05.07.2008

Donne nous ... (6) - entretien avec un vampire

 

« C’est pas facile, facile d’être un vampire,

Ça coûte ça coûte ça coûte très chair … »

« Ops pardon, vous êtes là !

J’ai ce tube, dans la tête …

C’est tellement vrai ! c’est pas facile surtout d’être une vampire.

C’est sur nous que pèse les nécessités de la reproduction de l’espèce, surtout. Alors il faut chercher du sang, du sang et encore du sang. Il contient plein de protéines.

Comment je choisis mes sources ? à l’odorat. Présence de dioxyde de carbone, acides gras, relents ammoniaques, hummm. Il ne faut pas croire tout ce qu’on raconte, les vampires ne sont pas si romantiques.

Qu’importe la couleur des peaux, qu’importe la note dominante. Je ne suis pas difficile. Savez vous que la peau humaine émet plus de 340 odeurs, si attirantes. Certaines sont très sucrées, j’ai une addiction au sucre.

Bien évidemment, ça ne fait pas mal. Nous autres vampires expérimentés, prodiguons un anesthésiant local, c’est à peine si l’on s’aperçoit du prélèvement.

Oh il y a des tas de mythes.

C’est vrai que nous vivons surtout la nuit, les lumières nocturnes nous fascinent et nous entrons par la fenêtre. Nous sommes rarement invités à entrer par la porte savez vous hihi.

Parfois nous entrons avant la nuit complète, nous nous cachons pour mieux surprendre notre cible.

Tsssssss mais si vous saviez comme je m’en fiche de l’eau bénite et du crucifix. Nous ne sommes plus dans l’âge des ténèbres que Diable hihi.

Allez y, brandissez un crucifix pour voir !

Vous pouvez renverser votre paquet de lentilles sur le sol devant moi,  il n’est pas question que je les compte,  c’est vous qui aurez l’air ridicule hihi.

Et vos lacets emmêlés, que voulez vous que j’y fasse.

Ha non bien sur, je ne peux pas traverser le Lez. Je m’appelle Laure Manaudou peut être ?

Et vous, vous aimez le soleil ? Vraiment, depuis le temps qu’on vous serine que c’est cancérigène ! Le soleil brûle les tissus, tous les tissus. Et vous voudriez que je ne m’en garde pas ??

Oui j’ai un don naturel pour la séduction, ça, ça n’est pas une légende, hihi. Mais vous savez, je ne suis pas volage. Je m’attache très facilement. Le sang a un effet addictif. Comme on dit, on revient toujours à ces premières amours hihi.

Bon passons passons, je reconnais que je ne me vois pas dans les miroirs. Ca peut arriver non ? Avec le manque d’éclairage … N’empêche, c’est drôlement dangereux. Ca peut nous endommager.

Hihi vous revoilà avec cette histoire d’aïl !! Parce que vous, vous aimez l’odeur de l’aïl peut être ? Faudrait pas me prendre pour une imbécile !

Quand à la citronnelle et les géraniums, laissez moi rire, hihi.

Le truc le plus meurtrier, mais on les repère, c’est ces insecticides là, dans les prises électriques, parfois autour, c’est Verdun et … »

Ainsi pérorait une femelle moustique ivre de prétention, qui se prenait pour la fiancée de Dracula,  en tournoyant au dessus de ma sieste. Juste avant que d’un geste ample je l’écrase sur la table de nuit avec un paquet de mouchoirs en papier, laissant une étoile pleine de pattes, puis que je me retourne pour poursuivre un rêve érotique interrompu.

Non mais pour qui elle se prend, celle-là.

02.07.2008

Chroniques d'Europe (16) - l'Impasse

Une haie de troènes séparait la rue en deux, et a produit deux impasses, baptisées du nom pompeux de résidences, au milieu de la rue de la Fée , la rue du Puit – entouré de grilles en fer forgé, et bouché avec une planche – et la rue de la Bergère.

 Entre le sentier et le champ, pour aller à l’école, nous varions tout le temps, pour ne pas passer chaque jour devant une maison pourvue d’un donjon, pur enchantement pour l’imagination, et que l’on disait hantée.

Notre maison était une maison jumelle comme les autres à un étage, la deuxième en partant du fond de l’impasse, à droite. A travers les murs, nous entendions les voix de nos voisins, surtout celle, chantante et d’un rire de grelot, de madame T.

Les voisins de l’autre coté, séparés de nous par une allée qui menait à notre garage et à une cave à charbon où l’on rangeait les vélos, étaient ceux que nous connaissions moins bien.

