10.10.2009
Watcher
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03.10.2009
D'autres vies que la mienne
L'orchestre avant le lâcher de taureaux.
Ses bras sont repliés contre son torse, telles des ailes de mouettes engluées dans les miasmes de l’Amoco Cadiz.
Sa tête forme avec son cou un axe étrange et raide.
Les mots ne passent pas par là.
Il faut desserrer l’étau de la mâchoire pour faire passer nourriture et boisson.
Une fois, la mâchoire s’était crispée brusquement sur le rebord du gobelet, plaquant son ouverture contre la face.
Nez plongé dans l’eau, elle avait failli se noyer.
Après, ça faisait rire.
Elle est placée sur un fauteuil roulant.
Elle peut tenir debout cependant, mais elle branle, il faut surveiller qu’elle ne penche pas trop.
Elle communique avec ses pieds nus.
Elle tend la main avec son pied, elle dit oui, elle dit non.
Parfois elle dit je ne sais pas, en écartant les deux pieds à partir des talons joints, en troisième position de danse.
Ca fait rire.
Elle fait des phrases plus longues sur un clavier, elle tape avec son pouce surtout, ça n’est pas très précis, alors elle fait souvent des fautes de frappe.
Nadyne a 19 ans et est en khâgne.
Elle veut être journaliste.
Elle bénéficie d’un tiers temps, pour tous les devoirs.
Dans les cours, on l’installe sur une estrade, sur des coussins.
Il faut brancher deux ordinateurs, le sien et celui de l’Auxiliaire.
Le sien est l’ordinateur maitre, et lorsqu’elle veut communiquer, elle prend la main sur l’autre ordinateur en tapant sur son clavier.
Elle lève le pied lorsqu’elle veut interpeller le professeur, et l’Auxiliaire tourne alors son propre écran, pour montrer au professeur ce que Nadyne veut dire.
Parfois elle a soif.
Parfois, elle a envie d’aller aux toilettes.
L’Auxiliaire doit l’emmener dans les toilettes les plus grandes des locaux de la prépa et la déshabiller en la laissant appuyée sur elle.
L’asseoir sur la cuvette.
Elle la laisse avec des lingettes, Nadyne se débrouille puis émet un avertissement sonore électronique pour qu’on aille la rechercher..
Placer éventuellement une serviette hygiénique si nécessaire, en la rhabillant, bien en arrière compte tenu de la position plutôt allongée.
Filipa a 23 ans et elle est Auxiliaire de Vie Scolaire.
Après avoir beaucoup lutté pour obtenir ce contrat d’un an à 20 heures par semaine auprès de l’ANPE.
Elle est aussi conseillère en économie sociale et familiale sans emploi avec son diplôme bac plus trois tout neuf.
Vingt heures par semaine, elle s’occupe de l’insertion scolaire de Nadyne et de Léopold.
Pour Nadyne, elle partage la tâche avec une autre Auxiliaire de 25 ans, Emilie, qui a un diplôme de soins aux sportifs, et s’occupe 35 heures par semaine de Nadyne.
Le père de Nadyne est venu chercher Filipa pour l’emmener dans leur maison en banlieue. Là bas, la mère de Nadyne a montré à Filipa comment desserrer la mâchoire de Nadyne si elle se bloque. Comment la manipuler, la lever, l’asseoir. Comment déployer les doigts pour nettoyer l’intérieur des mains.
Nadyne pilote le fauteuil roulant avec son pied.
Une fois, il est tombé en panne, il a fallu que Filipa le pousse en manuel.
C’est compliqué, le fauteuil allait trop à droite puis trop à gauche et zigzaguait.
Nadyne a rigolé.
Filipa doit arriver avant le début du cours pour brancher les deux ordinateurs et installer Nadyne.
Elle doit veiller à ce que Nadyne n’ait pas soif, ne penche pas trop sur ses coussins, arrive à communiquer avec le professeur.
