauvres.

Elle était déçue de la France , où elle espérait un meilleur niveau de vie, car comme à Santo Tirso, il n’y avait ni eau ni électricité dans la zone. Et puis, la coupure avec sa famille fut très dure. Car ce n’est qu’en 1936 qu’elle les reverra.

Finalement une fois qu’elle fut remise, Félix et Maria Augusta se font naturaliser français le 19 octobre 1933.

Puis en juillet 1936 naît Solange.

Félix travaille chez un patron menuisier, Soares, ils ont toutes les menuiseries du Printemps, boulevard Haussmann à créer et entretenir. Il part tous les matins avec une gamelle préparée par Maria Augusta.

 En France, pays merveilleux, c’est le Front Populaire. Néanmoins, la politique est taboue, la PIDE rôde, les murs ont des oreilles et puis, surtout, surtout, pouvoir revenir au Portugal lorsqu’on veut, franchir les frontières fermées, obtenir un visa.

Maria Augusta apprend peu à peu le français, se faisant reprendre par ses enfants scolarisés sur le genre des articles. Pour chaque course, elle fait plusieurs magasins afin de comparer les prix, calcule, calcule, organise, nourrit. Félix travaille tant et plus. Il démissionne ou est licencié régulièrement par Soares, mais c’est manière. Un genre de rapport obligé.

C’est donc « en riche » qu’ils retournent pour la première fois depuis 1928 au Portugal, où Félix, proche de son frère Narcisse, peut parler politique seul à seul avec lui, entre deux séjours en prison.

Ils ne pourront revoir Santo Tirso et le Douro qu’en 1948.

 

Il y eut les bombes sur Paris et l’exode, en compagnie de la famille de Palmyre, avec ses deux filles, Alice et Clémentine.

La queue interminable et les tickets de restaurant.

Les trois filles De Sousa Gomes dormaient dans le même lit.

Les filles devaient cirer les chaussures du frère, jusqu’à ce que Solange refuse.

Impossible de savoir si qui partait le matin serait vivant le soir.

Maria Augusta alimente la famille dans une angoisse terrible. Elle stocke du lard dans une boite remplie de gros sel et lorsqu’un jour des asticots s’y mettent, c’est le désespoir.

C’est en 1943 que les bonnes sœurs, très engagées dans les œuvres sociales, trouvent un logement à la famille De Sousa Gomes, dans les HLM en briques rouges des portes de Paris, Porte de Clignancourt.

Quatrième étage sans ascenseur, bien sur. Trois petites pièces et une cuisine. Pas de salle de bain bien sur. Mais une décence.

 

Je me souviens bien, ces couloirs sombres, ces escaliers interminables.

L’entrée avec une glace, la cuisine à droite avec une fenêtre étroite sur laquelle était posée des géraniums. Des WC à coté. Un petit salon toujours extrêmement rangé, fait pour les visiteurs, un âne en tissu, l’âne Francis. Le saucisson portugais, les boulettes de morue, le riz à la tomate, la marmelade de coin, une boite en fer, un tabouret en bois que l’on pouvait ouvrir. Le square en bas où traînaient des Gavroche qui faisaient un peu peur. Les Puces de Saint Ouen pas loin. Une table en formica bleue, et les tabourets assortis de couleurs vives.

 

Alzira est partie la première, enceinte tout de suite, mal logée, très mal. L’eau sur le palier. Mariée à Antoine, ils sont restés près de Saint Ouen. Elle travaillait comme couturière, fréquentant beaucoup les autres ouvrières et ses cousines, Alice et Clémentine.

Alice s’est mariée à un garagiste et a eu un fils, Gilbert, qui est devenu preneur de sons.

Clémentine s’est marié à Pierre, un homme blessé par la guerre et buveur. Ils ont eu deux fils, Jean-Pierre, déchaîné et d’extrême droite, et Jackie, homosexuel qui sur le tard, s’est suicidé.

Alzira est ensuite partie vers la banlieue, à Chaville, banlieue sud ouest boisée, où elle a eu 2 autres enfants et a gardé ceux des autres.

 

André est devenu ingénieur, s’est marié et a eu deux filles, et est parti vivre à Bièvre, banlieue bucolique du sud de Paris.

 

Emilienne est restée assez longtemps avec ses parents, jusqu’aux environs de 30 ans, profitant du statut d’enfant devenue unique. Petit canard môche et se croyant bête, alors qu’elle a un sens pratique très développé, elle est devenue une jeune femme magnifique, grande aux yeux verts, douce.

Elle a épousé un homme que sa famille réprouvait un peu, qui avait de l’argent mais le dépensait plus vite qu’il ne le voyait. Il était déjà marié mais si elle le savait, elle l’avait caché à ses parents. Ils ont eu deux filles, mais lui l’a laissée veuve très tôt, l’aînée n’ayant que 14 ans.

 

Félix et Maria Augusta sont restés dans l’appartement de la porte de Clignancourt jusqu’à la mort de Maria Augusta, chez elle, par usure de la vie, à 80 ans passés.

Félix est alors allé dans une maison de retraite tenue par des bonnes sœurs, près d’un parc où il pouvait se balader, ce qu’il adorait.

A plus de 90 ans, il ne voulait pas trop participer aux activités de la maison de retraite, parce qu’il ne voulait pas être avec les vieux.

Il est mort à 94 ans. Comme quoi, sa mère a bien fait de faire un pèlerinage.

 

Commentaires

Il y a, chez les portuguais, un courage sans faille, contre vents et marées, ils triment du matin au soir, durant toute leur vie ; les travaux pénibles ne les effraient pas.Dans les métiers qui demandent de la minutie, comme la couture ; du dévouement, dans les services à la personne ; Ils nous donnent une belle leçon d'humilité et de simplicité ; ils sont aussi infiniment sociables ; imaginer un portuguais ronchon, associable ou peu généreux serait pur paradoxe !
Tu décris de manière précise et imagée, le quotidien des gens que l'on se représente dans leur vie de tous les jours, avec ce souci du détail qui te caractèrise et qui aide à mieux cerner leur personnalité et leur spécificité. Nous, petits franchouillards, aurions parfois des leçons à prendre de nos amis du sud-ouest de l'Europe !

Ecrit par : angemie | 02.06.2008

Pour les portugais en général, je ne sais pas.
Pour les émigrés de l'époque, qui venaient du Moyen Age, la France était un pays magique et adoré.
Un pays de liberté.
Où il n'était pas question d'être mal élevé.
Où on pouvait vivre décemment si on travaillait.
Où on pouvait parler librement (mais gaffe à la Pide) politique.
Et puis le Portugal, pays de marins conquérants, fiers comme des Bretons, et se fachant si on les confondait avec des méditerranéens, le Portugal ...
Non c'est vrai, tu as raison Angémie, ils sont courageux. Sans faille.

Ecrit par : Audine | 02.06.2008

Ecrire un commentaire