En face d’eux, à garder le Fond de l’Impasse, une famille avec deux filles de l’âge à peu près de mon frère et moi. Le père était prof de profs de maths, à l’Ecole Normale Supérieure, et la mère ingénieur dans une grande entreprise automobile. Leur maison était un Rêve de Banlieue, entretenue et coquette. Plus tard, le père me disputera pour avoir joué à un jeu un peu sado-maso avec sa plus jeune fille - elle dans le rôle de la maso – et sans en parler à mes parents. Il insinuera à ma mère - dont il évaluait mal l’indépendance d’esprit, et surtout, l’impérieux instinct selon lequel elle pensait ne pas avoir le choix – que peut être je sortais trop et ne me consacrais pas suffisamment aux études, et enfin, me donnera des leçons de maths, avec un art et une pédagogie me permettant de savoir avec exactitude pour toujours ce que veut dire le mot enseigner. Je me souviens que j’allais espionner, derrière leur grillage, comment ils vivaient et qu’il le savait.

A coté d’eux et face à nous, il y avait une famille dont le père travaillait dans un garage, et pourvue de deux fils, dont un que je trouvais beau.

Puis, il y avait une famille italienne, dans une maison très ouverte, dans le jardin duquel il y avait, ô merveille des merveilles, une balançoire de cordes et planche en bois, sur laquelle on avait le droit de se balancer debout. La mère avait la tête un peu ailleurs et passait beaucoup de temps à admirer d’un regard franchement et naïvement admirateur, les ouvriers qui venaient faire des travaux, pendant que son mari dormait pour partir le soir en mobylette à son usine, où il était veilleur de nuit. Elle nous pressait des oranges et nous n’osions pas refuser de boire malgré la pulpe, que ma mère elle, retirait à l’aide d’une passoire. Nous entendions souvent la grosse voix du père et nous en avions peur.

Ils avaient quatre enfants, un garçon et une fille pour les deux aînés que nous voyions moins, et un autre garçon et une autre fille pour ceux que j’allais régulièrement chercher ou qui venaient solliciter pour organiser des jeux géants. Le fils cadet voulait absolument m’entraîner dans son garage pour tester un baiser, et tentait de me convaincre de le suivre, accoudé à son portail vert bouteille, et mimant son fantasme. Je déclinais la proposition, le coté gluant de la chose me rebutant encore plus que la pulpe du jus d’orange, c’est dire.

Un jour la mère est partie, et c’est en pleurant que le père a raconté à ma mère qu’elle buvait, avait des problèmes mentaux, et qu’elle était morte dans un asile psychiatrique, à la fin d’une errance sans but.

Il a continué seul d’élever ses quatre enfants, qui lui vouaient un amour infaillible. Une fois les grands partis faire leur vie, le fils cadet est resté, et a vécu avec son père, sans femme.

A coté d’eux et en bout d’impasse, vivait une famille qui avait deux enfants, qui était bretonne et catholique, puisqu’ils allaient à la messe. Leur fille, Marie Thérèse, était de l’âge de participer aux jeux de la résidence. Plus tard, au ratage de son bac, ils diront que c’était la faute des examinateurs, et j’ai pensé pour la première fois que parfois, les gens étaient de mauvaise foi …

Face à eux, et gardant l’Entrée de l’Impasse aussi, vivait une famille d’algériens, de trois filles, Nadia, Farida et Dalila, Dalila étant d’une beauté et d’une grâce qui m’hypnotisaient.

La famille avait des disputes que nous comprenions mal, avec nos voisins de maison jumelle, pieds noirs.

Madame T. était rieuse, petite et vive, généreuse. Bien que très conservatrice, voire réactionnaire, ma mère l’appréciait. Son mari était une sorte de géant, qui travaillait à l’EDF. En Algérie, ils avaient eu une première fille, Michèle, qui était restée sourde à la suite d’une méningite, dite mal soignée par sa mère. J’ai encore dans les oreilles le son particulier de sa voix, puisqu’elle avait été oralisée.

Puis ils avaient eu un fils, venu nous dire au revoir avant de partir au service militaire, il tordait une casquette pour l’essorer de sa timidité, planté devant nous.

Puis, une dernière fille, Danièle, de quatre ans plus âgée que moi, chargée plus tard de m’accompagner au collège, à une demie heure à pieds.

Cela devait lui peser un peu, car à une fête avec ses amis dans son garage, a laquelle sa mère avait dû l’obliger à m’inviter, ils m’avaient fait uriner dans un seau et étaient revenus avec des gâteaux secs, me racontant qu’ils avaient été fabriqués avec mon urine. J’avais retiré des leçons précoces de ce moment, en particulier qu’il n’était pas dangereux de passer pour idiote auprès des gens et que cela de plus, permettait de mettre en évidence des vérités parfois camouflées. N’importe comment, je n’aimais que les gâteaux au chocolat.

Danièle a gardé toute sa vie ses amis de lycée et m’invite régulièrement, si bien que je les connais.