Il lui faut ouvrir le dictionnaire d’anglais à la bonne page et le présenter à Nadyne lors des versions, prendre des notes complémentaires en philo et en histoire, changer Nadyne de salle lors des déplacements de la classe, transporter le matériel, l’imprimante, l’ordinateur, les mouchoirs, le sous main.
En philo, Filipa entend des cours sur Platon et Kant, elle dit je ne comprends rien mais ça va mieux, au début j’étais surtout occupée à prendre des notes maintenant je sais qu’il vaut mieux que je comprenne pour mieux prendre des notes.
Filipa adore l’histoire, et regarde le professeur avec un regard d’hypnotisée, il ne parle que pour elle. Il raconte l’après guerre, la société de consommation et le mouvement ouvrier.
Nadyne a une piqure une fois tous les trois mois de botox pour décontracter son dos, ses hanches et surtout ses bras.
Une semaine avant et une semaine après la piqure, elle souffre de fortes contractures.
A intervalles réguliers, ses contractures la font sursauter.
Nadyne sursaute, Filipa sursaute, Nadyne rit puis Nadyne souffre.
Filipa ne sait pas ce qu’a Nadyne exactement comme elle ne sait pas ce qu’a Léopold.
Léopold a 8 ans, il est en CE2.
Il a des lunettes avec des gros verres très épais, et derrière ces verres, on voit ses yeux deux fois plus grands.
Quand il penche la tête, son visage est caché par ses cheveux, que Filipa écarte comme un rideau pour mieux attirer son attention.
Léopold était assez bagarreur mais il s’est calmé. Du genre à revenir après coup une fois les adultes repartis après l’intervention pour séparer les belligérants. Il revient et donne un coup de pieds à l’adversaire. Filipa le dispute et lui signifie qu’elle ne peut admettre cela. Léopold pleure longuement.
Une sortie dans un labyrinthe végétal est programmée par l’institutrice.
Léopold s’inquiète. Mais il fera noir, il y aura des murs, et si on se perd ? Filipa pour le rassurer lui dit ne t’inquiète pas je suis balèze en labyrinthe. Léopold jubile, il hurle à travers la classe, Filipa est BALEZE en labyrinthe !!
Finalement, pour une histoire confuse entre l’institutrice et la mère de Léopold, Léopold n’ira pas à la sortie.
Au début, on avait prévenu Filipa. Tu verras, il te fera des coups à la Rainman.
Filipa a cru comprendre que des tests devaient être pratiqués sur Léopold pour détecter un éventuel autisme léger.
Mais Filipa pense que Léopold est plutôt surdoué, qu’il a développé des capacités pour compenser sa quasi cécité.
Il n’aime pas le français, parce qu’il faut lire, déchiffrer le tableau, écrire.
Filipa lui impose de respecter les majuscules, c’est le combat du moment.
Tu vois, tu as eu 5 à la dictée, tu aurais eu 6 en mettant les majuscules, elle lui dit.
Il préfère les maths. Mais il comprend trop vite et après il s’ennuie, surtout qu’il ne se donne pas la peine d’expliquer son raisonnement, ça l’ennuie.
Alors on lui donne d’autres exercices.
Il connaît aussi l’Atlas comme le fond de sa poche.
Léopold pose beaucoup de questions.
Il se touche le coté du cou et demande si l’air passe juste derrière.
Il demande où l’on va quand on est mort.
Filipa explique ce que croient des gens, elle lui parle de la réincarnation.
Léopold est tout content, avec ses yeux lumineux derrière les hublots, il veut se réincarner en bouc.
Il veut savoir la différence entre les bactéries, les microbes et les virus, entre la grippe A et la grippe B et si la grippe Y est vraiment pas grave.
Sa température le préoccupe. Ce matin, j’avais 34 explique t il à Filipa.
Filipa lui dit mais non, qu’il serait gelé, il ajoute qu’à 40, il serait brulé.
Il demande à Filipa comment ça fait quand on a beaucoup de fièvre et si on est mort.