Elle a fait médecine, au grand dam de sa mère, qui avait découvert des tracts du MLAC dans sa chambre, ce qui faisait bien rire en douce ma mère.

Elle a épousé un copain de lycée, qui faisait lui dentiste, ils ont eu deux filles puis adopté un neveu, fait construire une belle maison pas loin de l’impasse, et elle est devenue médecin du travail. Elle est toujours aussi fondamentalement taquine, aimant mettre mal à l’aise les gens, pour rire. Je me souviens d’un jeu chez elle, où il fallait que les hommes reconnaissent leur femme les yeux bandés, juste en caressant les mollets des femmes présentes.

Danièle n’a pas une tendresse apparente, et le jour de son mariage, plusieurs témoins l’ont entendu s’énerver contre son futur mari, en lui disant « mais t’es con ou quoi ? ». Mais derrière des lunettes fines et des yeux d’un bleu cristallin, il y a une âme qui a du se fabriquer une carapace.

Son frère s’est marié et a fondé une famille nombreuse quelque part en banlieue, et Michèle s’est mariée également, avec un sourd de naissance, militant pour l’apprentissage universel ou tout au moins dès l’école en France, du langage des signes.

Ils ont eu deux enfants, dont l’aînée est née sourde. Elle était assez douée, et ses parents et grands parents ont du se battre pour qu’elle puisse poursuivre des études, l’amenant à faire des trajets importants entre l’Haÿ les Roses et les écoles parisiennes, dès son jeune âge.

Monsieur T. était très bricoleur, et il s’est coupé des phalanges une fois, en faisant de la menuiserie, mon frère et moi avions aperçu avec une horreur fascinée des lambeaux de chair sanguinolents accrochés aux feuilles de vigne qui recouvraient la pergola sous laquelle il bricolait.

Madame T. nous aimait bien, je me rappelle des meringues qu’elle faisait, si croustillantes à l’extérieur et si molles et collantes à l’intérieur, et aussi que l’on buvait de l’Anthésite et que c’était exotique tout ça. Il y avait aussi chez eux des piles d’illustrés, Blek, Kiwi, Rodéo, Nevada, qui m’ont provoqué mes premières addictions.

Comme madame T. avait un fichu caractère, lorsqu’un ballon ou une balle avait atterri chez elle, les autres enfants nous envoyaient, mon frère ou moi, aller les demander, et nous revenions victorieux et pourvus d’un bonbon.

Il y avait aussi des rajouts qui ne faisaient pas partie de la Résidence. C ’était les voisins qui collaient immédiatement soit par les jardins de derrière, soit par les jardins d’à coté.

Une des familles avaient deux fils dont le plus jeunes écoutait à fond Johnny Hallyday, et mon frère et moi nous moquions de lui en singeant son idole, et en hurlant « queue jeux taimeu » et ça l’énervait.

Plus tard, lorsque sa femme l’a quittée, il s’est tirée un coup de fusil dans la tête et en est resté un légume.

Une autre avait deux enfants également de nos âges – toutes les familles étaient sur le même schéma, au même stade de leur vie – et le fils aîné a fait le désespoir de ses parents en s’engageant dans une secte dans laquelle il entraînera également sa sœur.

Une autre famille est venue s’installer un peu plus tard, avec deux enfants. Le fils aîné me plaisait beaucoup, mais il n’a pas eu de chances. Il s’est tout d’abord fait renversé par une voiture à la sortie de l’impasse, et les médecins ont du lui reconstruire sa mâchoire, ce qui lui ôtait beaucoup de son charme. Puis par la suite, il est mort à l’âge de 18 ans, d’un cancer fulgurant d’Hotchkin.

Il y avait aussi cette autre famille pourvue de deux filles, la plus jeune faisait de la danse classique avec moi, la plus âgée était hôtesse d’accueil mais plus tard, elle a eu un accident de voiture et est passée à travers le pare-brise – à l’époque les ceintures n’existaient pas – et on devinait les coutures sur son visage derrière l’épaisse couche de fond de teint.

En face, il y avait une autre Impasse, mais nous ne fréquentions pas les habitants.

Parfois, avec mon frère, on allait en douce dans les cités HLM qui urbanisaient peu à peu les environs et notamment à Fresnes, pour profiter des jeux d’extérieur tels que les toboggans,  avant de nous faire chasser par les enfants de la cité, défendant leur territoire.

Dans cette impasse il reste les cris et les rires et les apprentissages d’une petite vingtaine d’enfants, loin de leur destin respectif, une période d’or, le plus précieux des débuts.

Un bonheur sans mélange.

 

28.06.2008

Chroniques d'Europe (15) - Solange, partie deuxième

A force que sa fille fréquente, Maria Augusta a décidé qu’il est temps de rencontrer le prétendant, histoire de voir s’il est bien sérieux et aussi ça tombe bien, Solange a rendez-vous avec lui et sa mère, Rachel.

Maria Augusta empoigne son manteau.

Il faut imaginer cette force en marche, et cette rencontre, à coté de laquelle Yalta n’est qu’une ronde d’enfants de maternelle voulant jouer à la chandelle.

Rachel a adoré Maria Augusta, qui a trouvé que Dany et sa mère avait l’air sérieux, et les deux femmes se sont promenées bras dessus bras dessous pendant que derrière, Solange et Dany transpiraient un tantinet.

Dans la colonne pour, Solange a mis bon mari et bon père.

Dans la colonne contre, elle ne l’a jamais dit.

Mais les exilés portugais n’avaient pas de place pour le superflu. Et peu pour le plaisir.

Comme Maria Augusta, Solange choisit les fondations.

Lorsqu’ils se marient, un jour d’hiver, Solange n’a pas 20 ans.

Au mariage, la présence de la « belle grand-mère » de Dany ainsi que d’une amie excentrique mais riche de Rachel, fait dire à sa belle-mère que tout de même, c’était un mariage à trois fourrures.

Solange va vivre rue du Faubourg Saint Martin.

Enceinte tout de suite, et malade de l’être, elle arrête de travailler.

De jeune fille sous tutelle de ses parents, elle devient femme au foyer, future mère et sous tutelle de son mari.

Solange se demande si elle va aimer son enfant.

Parce que, se dit elle, peut être ça n’est pas automatique ?

Le genre de tourment qui me fera ricaner comme une hyène saoule plus tard, du ricanement de celle qui ne veut pas se voir. Et ne veut pas douter de la Puissance de l’Amour.

Dany est heureux. Avec l’assurance de ceux qui ont pu oser pour cause de matelas en dessous, il change d’employeur, et décide de faire construire en banlieue sud, au milieu des champs, et la famille et les voisins se donnent mutuellement des coups de main.

Il veut bien 3 ou 4 enfants, lui, l’enfant unique.

En habitué des petits boys qui ramassent derrière – Rachel, si elle croise un noir sur un étroit trottoir, estime que ça n’est pas à elle de descendre – il laisse traîner ses chaussettes et s’étonne qu’elles ne soient pas lavées automatiquement.

J’ai 18 mois et à l’Haÿ les Roses, il y a un abricotier, un cerisier, des framboises, une cuve à mazout ; un escalier en bois ; une cuisine jaune d’or aux placards orange.

J’ai 2 ans et demi, et mon frère arrive.

Il doit porter des lunettes assez tôt. Quand il pleure, il fait une bouche carrée et agite la tête de gauche à droite et de droite à gauche, refusant tant d’injustice et de malheur.

Pour aller à l’école, on peut passer par le sentier ou par le champ.

On fait des courses à « la ferme ».

Autour, plein d’autres familles toutes neuves et plein d’autres enfants de notre âge.

On joue beaucoup dehors, de gré, parfois de force. Solange m’oblige à sortir d’un grand fauteuil qui vient de chez Pépé-Mémé, en faux cuir, profond, parfait pour lire des heures.

On joue à la délo, aux gendarmes et aux voleurs, au ballon.

Pour embêter mon frère, je l’appelle Kirtap, il n’arrive jamais à retrouver Eporue pour me rendre la pareille. Alors, il fait sa bouche carrée.

Lui il peut jouer seul, il est bien avec lui-même. Moi je ne peux pas, je dois ouvrir ma porte de chambre, et aller le chercher, il me faut quelqu’un.

Solange est de nouveau enceinte, deux fois. Il faut faire appel à Félix et Maria Augusta, qui prêtent l’argent de la faiseuse d’anges sans poser de question.

Je revois ma mère, allongé sur le canapé, les jambes en l’air, pour soulager des douleurs circulatoires.

Faire des tartes aux pommes et je me revois modeler la pâte.

Je peux ressentir encore, la colère contre elle, quand elle me sortait du fauteuil, quand elle achetait des cahiers de vacances, quand elle interrompait Zorro car c’était l’heure du bain.

Je sais où sont encore, ses cahiers de comptes, les débits et les rentrées, le prix des choses importantes, les factures toujours réglées à temps.

Je me souviens, du moulin à café, et que mon père m’avait appris à faire du café avec un filtre en inox, la bonne mesure, du café et du pressage. Et aussi d’avoir fait tomber la boite de grains et que ma mère m’avait obligée à ramasser chaque grain. C’est ton père qui gagne chaque grain, elle avait dit.

 

Elle a tellement du, répéter et encore répéter, pour qu’au bout, j’ai dans la tête cette veilleuse en permanence.

Cause de culpabilité.

Cause de bon sens.

Cause de morale.

Je l’ai vue s’étioler.

Et mon père aussi.