Léopold est obsédé par les Plantes Empoisonnées. Il veut savoir quelles sont les Plantes Empoisonnées.
Nadyne est copine avec beaucoup d’autres élèves de sa classe de prépa. Parfois, une élève vient lui parler, et elles piquent des fous rires. Filipa résiste à la pulsion de regarder ce que Nadyne dit sur l’écran.
Les professeurs sont aussi très attentifs à Nadyne.
Le lycée est fier de Nadyne.
Filipa dit qu’elle ne pourrait pas choisir entre Nadyne et Léopold.
Elle dit que Léopold et elle se sont attachés l’un à l’autre, et qu’il a besoin d’elle et que Nadyne a besoin d’elle et que peu de personnes pourraient être ses bras et son aide soignante, et savoir ne rester qu’un outil. Et puis Nadyne rit beaucoup.
Filipa qui n’a jamais aimé les études, parcourt la ville entre son ancien lycée et une école primaire, des blocs notes et une trousse dans son sac et des horaires de récré dans la tête.
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27.09.2009
De la dignité du faisan sauvage [au fin fond de la Petite Camargue]
Nous nous étions divisé en 2 équipes, et j'étais avec X.
Nous rentrions au bout des chemins dans des mas parfois à l'abandon, transformés en entrepôts pour chaises longues de paillote estivale ou en locations pour néo ruraux sur la paille.
Nous remontions nos fenêtres, X coupait le moteur pour mieux percevoir des aboiements. Il descendait prudemment et criait "bonjour !", tel un représentant cherchant à placer des encyclopédies à des petits vieux devenus sourds.
Dans un mas, nous étions tombés sur un type qui avait l'air à l'ouest, il était allé chercher sa mère, qui bon pied bon oeil, nous avait déclaré avec un air de triomphe derrière ses lunettes, que non, il n'y avait plus personne, le couple logé dans une maisonnette à coté était là comme gardiens, un peu. Ils m'avaient fait penser au films de Depardon, ces films fascinants sur les paysans de Corrèze. J'avais dit à X que le type n'avait pas fini de cuire, il n'avait jamais entendu l'expression et s'en est amusé longtemps.
Dans un autre mas, nous hésitions à sortir de la voiture quand une camionnette blanche que nous avions croisée, figés sur le bord du fossé, est arrivée et le conducteur est sorti, alors nous sommes allés à sa rencontre. Un énorme chien est arrivé en aboyant, sa gueule au niveau de mon ventre. X a dit il est gentil le chien ? et le type a répondu oui enfin attention, il ne faut pas lui toucher la tête. Des fois qu'on aurait eu l'intention.
Finalement, pas de logement non plus ici, enfin juste le permanent espagnol, avec sa fille de 7 ans, nous ne sommes pas allés voir, nous voulions voir les logements des saisonniers, s'il y avait.
J'avais pris mon appareil photos, et aussi un mètre, pour les surfaces d'habitation.
Il faisait un temps splendide.
Nous longions les chemins bordés de vergers, dans lesquels des pommiers rouges alternent avec des pommiers verts, des pommes jonchaient le sol, souvent.
Parfois, nous atterissions en butée sur les rives réhaussées du Vidourle ou dans des mas d'élevage de chevaux, si enchanteurs.
Nous avons silloné toute la carte, une carte de randonnée, entre Marsillargues, Saint Laurent d'Aigouze et La Grande Motte. Je cochais les mas sur la carte pendant que X conduisait, en essayant d'éviter les nids de poule des routes, des dérivés de départementales, des déclinaisons, des chemins sans nom ou ayant plusieurs noms, chemin des Bois ou chemin des Mas, tu parles d'une indication.
Il était midi passé et une bonne douzaine de mas était cochée, nous étions partis depuis le matin 8 heures de Montpellier.
Régulièrement, j'appelais l'autre équipe, qui avait l'air occupé.
X a reçu un coup de fil et il s'est mis à répondre, sur cette route déserte de western camarguais, il était presque à l'arrêt, et d'un seul coup, le faisan a déboulé devant, du coté gauche. X a dit vous êtes chasseur monsieur Machin ? parce que j'ai devant moi un superbe faisan. X a stoppé, j'ai attrapé mon appareil photo et l'ai allumé et j'ai bondi hors de la voiture, pendant que le faisan courrait en faisant une boucle sur le coté droit de la voiture, dans un champs arrasé, repassait derrière la voiture et rejoignait de nouveau le coté gauche.
J'ai réussi à l'attraper, une seule photo.
Puis nous sommes allés déjeuner à Marsillargues sur la place, dehors, les autres nous ont rejoint.
En buvant un muscat, ils nous ont raconté qu'ils avaient vu, un mas avec des logements indécents mais familiaux, un artiste forgeron soudeur vivant dans un mobile homme déglingué, un vieux marocain de 72 ans, ex travailleur saisonnier vivant dans un bungalow sans eau ni électricité mais ne voulant pas que l'on s'occupe de lui, puis enfin, des logements de 22 salariés saisonniers. J, qui est en formation, décrivait avec émotion la façon dont un pièce du bâtiment avait été créée, à l'aide d'une bâche plastique tendue au milieu de la pièce.
L'après midi, X est reparti, et je suis restée avec F et J.
Comme J ne connait pas la région, après être allés dans encore 2 mas, nous avons décidé de lui montrer La Grande Motte, la Motte du Couchant, le centre ville et Le Ponant, et nous avons regardé la mer, en mangeant des glaces artisanales et en regrettant de ne pas avoir nos maillots de bain.
Mais je me suis rattrapée ce week-end, maintenant que les touristes sont partis, on est plus tranquilles.
23:12 Publié dans une mutine fait toujours la maligne | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note
12.09.2009
Fifi
12:07 Publié dans Des tâches et des traits | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
10.09.2009
Ne pas se prendre le bol
les bungalows des roumains ramasseurs de fraises et de melons
une chambre collective dans un bâtiment en dur.
chambre des 2 petites filles du couple de portugais permanents
Le propriétaire fait faire un logement neuf mitoyen au couple de portugais permanent.
Les travaux sont faits en dehors des heures des travaux agricoles, gratuitement, avec une promesse d'occupation.
Aucun bail n'est signé.
Dans une autre exploitation (pommes) : une baignoire pour les femmes.
Salle de bain des hommes. A droite, les douches.
Une douche : le chauffage au dessus ne marche pas.
Les salariés agricoles restent jusqu'en novembre, fin de la campagne pommes.
dortoir de 10 lits. Jésus en affiche.
Dortoir. Pin up nue en affiche. Seules deux couvertures leur sont fournies.
Eau des robinets de cuisine non potable. Aucune bouteille d'eau n'est fournie par l'exploitant.
Installations pour cuisiner. Les salariés se partagent l'arrivée du gaz, qui est délivré par une cuve extérieure.
Aucune vaisselle n'est fournie par l'exploitant, ni aucun ustensile de cuisine.
Evier de la "vieille cuisine" servant encore.
Aujourd'hui, ce sont des portugais qui ramassent les pommes.
Auparavant, c'était des espagnols : la cuisine était faite ici, par des femmes, et pour tous.
L'exploitant explique que les portugais sont beaucoup plus individualistes.
Une partie du grand réfectoire. Pour l'instant, seuls une trentaine de portugais sont présents.
En pleine saison des pommes, dans 2 ou 3 semaines, il y aura jusqu'à 70 ouvriers hébergés, répartis
dans des dortoirs de 10 lits.
Le mobilier, non fourni par l'exploitant, est récupéré là où les salariés peuvent en trouver.
Ils doivent également fournir les frigos et machines à laver.
On peut voir des frigos fermés avec un cadenas, car les salariés les retrouvent d'une année sur l'autre.
Une salle de frigos et machines à laver.
Ils vont arriver.
19:22 Publié dans Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note




